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L'économie, talon d'Achille d'Erdogan

BLOG - 19 Novembre 2020

La situation économique délétère en Turquie a conduit le Président Erdogan à licencier le gouverneur de la banque centrale tandis que le ministre des Finances a démissionné. Dans le même temps, le Président turc poursuit ses interventions dans la région, en affirmant sa souveraineté en Méditerranée orientale ou en soutenant l’Azerbaïdjan dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie dans le Haut-Karabakh. Ariane Bonzon, journaliste spécialiste de la Turquie et auteur de Turquie, l'heure de vérité (Empreinte, 2019), fait le point sur la situation en Turquie et pour son Président, qui tente de conserver le contrôle.

Alors que le gouverneur de la banque centrale turque a récemment été limogé et que le ministre des Finances a démissionné, quelle est la situation économique actuelle du pays ?

Elle est mauvaise. La livre turque a dévissé dans des proportions rarement atteintes. Le PIB par habitant est tombé de 12 500 dollars en 2013 à 9 000 dollars l’année dernière. Et  il faut au pays environ 200 milliards de dollars, soit 1/4 de son PIB, pour rembourser la dette privée extérieure en grande partie arrivée à échéance. Alors que les flux de capitaux étrangers se sont amenuisés, ses capacités d’épargne sont insuffisantes pour investir et créer des emplois à destination d’une population très jeune. Résultat : selon l’économiste Deniz Akagül, le chômage réel tourne aux alentours de 25 %, le taux d’activité étant inférieur à 50 %. C’est d’ailleurs parce que tout cela était prévisible, que le pouvoir islamo-nationaliste avait procédé à des élections anticipées en 2018 plutôt que d’attendre 2019.

Il faut [à la Turquie] environ 200 milliards de dollars, soit 1/4 de son PIB, pour rembourser la dette privée extérieure en grande partie arrivée à échéance.

Le problème de fond est donc de réinstaurer la confiance des investisseurs. Pour prendre un exemple, les règles d’adjudication des marchés publics ont été modifiées près de 200 fois, afin de favoriser les groupes proches du pouvoir. Or, toutes les décisions remontent au "Palais", c’est-à-dire qu’elles dépendent largement du Président turc. La démission le 8 novembre du ministre des Finances, par ailleurs gendre du Président Erdogan, couplée avec la nomination de deux hommes plus compétents : l’un pour le remplacer, l’autre à la tête de la banque centrale ont eu un effet positif sur les marchés.

D’ailleurs, ce 19 novembre, la banque centrale a relevé ses taux d’intérêt, ce que le pouvoir populiste se refusait à faire depuis des mois. Une inflexion semble donc s’esquisser.

Quel est l'état de la popularité du Président turc ? Ses récents coups d'éclat et interventions à l'étranger jouent-ils en sa faveur ?

Le Président Erdogan a les yeux rivés sur les sondages, sa grande crainte c’est que sa cote de popularité tombe si bas qu’il ne puisse s’en relever. À ce jour, ce ne sont pas tant ses coups d’éclat que les interventions à l’étranger qui devraient lui permettre d’atténuer sa chute (alors que depuis 2015, son parti surtout, mais lui également, connaissent une certaine érosion). Sans cependant minimiser les effets de sa gestion de l’économie - et de la pandémie - qui devraient être déterminants.

Ce qui ne veut pas dire que les interventions militaires dont il a donné l’ordre sur plusieurs terrains étrangers sont dictées par la seule volonté de se maintenir dans les sondages. Attention de ne pas tout expliquer en fonction d’impératifs domestiques et électoraux immédiats ! Il y a une volonté et une stratégie pour faire de la Turquie une puissance régionale et un hub énergétique aux portes de l’Europe. À trop s’attarder sur le discours outrancier et polarisant de Recep Tayyip Erdogan (sa marque de fabrique), on passe à côté du large soutien dont bénéficient ses projections de puissance militaire. C’est flagrant, même parmi les élites turques par ailleurs opposées à son mode de gouvernance. Aux yeux de ces dernières : au Karabakh, à Chypre, dans la Méditerranée orientale, la Turquie est du bon côté de l’Histoire, car elle s’attaque à des statu quo "injustes". Peu importe qu’elle le fasse par la force plutôt que par la diplomatie, dont l’heure est passée : voilà ce qu’on entend de la part de nombreux diplomates et analystes turcs qui se disent par ailleurs très attachés à l’État de droit.

Que peuvent attendre la Turquie et son Président d'une administration Biden, qui risque de se montrer moins conciliante à son égard que son prédécesseur ?

Le Président Erdogan sait que sur les droits de l’Homme, l’administration Biden sera beaucoup moins coulante.

Tant que Recep Tayyip Erdogan et ses alliés ultranationalistes seront au pouvoir, Biden ou pas, les relations risquent d’être mouvementées. Sans doute seront-elles également dépendantes de l’entente entre Ankara et Moscou, laquelle Washington cherche à contenir. Avec deux dossiers clés : jusqu’où la Turquie ira-t-elle avec les S-400 achetés à la Russie - incompatibles avec le dispositif de l’OTAN - qu’elle n’a pour l’instant pas activés ? Et quid des alliés kurdes de Washington (et de l’alliance) contre l’État islamique en Syrie ? La Turquie cherche en effet à réduire, voire à supprimer, l’emprise territoriale de ces combattants, qui appartiennent à la mouvance kurde autonomiste en guerre contre Ankara depuis plus de 35 ans.

Mais avant même l’investiture de Joe Biden, c’est la période actuelle qui va être probatoire. Ankara veut-elle mettre à profit cette période d’entre-deux pour entériner la partition de fait de l'île de Chypre, entre le sud, grec, et la République turque de Chypre Nord qu’elle est seule à reconnaître et où sont stationnés 30 000 soldats turcs ?

Le Président Erdogan sait que sur les droits de l’Homme, l’administration Biden sera beaucoup moins coulante. D’ailleurs, la démission de Berat Albayrak, son gendre et ministre de l’Économie, qui était, semble-t-il, proche de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, est indirectement un signe adressé à l’administration Biden, même si cette démission n’a pas été dictée par cela. Il en faudra cependant beaucoup plus pour convaincre Washington, à commencer par exemple par la libération de prisonniers d’opinion tels qu’Osman Kavala et Ahmet Altan.

 

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