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L'Arabie saoudite et le mirage de la modernité

BLOG - 22 Octobre 2018

Pour les Occidentaux, Etats-Unis en tête, Mohammed ben Salmane a représenté l'espoir d'un royaume enfin prêt à devenir fréquentable. Le meurtre barbare de Jamal Khashoggi démontre le contraire. Donald Trump n'en sortira pas indemne. Valeurs ou intérêts, éthique ou realpolitik ? Le meurtre de Jamal Khashoggi par un commando saoudien constitue l'illustration la plus parfaite de ce dilemme au coeur de toute réflexion sur la politique internationale.

L'Arabie saoudite n'est pas seulement un pays à qui le monde occidental vend des armes et achète du pétrole. C'est un pays clef pour l'équilibre de la région face à l'Iran et un pays incontournable pour quiconque s'inquiète de l'évolution de l'islam dans le monde. Un pays aussi qui semblait, pour la première fois depuis des décennies, sur le chemin des réformes.

En 1979, au moment où la révolution triomphait en Iran, elle échouait en Arabie saoudite avec la tentative de prise des lieux saints de La Mecque par un commando de fanatiques. Pendant près de quarante ans, les dirigeants saoudiens - comme s'ils étaient toujours obsédés par cet événement - ont donné le sentiment d'être prêts à tous les compromis, sinon toutes les compromissions avec les plus radicaux des islamistes.

Pour la première fois, un jeune prince moderne et plein d'énergie, Mohammed ben Salmane, semblait décidé à s'attaquer aux blocages qui paralysaient l'Arabie saoudite. Les pays occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis, attendaient ce changement dans la ligne politique de Riyad avec impatience. Comment ne pas être séduit par ce prince si différent, si convaincant - et qui par ses considérables achats d'armements - réduisait un peu la dette américaine. Le monde sunnite avait trouvé un leader, l'Iran chiite un rival digne de ce nom. L'Egypte s'était placée hors jeu. La Turquie (non arabe) d'Erdogan - en dépit de son appartenance à l'Otan - était un partenaire bien difficile. Pour Donald Trump, qui entendait rompre avec la politique d'équilibre entre l'Arabie saoudite et l'Iran d'Obama, MBS était un "cadeau des dieux".

Le message ne saurait être plus clair : dissidents ou simples critiques du régime, vous savez désormais le sort qui vous attend.

Certes, il prenait des risques exagérés au Yémen, n'hésitant pas à verser le sang de civils innocents, comme pour compenser les faiblesses de son armée. Certes, le "kidnapping" du Premier ministre libanais tout comme l'épisode de la prise d'otages des "princes" avaient frappé par leur brutalité (toute relative) et leur radicalité. Mais en faisant payer les riches Saoudiens, le jeune prince voulait envoyer un message clair : la lutte contre la corruption était devenue une des priorités du régime.

Dans l'affaire Khashoggi, le message ne saurait également être plus clair : dissidents ou simples critiques du régime, vous savez désormais le sort qui vous attend. Vous rêvez d'une "évolution démocratique" dans le monde arabe, je ne vous laisserai pas faire. Il ne faut pas confondre changements par le haut et révolution par le bas. Moi, MBS, je suis le maître absolu du tempo des réformes.

"Le tact dans l'audace, c'est de savoir jusqu'où on peut aller trop loin". Impulsif, manquant de maturité peut-être, encouragé certainement par ses relations privilégiées avec Donald Trump et son gendre, Jared Kushner, le prince héritier saoudien a été trop loin. On ne fait pas disparaître impunément un journaliste éminent, saoudien certes, mais chroniqueur au Washington Post, et ce, dans un pays rival comme la Turquie.

Le crime, barbare dans son extrême brutalité, était aussi choquant que le choix de la cible. Aussi naïf aussi : comment ne pas avoir prévu que le consulat d'Arabie saoudite à Istanbul était truffé de micros et de caméras permettant aux autorités turques de suivre en direct un meurtre dont elles allaient savamment et progressivement "distiller" les étapes ? Erdogan a beau jeu d'isoler ainsi son rival saoudien, tout en faisant passer le message indirect suivant : "En Turquie, on peut mettre des journalistes en prison, mais on ne les massacre pas et on ne démembre pas leurs corps, comme le font les Saoudiens." De surcroît, dix-sept ans après les attentats du 11 Septembre, le monde n'est pas prêt à accepter passivement l'arrivée sur un territoire étranger d'un "commando de la mort" saoudien. Le prince héritier, confiant dans la solidité de ses liens privilégiés et "familiaux" avec l'Amérique de Donald Trump, se croyait non seulement au-dessus des lois, mais aussi stratégiquement et économiquement invulnérable. Qui prendrait - comme l'a fait avec courage le Canada - le risque des sanctions saoudiennes ? "Ne me provoquez pas avec vos droits de l'homme, sinon vous ne ferez pas affaire avec moi". Mais l'Arabie saoudite a plus besoin de l'Amérique que l'inverse. Washington dispose aujourd'hui d'une indépendance énergétique, grâce à son pétrole et son gaz de schiste. Riyad dépend totalement pour son armée des pièces détachées américaines. L'équilibre entre les deux partenaires/alliés n'existe plus, pour peu qu'il ait jamais existé.

On peut penser que le meurtre de Jamal Khashoggi a fait deux victimes collatérales : une principale, MBS, une secondaire, Donald Trump lui-même. Le prince saoudien, qui ne manque pas d'ennemis dans la famille royale, aura-t-il les moyens de résister aux pressions de tous ceux au sein du conseil des familles qui veulent son départ ? MBS n'est-il pas en train d'entraîner l'Arabie saoudite sur la voie de l'isolement d'abord, du chaos ensuite ? Le prince héritier saoudien apparaît désormais aux yeux de nombreux investisseurs comme un trop grand risque. Que fera-t-il encore demain ?

On peut penser que le meurtre de Jamal Khashoggi a fait deux victimes collatérales : une principale, MBS, une secondaire, Donald Trump lui-même.

Donald Trump ne sort pas indemne lui-même de cet épisode sanglant. "On ne met pas tous ses oeufs dans le même panier", dit la sagesse populaire. C'est pourtant ce qu'a fait Washington avec l'Arabie saoudite. En essayant de créer des liens personnels privilégiés avec des "despotes problématiques", le président américain ne prend-il pas des risques inconsidérés ?

La diplomatie n'est pas une science, elle est un art qui suppose un mélange de vision, de prudence et d'expérience. On ne s'improvise pas Talleyrand ou Bismarck. Et finalement, il n'est pas réaliste de faire preuve de trop de cynisme.
 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 19/10/18).

Crédit photo : MANDEL NGAN / AFP

 

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