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Le plan de "sauvetage" américain de Joe Biden 

Trois questions à Alix Meyer

INTERVIEW - 26 Mars 2021

Le plan de relance astronomique du Président américain Joe Biden - qui prévoit d’injecter 1 900 milliards de dollars dans l’économie - a été validé par le Sénat le 6 mars, après des négociations frénétiques. Destiné à aider financièrement les Américains, les États et les collectivités locales, mais aussi à lutter contre la pandémie de Covid-19, ce plan de "sauvetage économique" est un des premiers triomphes du nouveau président. C’est également une victoire conséquente contre le parti Républicain - qui s’y est opposé en bloc, l’estimant trop coûteux et mal ciblé. Alix Meyer, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Bourgogne, nous livre son décryptage de ce plan, ainsi que les enjeux futurs pour le programme de Joe Biden face à l’étendue de la polarisation partisane qui ravage les États-Unis.

Le plan de relance de Joe Biden "sème la nervosité sur les marchés mondiaux". Selon vous, cette législation risque-t-elle d’engendrer une surchauffe, comme le soutiennent certains économistes ou à l’inverse, est-elle trop minime, risquant une répétition de la crise de 2009, comme l’indiquent d’autres ?

L’art de la prédiction est complexe, il faut donc avoir un scepticisme éclairé sur les prédictions des économistes. La crainte de ceux qui considèrent ce plan comme vecteur d’une surchauffe pour l’économie se basent sur l’argument du risque d’une poussée inflationniste que pourrait engendrer l'injection des 1 900 milliards de dollars dans l’économie. Les déterminants de l'inflation sont multifactoriels : la hausse des prix des matières premières par exemple, facteur en réalité déconnecté du plan de relance, car étant géré au niveau mondial. L’inflation peut également survenir d’une hausse des salaires, qui peut entraîner une spirale inflationniste qui heurterait l’économie. Ce scénario est toutefois également détaché du plan de relance de Joe Biden - du moins pour le moment - car si l’on observe le taux de chômage actuel aux États-Unis, qui était à 6,2 % au mois de février, une hausse généralisée des salaires est peu probable. À cet égard, Joe Biden a estimé que son plan de relance pourrait créer 7 millions d'emplois cette année. Un troisième scénario s’impose : le risque d’un choc inflationniste si trop de demandes et de liquidités sont injectées dans l'économie, avec a contrario peu d’importations.

Toutefois, l’argent du plan de relance sera également utilisé pour importer des produits de pays étrangers. En somme, ces éléments reflètent un risque inflationniste assez faible, et la réserve fédérale des États-Unis s’en inquiète d’ailleurs peu. Ce plan de relance économique est en réalité un juste milieu. Il est suffisamment ambitieux pour réduire de manière significative le taux de chômage, et la manière intelligente dont les dépenses sont ciblées laisse à penser qu’il aura un impact économique maximal et positif sur les personnes qui en ont le plus besoin. En effet, les 20 % d’Américains les plus pauvres recevront l’essentiel des bénéfices, malgré le fait que la majorité des personnes se focalise sur le chèque de 1 400 dollars versé à 85 % des Américains, une promesse de campagne de Joe Biden. Il est plus intéressant d’analyser l’impact de ces allocations sur le long terme. Les aides sont dirigées vers les chômeurs, les familles les plus modestes, avec une réduction très importante des primes des assurances maladies, des crédits d’impôts pour les enfants, une vaccination généralisée, des allocations pour les États et collectivités locales… C’est un programme de soutien à l’économie, un programme d’aide aux plus démunis qui ne présente pas de risques pour l’économie. Comme l’a annoncé Joe Biden, "il faut dépenser maintenant, il faut frapper fort". 

Les 20 % d’Américains les plus pauvres recevront l’essentiel des bénéfices. 

Ce plan est également un espoir pour la continuation de la campagne de vaccination massive contre le Covid-19. Les États-Unis, comme le monde entier, ont compris que l’on ne pouvait plus faire de distinction entre l’économie et la santé aujourd’hui, et ce plan de relance permettra de réduire les effets de la pandémie à plus long terme

Considéré comme l’un des plans de dépenses les plus importants de l’histoire des États-Unis, il a été adopté de justesse à 50 voix démocrates contre 49 républicaines au Sénat. Quels éléments de ce plan suscitent le plus d’opposition de la part des Républicains ? 

