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Les deux vœux de la Chine pour son anniversaire : stabilité stratégique et innovation de rupture

BLOG - 2 Octobre 2019

Pékin a célébré mardi le 70ème anniversaire de la République populaire de Chine, avec le plus grand défilé militaire jamais accueilli dans la capitale. Le porte-parole du ministère chinois de la Défense, le colonel Wu Qian, avait critiqué - par anticipation - la "logique étrange" des commentateurs qui "exagèrent de manière mensongère". Aux dires du colonel, ceux qui voient dans le défilé une "démonstration de force" sont aussi ceux qui dénoncent le "manque de transparence" de l'Armée populaire de libération (APL). Si le défilé n'est pas une démonstration de force, est-il pour autant un aveu de faiblesse ? Que nous révèle-t-il sur le niveau de transparence de la puissance militaire chinoise ?
 
Le Livre blanc sur la défense récemment publié par la Chine et intitulé Défense nationale de la Chine dans la nouvelle ère contient une déclaration qui contraste fortement avec la communication d’ordinaire triomphante de l'armée chinoise sous Xi Jinping : "La sécurité militaire de la Chine est confrontée à des risques de surprise technologique et d'écart technologique générationnel croissant".

Ce sentiment de vulnérabilité est particulièrement prononcé dans le domaine nucléaire. La Force des Missiles de l’APL (PLA Rocket Force) a dévoilé quelques-unes des dernières nouveautés de l'industrie missilière chinoise - autrefois décrite par Deng Xiaoping comme une "poche d'excellence". La pièce maîtresse des défilés sur la place Tian’anmen est traditionnellement la démonstration de la capacité de dissuasion nucléaire ; le 70ème anniversaire n’a pas dérogé à la règle. La presse chinoise a vu dans la première présentation du missile balistique intercontinental DF-41 une démonstration de la capacité à "prendre le contrôle via une seconde frappe" (后发制人). On estime que le DF-41 est capable de porter des ogives multiples comptant jusqu’à 10 têtes nucléaires suivant chacune leur trajectoire (principe du mirvage) à une distance de plus de 12 000 km. Ainsi exposé dans les rues de Pékin, ce missile reflète la quête chinoise de "stabilité stratégique" (战略稳定) vis-à-vis des Etats-Unis.

Le défilé militaire de ce 70ème anniversaire trahit également un sentiment profond de vulnérabilité, et reflète une culture politique qui accorde une importance disproportionnée à la mobilisation émotionnelle des masses et une obsession de l'équilibre militaire avec les Etats-Unis.

De quoi parle-t-on, au juste, avec cette notion de stabilité stratégique ? La dernière déclaration commune entre la Chine et la Russie, qui portait sur le "renforcement de la stabilité stratégique mondiale", voit dans le déploiement américain d'"installations de défense antimissile stratégique" dans "diverses régions du monde et dans l'espace" une quête de "sécurité absolue" qui vise à obtenir "des possibilités illimitées de pression politico-militaire sur leurs adversaires". Dans ce contexte, il s’agit pour la Chine d’améliorer constamment la composante terrestre de sa dissuasion nucléaire, d'autant plus que sa composante sous-marine manque de fiabilité du fait de la supériorité de l'alliance nippo-américaine dans la guerre anti-sous-marine.

Le DF-41 (avec sa portée et ses ogives multiples), le DF-17 (avec sa portée moyenne et son planeur hypersonique précisément pensé pour déjouer la défense antimissile) et le JL-2 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engin, également présenté pour la première fois lors de ce défilé (notons que l’on dit que le JL-3 est déjà en cours de développement) sont autant de signaux révélant la détermination de la Chine à maintenir une capacité de riposte garantie. Mais tout ce dispositif donne aussi à voir les inévitables doutes que peut avoir Pékin quant à l'avenir de l'équilibre entre l’offensive et défensive dans le domaine nucléaire.

L'infériorité structurelle actuelle de la Chine limite l’éventail des options dont elle dispose dans les zones de tension de l’Asie de l'Est - à Taïwan ou en mer de Chine méridionale. L’approche offensive des questions sous Xi Jinping, l'intimidation qu’elle fait subir à Taïwan sont des stratégies qu’elle conduit néanmoins dans une situation de vulnérabilité par rapport aux Etats-Unis, une infériorité qui s'étend au domaine conventionnel. Cela soulève la question suivante : comment la Chine se comporterait-elle si elle agissait en position de parité ou de supériorité stratégique vis-à-vis des Etats-Unis ?

La Chine peut-elle renverser à son avantage cet équilibre militaire qui lui est aujourd’hui défavorable ? Cela dépend beaucoup de la capacité de l'industrie de l'armement chinoise à réaliser une "innovation de rupture" (颠覆性创新). Le Quotidien de l'Armée Populaire de Libération (People’s Liberation Army Daily) définit comme disruptives "les technologies qui peuvent modifier fondamentalement et rapidement l'équilibre de la puissance militaire, de telle sorte que l'adversaire perd sa capacité de combat, ce qui crée ainsi un avantage opérationnel non conventionnel ou asymétrique". Cités dans un autre article de ce journal, des experts militaires de l'Université de la Défense nationale (National Defense University) valorisent particulièrement "la robotique, les nouveaux matériaux, les armes hypersoniques, les armes à énergie dirigée, le domaine quantique et les percées de la biologie synthétique", mais aussi les applications possibles de l’intelligence artificielle et du deep learning en matière de reconnaissance et de lecture des théâtres d’opérations, notamment par le biais du recours aux drones.

