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La spectaculaire dérive de nos sociétés démocratiques

BLOG - 30 Septembre 2019

Dans un monde où les querelles identitaires se sont très largement substituées aux conflits idéologiques, le niveau de fragmentation des peuples n'a jamais été aussi élevé, écrit Dominique Moïsi. Le risque ? Rendre nos sociétés ingouvernables. On en voit les prémisses aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Israël.

Jérusalem, Londres, Washington : les événements politiques, intervenus au cours des derniers jours en Israël, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis sont de nature très différente. Mais ils appartiennent à la même logique et suscitent la même interrogation. La fragmentation croissante de nos sociétés les a-t-elle rendues tout simplement ingouvernables ? Dans un monde où les querelles identitaires se sont très largement substituées aux conflits idéologiques, le niveau de division sinon de fragmentation des peuples n'a jamais été plus élevé. Les risques de violence liée à la libération de la parole sont bien réels à l'intérieur même des sociétés et plus seulement comme hier entre les peuples. Les appels à la décence, au respect de l'opinion de l'autre, bref à la raison, sont de peu de poids face à l'escalade de ce processus de fragmentation.

Divisions existentielles

En Israël - un pays que l'on peut considérer comme précurseur en matières de divisions existentielles -, une nouvelle élection indécise vient d'avoir lieu. Elle semble condamner le pays à la paralysie éternelle, sinon à une troisième élection qui ne résoudrait en rien les problèmes. Les divisions du pays sont en effet magnifiées par un système de vote à la proportionnelle, reflétant les besoins du pays à sa création en 1948, mais quasiment suicidaire aujourd'hui.

En Grande-Bretagne, la Cour Suprême vient d'infliger un camouflet historique à Boris Johnson, qui ne peut à terme, que conduire à de nouvelles élections suivies ou non d'un nouveau référendum. Mais le retour aux urnes, pourra-t-il dégager une majorité claire pour gouverner ou en faveur ou non du Brexit ? On peut raisonnablement en douter.

Oppositions radicalisées

Aux Etats-Unis, et c'est sans doute le cas le plus grave, la Chambre des représentants vient d'entamer une procédure d'impeachment contre Donald Trump. Mais le résultat des élections présidentielles de 2020 n'en demeure pas moins plus ouvert que jamais avec une opinion publique radicalisée dans ses oppositions.

Dans un monde où les querelles identitaires se sont très largement substituées aux conflits idéologiques, le niveau de division sinon de fragmentation des peuples n'a jamais été plus élevé.

L'avis de tempête qui semble menacer, collectivement, les populismes ne doit pas nous faire oublier l'extrême volatilité de la situation. Tout peut arriver, et dans tous les sens, même en Italie où Matteo Salvini est loin d'avoir dit son dernier mot. L'Etat de droit ne l'a pas encore emporté sur les populismes. À Jérusalem, il convient d'attendre la décision des juges, qui eux seuls ont les moyens de mettre fin au long règne de Netanyahu, en établissant la gravité et la véracité des accusations de corruption qui pèsent contre lui. À Londres, Boris Johnson ayant échoué dans sa tentative de réduire au silence le Parlement, c'est le peuple qui va décider, mais décider quoi ?

À Washington le processus d'impeachment semble bien lancé. Donald Trump a exercé des pressions tout à fait inappropriées sur l'Ukraine, un allié clef et faible, à seule fin d'obtenir des informations dommageables à son principal rival démocrate, Joe Biden.

Arrangements avec le droit

Certes, les petits arrangements avec le droit et la décence se sont - dans un premier temps au moins - retournés contre leurs auteurs. En Israël, les élections de septembre 2019 ont sans doute été pour "Bibi", l'élection de trop. Il y a six mois il semblait irrésistible. Aujourd'hui il est presque devenu un handicap, pour une frange de son parti, le Likoud. Le comportement à son égard de ses principaux alliés dans le monde a déjà changé de manière significative. Avant même que les élections n'aient eu lieu, Vladimir Poutine prenait symboliquement ses distances avec lui, le faisant patienter plusieurs heures avant de le recevoir enfin dans son bureau du Kremlin. Au lendemain des élections, Benjamin Netanyahu a attendu vainement l'appel de son "grand ami" américain. "Vae victis" (malheur aux vaincus), disaient les Romains. Donald Trump ne veut surtout pas apparaître associé avec un potentiel perdant. Il comprend trop bien que le non-succès, connu par le Premier ministre d'Israël constitue pour lui comme un début d'avertissement. Si les Israéliens commencent à prendre leur distance avec Netanyahu, les Américains peuvent en faire de même avec lui. En Grande-Bretagne, la rhétorique utilisée par Boris Johnson ne fait qu'encourager la confusion sinon la violence dans un climat déjà délétère. Un membre du Parlement, Jo Cox, a été tué à la veille du référendum de 2016. 

En matière de démocratie représentative, nous sommes en quelque sorte, entre deux mondes.

Abus de pouvoir

Ce que nous venons de vivre en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, et dans une moindre mesure en Israël, constitue la preuve qu'il est bien trop tôt pour enterrer la démocratie représentative : l'exécutif ne saurait impunément abuser de ses pouvoirs. Mais, sur le fond, rien n'est réglé. Les divisions vont continuer au sein des peuples et à court terme - c'est au moins aussi grave - au sein des partis d'opposition qui devraient constituer les principaux freins aux dérives populistes des leaders de l'exécutif. En Grande-Bretagne, lors de leur congrès qui vient de se tenir, les travaillistes ont fait la démonstration de leur incapacité à gouverner. La pensée politique et les options économiques de leur leader, Jeremy Corbin, constituent une des armes principales dont dispose Boris Johnson pour convaincre une majorité de l'électorat britannique de voter pour lui, en dépit sinon en raison même, de ses excès. Lui au moins est amusant. 

Aux Etats-Unis, en faisant passer la défense des principes et celle de la morale politique avant toute autre considération, le parti démocrate a fait le seul choix possible. Mais le parti reste profondément divisé entre modérés et radicaux et personne ne peut prédire les conséquences du lancement de la procédure d'impeachment sur le résultat des élections à venir.

Bref, en dépit de frémissements positifs, un climat de plus en plus toxique s'étend dans nos sociétés démocratiques. Il n'épargne pas la France. Les provocations de Jean-Luc Mélenchon dénonçant les comportements "barbares" de la police, s'inscrivent dans cette dérive. Avec cette question lancinante : des sociétés si profondément divisées, sont-elles encore gouvernables ?


Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 27/09/2019)

Copyright : SAUL LOEB / AFP

 

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