Le point qui suscite le plus d’opposition est la taille du chiffre annoncé : 1 900 milliard de dollars. Les Républicains sont cependant beaucoup moins volubiles face aux détails du plan de relance, car ils se cachent derrière des arguments pour éloigner l’attention de sa grande popularité, auprès des sympathisants des deux partis politiques. Ils soutiennent ainsi que ce plan de relance est un gaspillage de l’argent public ; que le premier plan de relance de décembre 2020 - qui a injecté 900 milliards de dollars dans l’économie - est suffisant ; que la poussée inflationniste est très probable ; mais encore que la plupart de la population qui recevra le chèque de 1 400 dollars n’en a pas fondamentalement besoin. 

Ce mutisme des conservateurs, historiquement virulents dans la critique de ce type de programme ciblant les personnes les plus fragilisées, reste frappant. Les Républicains n’ont pas saisi cette occasion pour réitérer leur discours habituel critiquant l’État providence. Serait-ce le signe d’un nouveau paradigme où l'État providence est accepté par une partie de la droite conservatrice portée par une forme de populisme, dans le sillage des promesses (non tenues) de Donald Trump ? 

Ces divisions politiques sont-elles le reflet des difficultés auxquelles l’administration Biden pourrait faire face dans la réalisation de son programme ? 

Ce plan de relance reflète une fois de plus l’étendue de la polarisation partisane qui ravage les États-Unis. Les Républicains sont en opposition systématique, et continueront de voter contre les propositions de lois du parti Démocrate - non pas nécessairement en raison de contradictions idéologiques, mais plutôt d’une forme de compétition électorale - car ce n’est pas dans leur intérêt politique de coopérer. Ce fut déjà le cas sous l’administration de Barack Obama, notamment avec l’Obama Care, ainsi que le plan de relance de 2009 - des idées républicaines, qui ont néanmoins récolté très peu de relais républicain au Sénat. 

Ce plan de relance reflète une fois de plus l’étendue de la polarisation partisane [...] car ce n’est pas dans leur intérêt politique de coopérer.

L’accroissement de la polarisation partisane au Congrès des États-Unis - vouée à s'approfondir sous l’administration Biden - se manifeste en partie par l'usage de plus en plus régulier de l’obstruction parlementaire au Sénat, communément appelée filibuster. C’est une procédure ayant pour objectif d’entraver le vote final d’un projet de loi auquel un parti s'oppose, jusqu’à ce que la majorité abandonne le projet en question. Un autre outil législatif existe cependant pour contourner les flibustes de la minorité sénatoriale : la procédure budgétaire de réconciliation. Cette dernière offre à la majorité le pouvoir de surmonter l’obstruction systématique du parti minoritaire au Sénat. Dans le contexte du plan de sauvetage économique de Joe Biden, les Démocrates ont fait appel à la procédure de réconciliation budgétaire, excluant donc les Républicains du vote.

Concernant les futures propositions de lois de Joe Biden, l'obstruction parlementaire des Républicains laisse entrevoir de nombreux obstacles dans l'implémentation de l’agenda de la nouvelle administration. Une dernière option - plus inédite - pourrait permettre à Joe Biden de débloquer la machine parlementaire : faire sauter la pratique du filibuster. Cela pourrait introduire un changement fondamental dans le système de vote parlementaire au États-Unis, mettant fin à la possibilité des minorités de contrer multiples propositions de lois. C'est théoriquement possible mais cela nécessite le soutien de tous les sénateurs démocrates - ce qui, pour l'instant, n'est pas le cas. Néanmoins, c’est une option de plus en plus discutée. D’autre part, la flibuste voit son champ se réduire progressivement. Elle a par exemple été réformée sur les nominations à la Cour Fédérale en 2013 sous l’administration Obama, puis étendue envers les nominations à la Cour Suprême. 

Le scénario le plus probable pour les prochaines années est donc que les Républicains poursuivent l’obstruction parlementaire systématique. Les différents aspects du programme de Biden ne pourront passer qu’à travers l’utilisation de la procédure de réconciliation - ce qui pourrait être le cas de son programme d'infrastructure par exemple - ou bien si les Démocrates décident de réformer la flibuste, une option qui devient de plus en plus réaliste. 

 

Copyright : POOL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

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