Cet arsenal militaire ainsi salué par les dirigeants chinois sur la place Tian’anmen ne reflète que partiellement cette quête de la disruption. La compétition sino-américaine se joue sur le terrain de la recherche fondamentale. Certains drones ont été présentés, mais de nombreuses questions sur leurs véritables capacités. Prenons par exemple le drone de reconnaissance supersonique DR-8, dévoilé pour la première fois lors de la parade ; il a pour objectif la pénétration des systèmes de défense aérienne afin de collecter des informations, d’aider au ciblage des missiles ou d'évaluer les éventuels dommages. Certes, le DR-8 pourrait venir en soutien des frappes perpétrées contre les porte-avions ennemis dans le cadre de la stratégie chinoise du déni d’accès, mais l'utilisation de drones dans le cadre de la reconnaissance tactique n'est pas révolutionnaire : dans les années 1960, Lockheed développait déjà un drone de reconnaissance supersonique... Le niveau technologique du drone chinois dépend de ses capacités réelles en termes d'évasion de détection, d'acquisition d'objectifs, de communication et d'intégration aux moyens de renseignement spatial au niveau du commandement et du contrôle. Le système Sharp Sword a également attiré l'attention en tant que drone de combat furtif, lancé à partir de porte-avions. Son développement soulève des questions tactiques sur la façon dont la Chine planifie les futures opérations de ses porte-avions. Les drones armés peuvent-ils remplacer les avions de combat polyvalents ? Jusqu'à présent, la Marine chinoise demeure à un stade précoce de la conception de ses futurs groupes aéronavals, même si des progrès impressionnants sont à noter depuis l'acquisition du Varyag ukrainien.

Cette obsession chinoise pour la disruption stratégique soulève un problème de transparence auquel le défilé militaire n’apporte pas de réponse. Combien la Chine dépense-t-elle réellement en matière de recherche et développement pour son armé ? En 2019, son budget militaire annoncé s'élève à 175 milliards de dollars et l’on sait qu’en 2018, le pays a officiellement dépensé 293 milliards de dollars en recherche et développement. Mais le budget défense de la Chine n'inclut pas les dépenses de R&D, ce qui implique, pour les commentateurs, de s’atteler à un exercice ardu d’estimation.

Ils peuvent heureusement s’appuyer sur les données disponibles dans d’autres pays. Le Sénat américain a récemment donné son feu vert pour allouer 105,1 milliards de dollars US à la R&D militaire, soit environ 15 % des 695,6 milliards de dollars prévus pour 2020. Avec un ordre de grandeur comparable, les dépenses chinoises en matière de R&D militaire s'élèveraient à environ 25 milliards de dollars. La Corée du Sud, un pays exportateur d’armement au dixième mondial pour les dépenses militaires, a consacré 7 % de son budget de défense 2017 à la R&D. À un niveau comparable, les dépenses de R&D chinoises s'élèveraient à environ 12 milliards de dollars – un montant supérieur aux dépenses militaires totales du Pakistan en 2018. Quant au chiffre de 25 milliards de dollars, il est proche du budget de la défense de l’Australie (selon les données du SIPRI).

En 2019, son budget militaire annoncé s'élève à 175 milliards de dollars [...] Mais le budget défense de la Chine n'inclut pas les dépenses de R&D, ce qui implique, pour les commentateurs, de s’atteler à un exercice ardu d’estimation.

La parade militaire de mardi, pour son audience chinoise et pour la communauté internationale, visait à démontrer les avancées impressionnantes de l'industrie chinoise de l'armement et ses progrès sur la voie de l'objectif de Xi Jinping de transformer l'APL en une "armée de classe mondiale" d'ici 2050. L'armée chinoise n'a jamais communiqué autant d’information détaillée sur ses nouveaux équipements, depuis le premier porte-avions de fabrication locale et le missile balistique antinavire jusqu'à la première photo officielle de l'avion de chasse furtif J-20....
 
Mais le défilé militaire de ce 70ème anniversaire trahit également un sentiment profond de vulnérabilité, et reflète une culture politique qui accorde une importance disproportionnée à la mobilisation émotionnelle des masses et une obsession de l'équilibre militaire avec les Etats-Unis. La communauté stratégique chinoise est obsédée par la disruption, mais la Chine risque de perdre la course technologique au profit des États-Unis. Et la technologie seule ne suffit pas à renverser l'équilibre du pouvoir du jour au lendemain. Comme le rappelle le Quotidien de l’APL, le char de combat britannique aurait pu représenter une rupture si celle-ci n’était pas venue de la doctrine Blitzkrieg de l'Allemagne.

 

Copyright : GREG BAKER / AFP

 

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