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Le Kosovo hisse la bannière étoilée et ne répond plus à l’UE

BLOG - 20 Décembre 2018

Le 14 décembre dernier, le Kosovo a annoncé se doter prochainement d’une armée. Que risque de provoquer cet événement dans une région de plus en plus instable ? Comment évolueront  les relations entre le Kosovo et l’Union européenne ? Pierre Mirel, directeur à la Commission européenne de 2011 à 2013 (DG Elargissement), répond à nos questions et décrypte la situation.

Le 14 décembre dernier, le Kosovo a créé son armée au mépris de sa Constitution et sans l’accord explicite de l’OTAN. Comment en est-on arrivé là ?

C’est en fait le dernier acte d’une série de décisions surprenantes depuis l’été. Le 25 août 2018, au Forum européen d’Alpbach, les présidents Vucic et Thaci se sont déclarés favorables à un échange de territoires pour un compromis historique entre la Serbie et le Kosovo. Bien qu’ils n’aient jamais explicité leur plan, il s’agirait d’intégrer à la Serbie quatre municipalités du Nord Kosovo à forte majorité serbe et de rattacher au Kosovo trois municipalités de Serbie à majorité albanophone.

Au Forum européen d’Alpbach, les présidents Vucic et Thaci se sont déclarés favorables à un échange de territoires pour un compromis historique entre la Serbie et le Kosovo.

Ce faisant, ils ont brisé le tabou de l’intégrité territoriale qui avait été posée comme un principe clé par le Groupe de Contact (Etats-Unis, Russie, Allemagne, France, Italie et Royaume-Uni) et entérinée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies le 10 novembre 2005. Pourtant, Washington, par la voie de John Bolton, et Bruxelles, par celle du Commissaire Hahn et de Federica Mogherini, se sont montrés ouverts à toute solution qui aurait l’accord des deux parties, à condition qu’elle contribue à la stabilité régionale et ne soit pas un modèle pour d’autres pays de la région. Seule la Chancelière Merkel s’y est fermement opposée comme solution "dangereuse pour toute l’Europe".

Son rejet est venu de l’Eglise serbe du Kosovo par la voix de l’abbé Sava Janjic : "L’alternative à un conflit gelé n’est pas le retour à l’idéologie de territoires purs et ethniquement homogènes". Opposition aussi de think tanks et d’ONG des Balkans ; opposition encore d’anciens Hauts Représentants de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, craignant que cette dernière ne se déchire en suivant l’exemple du Kosovo. Opposition surtout du gouvernement du Kosovo lui-même, dont le premier ministre, Ramush Haradinaj, considère que c’est "une invitation pour de nouvelles tragédies dans les Balkans". Derrière cette position, il y a, bien sûr, son conflit récurrent avec le président Thaci.

Le dialogue entre Belgrade et Pristina facilité par Bruxelles avait pourtant bien avancé ?

De nombreux accords ont effectivement été conclus depuis 2011. Mais bien peu ont été mis en œuvre, notamment l’Association des municipalités à majorité serbe, emblématique pour Belgrade. Agréée par Pristina en 2013, sa création a été gelée puis déclarée anticonstitutionnelle au lendemain de la campagne active de la Serbie contre l’entrée du Kosovo à l’UNESCO. Le Kosovo en a tiré la conclusion que la Serbie ne le reconnaîtrait pas, comme les leaders de cette dernière le déclarent régulièrement ; et la Serbie que l’on ne pouvait pas compter sur les engagements des Kosovars, chaque partie distillant ses attaques et manipulant l’opinion à l’envie.

Aleksandar Vucic estime sans doute que s’il arrache le Nord Kosovo, la reconnaissance de ce dernier sera acceptée, la Serbie pourra intégrer l’UE et il restera comme celui qui aura apporté la paix. Et de même pour Hacim Thaci. Habile façon de s’imposer comme des hommes providentiels et de garder le pouvoir, comme d’aucuns le pensent ?

Avec la création d’une armée, le Kosovo a pris des décisions aventureuses. Ne s’isole-t-il pas davantage alors qu’il n’est toujours pas reconnu par cinq Etats membres de l’UE ?

C’est effectivement une fuite en avant risquée. Elle trouve son origine dans un sentiment d’abandon, sa déclaration d’indépendance n’ayant pas produit les résultats espérés. Il y a d’abord la politique active de la Serbie, qui aurait convaincu douze Etats d’annuler leur reconnaissance du Kosovo et qui a bloqué l’admission de ce dernier à Interpol. Il y a ensuite le report par l’UE de la libéralisation des visas de court séjour - alors que les conditions ont été remplies selon la Commission européenne - vécu comme une discrimination par les citoyens et un cinglant revers pour le gouvernement. Il y a aussi le refus de la Banque mondiale de financer la construction de la centrale électrique au charbon – projet emblématique et symbole de souveraineté – après plus de dix ans d’études et de discussions. Et il y a enfin la citation à comparaître adressée à douze ex-membres de l’Armée de Libération du Kosovo par le Tribunal spécial chargé de faire la lumière sur les soupçons de crimes commis durant la guerre.

Cette suite de faits et d'événements a provoqué un sentiment d’abandon et d’humiliation à Pristina. Peut-on attendre d’un pays faible et blessé des réactions raisonnables ? C’est au lendemain du blocage d’Interpol que le gouvernement a réagi en imposant 100 % de taxes à l’importation des produits de Serbie et de Bosnie-Herzégovine, au mépris de l’accord de libre-échange CEFTA et au grand dam des pays voisins. Et la transformation de sa Force de Sécurité de 4 000 hommes en armée le 14 décembre a réalisé une union nationale comme le Kosovo n’en avait pas vécu depuis 2008.

Cette transformation est plus symbolique que réelle puisqu’il faudra à cette armée de longues années pour devenir opérationnelle.

Cette transformation est plus symbolique que réelle puisqu’il faudra à cette armée de longues années pour devenir opérationnelle. Mais ce symbole alimente des discours véhéments à Belgrade, alors qu’il ne respecte pas la constitution qui impose une double majorité des deux tiers à l’Assemblée nationale, à la fois de l’ensemble des parlementaires et des députés serbes. Constitution dérivée du Plan Ahtisaari que Pristina a toujours brandi comme le texte parfait d’une indépendance, en harmonie avec ses minorités et ses voisins. D’autant que l’OTAN, sans s’y opposer, a considéré cette décision comme malvenue dans cette période difficile. La France a exprimé la même position lors du débat au Conseil de sécurité des Nations Unies le 14 décembre.

Faisant hisser la bannière étoilée sur les grandes avenues de Pristina pour remercier les Etats-Unis de leur soutien sans faille depuis 1999, le premier ministre est allé jusqu’à déclarer : "Le Kosovo est une zone américaine et sa frontière avec la Serbie une frontière américaine [….] La Serbie sait bien qu’elle n’entrera pas au Kosovo tant que des soldats américains y seront". Et il a ajouté, à l’adresse de Federica Mogherini : "Elle a transformé le dialogue pour la normalisation en un dialogue sur des territoires". Le Kosovo reste bien le protectorat de Washington et il ne répond plus à Bruxelles.

 

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