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Leçons américaines pour les populistes européens

BLOG - 10 Novembre 2020

Le résultat de l’élection présidentielle américaine aura-t-il des conséquences pour les populistes européens qui s’étaient réjouis de la victoire de Trump en 2016 et le soutenaient encore ces derniers jours, par exemple Matteo Salvini en Italie, Marine Le Pen en France ou encore Viktor Orbán en Hongrie ? À cette question, deux réponses opposées peuvent être avancées.

La première, très en vogue actuellement, explique que l’échec de Trump marquerait un coup d’arrêt à la dynamique des populistes tant ceux-ci l’appréciaient et pour certains l’avaient érigé en référence suprême, voire en héraut de leurs politiques. D’autant que les populistes européens, du moins ceux qui sont à l’opposition, traversent une zone de turbulences. Depuis le début de la crise du Covid-19, leur démagogie et leur inconstance n’ont pas payé. Leurs critiques incessantes des experts convainquent peu puisque l’opinion, pour combattre le virus, tend plutôt à écouter les savants. Leur euroscepticisme a fait long feu car l’Union européenne a mis sur la table des sommes considérables pour relancer l’économie de chaque pays membre. Bref, à en croire ces analystes, leur ascension serait une bonne fois pour toutes enrayée, comme en attesteraient en Italie le recul de la Ligue dans les intentions de vote (elle rassemble néanmoins près d’un électeur sur quatre) et la chute de la popularité de Matteo Salvini ce qui amène des grandes figures de son partie à critiquer sa stratégie.

La première [réponse], très en vogue actuellement, explique que l’échec de Trump marquerait un coup d’arrêt à la dynamique des populistes tant ceux-ci l’appréciaient et pour certains l’avaient érigé en référence suprême.

En France, Marine le Pen est certes créditée d’un haut niveau d’intentions de votes dans la perspective du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 oscillant entre 24 à 27 % selon un sondage Ifop de la fin du mois de septembre, mais semble toujours incapable d’attirer à elle des masses d’autres électeurs et donc de franchir la dernière marche qui lui permettrait d’accéder à l’Elysée : cela amène d’ailleurs certains de ses proches ou de ses anciens amis à prendre ses distances avec elle. L’autre réponse se fonde sur la courte défaite de Donald Trump. Après quatre ans de pouvoir, il perd de peu tout en demeurant fort populaire. Cela fait voler en éclat une conviction bien enracinée selon laquelle, en Europe, les populistes peuvent accéder au pouvoir mais qu’ils se heurtent inexorablement aux dures réalités de l’exercice du pouvoir, ce qui provoque des divisions entre eux et la déception de leurs électeurs.

Ce fut le cas, par exemple, en Autriche lorsque le FPO, le parti libéral, fut associé au pouvoir de 1999 à 2002 et en Finlande, avec le parti des Finlandais entre 2015 et 2017. C’est aussi ce à quoi on assiste depuis 2018 avec le Mouvement 5 étoiles en Italie. Or ce constat est désormais battu en brèche. En Pologne et en Hongrie, les populistes se maintiennent au pouvoir. Et voilà que dans la démocratie du monde la plus réputée, Donald Trump, en dépit de la crise économique engendrée par le Covid-19 et de la mortalité élevée due à sa gestion catastrophique de la pandémie, dispose toujours d’une base électorale large, fidèle, enthousiaste. Loin d’être un accident de l’histoire, il représente un phénomène politique puissant et ancré dans le pays. Le trumpisme correspond à des attentes profondes de presque un Américain sur deux qui, pour de multiples raisons, croient en lui. Et comme l’écrivait Marcel Proust, "les faits ne pénètrent pas dans le monde de nos croyances".

En ce sens, malgré son échec, la trajectoire de Trump peut conforter les populistes en Europe. Certes, il n’existe pas en politique un Made in America comme il n’existe pas un Made in France ni un Made in Italy. Sans doute, Viktor Orbán, Andrezej Duda ou encore Boris Johnson se sentiront-ils un peu orphelins maintenant que leur parrain Trump sera appelé à quitter la Maison Blanche.

Ils conservent néanmoins de solides assises dans leurs pays respectifs, y compris en Grande-Bretagne, malgré la chute de popularité du Premier ministre liée à la mortalité élevée due au Covid-19, et en Pologne où le pouvoir est l’objet d’une ample contestation portant sur la quasi interdiction de l’avortement décidée par le Tribunal constitutionnel. Quant aux populistes européens actuellement à l’opposition, ils sont susceptibles d’interpréter le maintien de la popularité de Donald Trump comme un exemple non pas à imiter mais dont ils doivent continuer de s’inspirer tout en cherchant à attirer vers eux d’autres électeurs. 

Loin d’être un accident de l’histoire, [le trumpisme] représente un phénomène politique puissant et ancré dans le pays.

Comme Trump, ils seront enclins plus que jamais à en appeler au "peuple", exalter le souverainisme, revendiquer pour nombre d’entre eux un conservatisme culturel, stigmatiser les migrants, dénoncer l’insécurité, combattre avec ardeur leurs "ennemis" - les médias, les organismes de sondages, "l’establishment" -, emprunter un langage vulgaire ou encore adopter un style transgressif, provocateur, simplificateur adapté à notre temps, celui des réseaux sociaux et de la polarisation politique. Davantage, ces populistes s’emploient et s’emploieront à exploiter la dégradation de la situation sanitaire, ses effets sur le marché de l’emploi, le scepticisme envers les gouvernements et l’Union européenne, dont les sommes promises ne se concrétisent pas encore dans la vie quotidienne de beaucoup de citoyens de leurs pays, et la menace du terrorisme islamiste.

L’avenir dira quelle interprétation est la bonne. Quoi qu’il en soit, le populisme a encore de beaux jours devant lui. Il se heurte sans conteste à de réels obstacles pour vaincre et arriver au pouvoir, en particulier à cause des outrances de ses porte-paroles. Mais il demeure profondément enraciné dans nombre de sociétés européennes pour de multiples raisons : l’ampleur de la défiance politique, le creusement des inégalités de toute nature, l’impact de la globalisation sur les moins diplômés et les plus faiblement qualifiés, les multiples interrogations identitaires. D’où la nécessité pour ceux qui veulent le combattre de le prendre plus que jamais au sérieux. Et surtout de comprendre que les populistes n’expriment pas simplement de la protestation et ne traduisent pas seulement des frustrations. Une partie des populations adhère passionnément à leurs idées, leurs propositions, leurs manières de faire de la politique, et adule aussi ceux ou celles qui les incarnent.

 

 

Copyright : OLIVIER TOURON / AFP

 

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