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L’Allemagne est en surchauffe, profitons-en !

BLOG - 23 Novembre 2018

La contraction du PIB allemand au 3ème trimestre (-0,2 % sur le trimestre, + 1,1 % sur un an) vient de confirmer l’analyse des "Cinq Sages", le Conseil allemand des experts économiques (SVR), qui avait déjà jeté le froid dans le débat économique européen. Les mauvaises performances du PIB ont une raison contingente – un retard dans la mise en conformité aux normes anti-pollution des véhicules récemment produits — et il sera probablement compensé par un rebond au 4ème trimestre. Il n’empêche, le Conseil a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour cette année et en 2019. Paradoxalement, l’une des raisons de cette révision est que l’économie leader de l’Europe est au plein emploi, et que la pénurie de main d’œuvre freine l’économie. Le SVR en déduit que la politique économique devrait à nouveau prendre le chemin des réformes. Ses recommandations, qu’il s’agisse de la réforme de l’OMC, du principe pollueur-payeur pour les émissions directement nuisibles à la santé, de la gestion de la zone euro ou encore des défis démographique et technologique, sont pleines d’intérêt aussi bien pour l’Allemagne que ses partenaires. Mais c’est un sujet plus macroéconomique qui devrait attirer l’attention des chefs d’entreprises et des dirigeants politiques français.

Pour faire court, l’économie allemande est en surchauffe. Le taux de chômage, calculé sur une base harmonisée (celle du BIT) est tombé à 3,4 % en septembre (contre 9,3 % en France). Les entreprises se plaignent de la pénurie de main d’œuvre, qualifiée et moins qualifiée, et l’inflation des coûts salariaux grimpe. Au cours des cinq derniers trimestres, elle a atteint en moyenne 2,5 % en Allemagne, contre 1,7 % dans le reste de la zone euro et en France. Dans la construction, la surchauffe et les pénuries de main d’œuvre sont encore plus fortes, avec des coûts salariaux en hausse de 3,8 %. On attendait un retour de l’inflation salariale allemande depuis longtemps, en raison de la chute du chômage, et il est possible que la forte immigration des dernières années ait retardé son apparition. Mais c’est aujourd’hui un fait : si la Bundesbank était aux commandes, elle aurait déjà commencé à réagir, et le Deutsche Mark se serait apprécié. On comprend bien pourquoi, dans ces conditions, le SVR considère que la BCE est trop lente à normaliser sa politique monétaire.
 

L’Allemagne est en surchauffe, profitons-en !

Mais voilà, la BCE gère la zone euro, pas l’Allemagne, et il faudra encore attendre, peut-être un an, avant que la BCE ne commence à relever son taux de refinancement, aujourd’hui nul. Par conséquent, la politique monétaire de la zone euro va rester pour longtemps encore trop accommodante pour l’Allemagne, qui restera en surchauffe, même si son économie ralentit pour retomber à sa croissance potentielle d’environ 1,5 % comme le prévoit le SVR. Comme les tensions sur le marché du travail ne vont pas se dissiper par miracle – on voit mal comment, à court terme, l’offre de travail pourrait fortement augmenter – il est très probable que l’inflation salariale allemande continuera à excéder celle de ses partenaires pendant une période significative, à moins d’un grave choc de demande affectant l’économie mondiale.

C’est une aubaine pour les économies de la zone euro en mal de compétitivité, la France en particulier, à condition de ne pas répéter les erreurs du passé, ce qui veut dire contenir notre propre inflation salariale. Deux épisodes de l’histoire économique récente me semblent particulièrement instructifs dans les circonstances présentes.

La politique monétaire de la zone euro va rester pour longtemps encore trop accommodante pour l’Allemagne, qui restera en surchauffe, même si son économie ralentit pour retomber à sa croissance potentielle d’environ 1,5 % comme le prévoit le SVR.

Revenons tout d’abord à 1989-1990. L’unification allemande avait alors entraîné un extraordinaire choc de demande. Pour prévenir une migration massive des forces vives de l’ex-RDA, le gouvernement du Chancelier Kohl avait décidé un taux de conversion du Mark-Est très favorable et des transferts fiscaux massifs, qu’il fut possible de mesurer par la disparition de l’excédent commercial allemand, qui avait atteint 6 % du PIB avant l’unification. Comme les Allemands de l’Est désiraient avant tout acquérir des biens made in Germany, l’industrie allemande fut chauffée à blanc, et les syndicats n’eurent pas de peine à obtenir de fortes augmentations salariales. Avec des salaires sur une pente de 8 à 9 %, l’Allemagne perdait rapidement sa compétitivité sans même parvenir à satisfaire la demande.

Ce fut un cadeau inespéré pour la France, d’autant plus que l’un des principaux objectifs de la politique économique française de l’époque, sous l’impulsion de Pierre Bérégovoy, était de faire tomber l’inflation et donc de maîtriser les salaires. L’industrie française regagna des parts de marché dans toute l’Europe, y compris en Allemagne et le résultat fut spectaculaire : selon l'Insee, le solde extérieur des biens et services français passa de -1,1 % du PIB en 1987 à +0,7 % en 1992 pour atteindre 3,0 % en 1997.

Le second épisode fut moins glorieux pour notre pays. La perte de compétitivité allemande causa une forte montée du chômage, dont le taux passa de 5 % en 1990 à 9,6 % en 1997, au moment même où les futurs pays de la zone euro s’apprêtaient à renoncer à leur souveraineté monétaire. Les responsables patronaux, syndicaux et politiques allemands comprirent vite qu’il était impérieux de maîtriser les salaires – ce qui, en termes économiques, signifie "laisser faire la courbe de Phillips". Le résultat fut spectaculaire : les coûts salariaux unitaires (les coûts salariaux par unité produite) furent pratiquement gelés de 1995 à 2007.

L’Allemagne est en surchauffe, profitons-en !

Au même moment, la France prit la direction exactement opposée, avec la mise en place des 35 heures, effectives en 2000, et l’augmentation du SMIC qui en découla lorsqu’il fallut unifier les nombreux SMIC créés par les lois Aubry, à partir de 2003. Au moment où la France renonçait à la flexibilité de son taux de change, ses choix politiques aboutirent à une augmentation des coûts salariaux et à une rigidification supplémentaire du marché du travail, qui rendit les salaires pratiquement insensibles au taux de chômage.

La conséquence de ces choix divergents, cohérents avec l’union monétaire côté allemand, totalement incohérents côté français, fut une large divergence des coûts salariaux unitaires entre les deux pays. Comparés à leurs niveaux de 1999, première année de l’euro, les coûts français excédèrent les coûts allemands de 17 % en 2007, une perte de compétitivité relative de très grande ampleur.

La surchauffe de l’économie allemande est une aubaine pour les entreprises françaises.

La leçon de ces deux épisodes me paraît claire : la surchauffe de l’économie allemande – bien moindre qu’en 1990 mais néanmoins patente — est une aubaine pour les entreprises françaises : plus de demande outre-Rhin, et un gain de compétitivité relatif de ce côté, de l’ordre de 0,8 point par an. Mais pour approfondir et rendre pérenne le gain de compétitivité, il est essentiel de maîtriser les évolutions salariales.

Avec un taux de chômage encore supérieur à 9 %, la France ne peut pas se permettre le moindre laxisme salarial. Pour une fois, il importe avant tout de ne pas suivre l’exemple allemand du moment !

 

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