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La tentation totalitaire chinoise

ARTICLES - 7 Décembre 2020

L'Europe a vécu longtemps sous la menace soviétique et sous protection américaine. Aujourd'hui, la menace vient de la Chine et elle est autrement plus sérieuse et inquiétante, selon Dominique Moïsi.

La dissuasion est un art simple. Il suffit d'instiller la peur dans l'esprit et/ou le corps de ceux que l'on entend impressionner. De Hong Kong à l'Australie, la Chine semble être passée maître dans l'art de la dissuasion. "Si vous faites de la Chine l'ennemi, elle sera l'ennemi", répliquent les Chinois, retournant la charge de l'accusation.

La virulence avec laquelle la Chine a réagi aux "audaces impudentes" de l'Australie - demandant des clarifications sur les origines de l'épidémie de Covid-19 - constitue un avertissement non seulement pour l'Australie mais pour le monde. Les Chinois remettent tout simplement en cause la liberté d'expression des Australiens, tout du moins en ce qui concerne la Chine. Les manœuvres d'intimidation de Pékin vont des pressions commerciales les plus brutales jusqu'à la diffusion sur le Net d'un photomontage totalement fabriqué, dénonçant le comportement - par ailleurs criminel dans certains cas isolés - des troupes d'élite australiennes en Afghanistan.

[L'ambition chinoise] donne l'impression d'être mondiale et d'inclure désormais l'affirmation de la supériorité du modèle autoritaire sur le modèle démocratique.

On ne plaisante pas avec la Chine, surtout si l'on est occidental, petit démographiquement et proche géographiquement de l'empire du Milieu.

Une menace réelle

En 1947, le général de Gaulle déclarait que les chars soviétiques étaient "à deux étapes du Tour de France cycliste". La formule s'appliquerait-elle aujourd'hui aux routes de la soie chinoises ? 

Certes, les deux défis soviétique et chinois sont de nature différente. La contiguïté géographique entre la Chine et l'Europe est moins directe et n'existe que si l'on considère l'Europe comme "la petite extrémité" de la péninsule euro-asiatique. La nature de la menace est aussi d'une autre nature : les chars chinois n'ont pas vocation à succéder aux chars soviétiques. Plus distante et plus indirecte que celle de l'URSS, la menace de la Chine n'en est-elle pas moins réelle ? Et les capacités d'intimidation de Pékin sont sans doute supérieures à ce qu'étaient celles de Moscou.

L'Empire soviétique n'avait pas les moyens de ses ambitions et Moscou n'était pas guidé dans son ambition de conquête par un sentiment de revanche sur l'humiliation, comme cela est - pour partie au moins - le cas de Pékin. Depuis la fin du XVIe siècle, la Russie a eu une relation complexe avec l'Occident européen, faite de volonté de rattrapage et d'instinct de rejet slavophile. La Chine impériale, elle, a mesuré son déclin à l'aune de la montée progressive des ambitions occidentales, puis japonaises. Dans sa réémergence comme puissance, la Chine est passée par trois étapes. La première, dès le début des années 1980, a consisté à ne pas laisser au Japon le monopole du miracle asiatique. La deuxième, dès la fin des années 1990, a été marquée, de façon discrète d'abord, puis beaucoup plus ouverte ensuite, par la revendication du statut de "primus inter pares" incontesté en Asie. Serions-nous entrés dans une troisième phase où l'ambition chinoise ne s'arrête plus à l'Asie ? Elle donne l'impression d'être mondiale et d'inclure désormais l'affirmation de la supériorité du modèle autoritaire sur le modèle démocratique.

Vraie nature du défi chinois

Sur un plan strictement géoéconomique, l'Australie a profité très longtemps de sa proximité géographique avec la croissance chinoise. Sur le plan géopolitique, cette proximité se retourne désormais contre elle. Canberra doit disposer de toutes les solidarités possibles "sur zone", avec le Japon, la Corée du Sud, et la Nouvelle-Zélande. 

Mais, au-delà, l'Australie a besoin du soutien du monde occidental dans son ensemble. Canberra fait appel à la "géographie des valeurs" comme pour rééquilibrer sa géographie.

Il ne s'agit pas bien sûr d'étendre la garantie de l'Otan à l'Australie et plus globalement à la zone pacifique. Mais la querelle entre la Chine et l'Australie doit nous faire prendre conscience de la vraie nature du défi chinois. Pour le monde démocratique, les ambitions grandissantes et le comportement de la Chine devraient figurer au premier rang dans la hiérarchie des menaces.

Les relations transatlantiques se cherchaient un moteur, une logique depuis la fin de l'URSS. Elles l'ont trouvé.

Il s'agit de faire face à la triple nature, économique et technologique, diplomatique et stratégique, idéologique enfin, du défi chinois. Une tâche complexe si l'on considère que contenir la Chine et réparer la planète constitue les deux défis principaux auxquels nous sommes confrontés. Et le second défi suppose la contribution pleine et entière de la Chine.

Hiérarchie des priorités

Si l'on est d'accord sur ce diagnostic, un certain nombre de conclusions s'imposent. La première est que l'on ne peut se donner comme priorité d'éviter le "duopole sino-américain" sur le monde.

Entre la défense du "modèle de laïcité à la française", face aux critiques des libéraux américains, et la défense du modèle démocratique, face aux autoritarismes, au premier rang desquels celui de la Chine, la hiérarchie des priorités devrait s'imposer d'elle-même.

À l'heure de Joe Biden et de Xi Jinping, mettre sur le même plan Washington et Pékin serait tout simplement un contresens historique. Et de plus une impasse stratégique pour l'Europe. Qui convaincra Berlin - si attaché à l'Alliance, en dépit de sa modération parfois troublante à l'égard de Pékin - que la vocation de l'Europe est de ne pas choisir entre la Chine et les États-Unis ?

Entre la défense du "modèle de laïcité à la française", face aux critiques des libéraux américains, et la défense du modèle démocratique, face aux autoritarismes, au premier rang desquels celui de la Chine, la hiérarchie des priorités devrait s'imposer d'elle-même.

À l'heure du réchauffement climatique, on ne saurait, certes, lire le monde à travers les seules lunettes de la compétition stratégique entre les puissances. Ce serait tout à la fois anachronique et réducteur.

Duopole sino-américain

Mais, pour qui a connu le mur de Berlin, les signes de la tentation totalitaire sont de plus en plus manifestes, dans le comportement chinois.

Alors que l'Amérique n'est plus ce qu'elle était au temps de la guerre froide et que la Chine est beaucoup plus que ce que n'a jamais été l'URSS, il serait dangereux de placer les États-Unis et la Chine dans le même panier. "L'Europe des valeurs", si elle entend être cohérente, ne saurait avoir pour ambition première de mettre fin au "duopole sino-américain".

Le général de Gaulle avait quitté l'organisation militaire intégrée de l'Alliance, tout en assurant à l'Amérique que, par gros temps, elle pouvait compter sur la France. Une précision qui s'impose toujours.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 06/12/2020)

Copyright : Pavel Golovkin / POOL / AFP

 

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