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La cryptomonnaie chinoise, coup d’envoi d’une course folle ?

Entretien croisé avec Éric Chaney et Viviana Zhu

INTERVIEW - 9 Janvier 2020

Dans de nombreux pays, le recul de l'argent liquide utilisé au quotidien s’est accompagné de l’émergence de nouvelles formes de monnaie numérique. Le secteur privé n’a pas manqué de saisir les opportunités offertes par la baisse de la demande de liquidités. Paypal, Alipay, PayTM, Bitcoin, et tous les autres, sont autant de produits de l'économie numérique. Mais ces solutions, portées par le secteur privé, soulèvent des interrogations, parmi lesquelles la question suivante : l'État doit-il se contenter de réguler ces nouvelles formes de monnaie, ou doit-il aller au-delà en jouant un rôle plus actif ?

La Chine a clairement choisi la deuxième voie, avec son projet de Digital Currency Electronic Payment (DCEP) mené par la banque centrale chinoise, la Banque populaire de Chine. Comment fonctionne la cryptomonnaie chinoise ? Qu’implique-t-elle à l’échelle mondiale ? Éric Chaney, conseiller économique de l'Institut Montaigne, et Viviana Zhu, chargée d’études au sein du programme Asie de l’Institut, étudient ces enjeux dans un entretien croisé.

La Chine sera le premier grand pays à lancer une cryptomonnaie soutenue par un gouvernement. Quel en sera le fonctionnement concret ? Le développement de cette cryptomonnaie se fait-il au service de ses besoins (ou appétits) en matière de surveillance ?

Viviana Zhu 

La banque centrale chinoise est relativement pionnière dans l'étude d'une cryptomonnaie soutenue par le gouvernement et le projet DCEP a été lancé dès 2014. 2017 a vu la création de l'Institut de recherche sur la monnaie numérique de la Banque populaire de Chine, lancé pour se pencher spécifiquement sur cette question. Un nouveau rapport de Caijing indique que des expériences à petite échelle débuteront bientôt à Shenzhen, et probablement aussi à Suzhou, avant la fin de l'année. Ce n’est que l’été dernier que la banque centrale a révélé l'état d'avancement de son projet au public. Les raisons officielles avancées pour expliquer ce projet ont trait à la nécessité de protéger la monnaie souveraine chinoise, notamment contre les formes actuelles et à venir de cryptomonnaies. L'autre facteur, souligné par Huang Yiping, directeur du Digital Finance Research Center de l'Université de Pékin, est en effet la naissance de Libra, qui a servi de "signal d’alarme". En un mot, la Chine doit "devancer la pluie (未雨绸缪)".

Il n'est pas surprenant que ce projet de cryptomonnaie chinoise adopte un modèle de gestion centralisé ; ce qui est davantage intéressant, c'est son double système de diffusion. Il est ainsi prévu que la banque centrale émette la cryptomonnaie auprès d’institutions ou de banques commerciales, elles-mêmes chargées de la distribution proprement dite. Ce modèle, d'une part, offre un niveau de garantie supplémentaire par rapport aux autres cryptomonnaies du marché, car il est soutenu par la banque centrale. D'autre part, il permet l'utilisation efficace des ressources disponibles (y compris les ressources humaines) et de la technologie sur le marché, ce qui permet de diversifier les risques.

Selon Mu Changchun, directeur de l’Institut de recherche sur la monnaie numérique de la banque centrale depuis septembre dernier, la cryptomonnaie chinoise présente les mêmes caractéristiques qu’une monnaie physique. Cela signifie qu’un paiement par cryptomonnaie ne peut être refusé, qu'aucun versement d’intérêt n’est prévu pour la cryptomonnaie stockée dans les portefeuilles électroniques des consommateurs et que sa valeur est égale à celle du  renminbi (RMB), la devise chinoise. Contrairement aux autres formes de cryptomonnaie proposées par le secteur privé, elle appartient au genre des stablecoins (cryptomonnaies dont la valeur est stable) et constitue un passif pour la banque centrale. Il y a toujours des incertitudes sur la technologie utilisée, mais le soutien exprimé par Xi Jinping à l’égard de la recherche et de l'innovation sur la blockchain, lors d'une session d'étude du Politburo en octobre, a été interprété comme une indication permettant de croire que la cryptomonnaie chinoise serait fondée sur une forme faible - c'est-à-dire centralisée, et non décentralisée - de blockchain. Néanmoins, la déclaration officielle souligne que la cryptomonnaie reste ouverte à toutes les options, à condition que ces technologies puissent traiter 300 000 transactions par seconde. Le calendrier de mise en œuvre du projet, lui aussi, reste une question ouverte.

En tant que substitut à l'argent liquide physique, la cryptomonnaie n’implique pas d’avoir un compte en banque. Les utilisateurs doivent simplement demander un portefeuille électronique auprès d'une banque ou institution commerciale, et télécharger l'application correspondante. Pour qu’une transaction ait lieu, un téléphone portable avec suffisamment de batterie est tout ce dont vous avez besoin, aucune connexion Internet n'est nécessaire.

"L'anonymat contrôlable" ("可控匿名") est une promesse faite aux utilisateurs de la future cryptomonnaie ; la signification exacte de ces termes reste pourtant bien mystérieuse... D’aucuns ont déjà mis en évidence certaines contraintes quant à son prétendu anonymat. À titre d’illustration, si le portefeuille électronique de chacun autorise un nombre limité de transactions, plus vous entrerez de renseignements personnels (numéro de carte d’identité par exemple) dans celui-ci, plus ce plafond sera élevé, et le fait de relier votre compte bancaire à votre portefeuille électronique l'augmentera davantage.

"L'anonymat contrôlable" ("可控匿名") est une promesse faite aux utilisateurs de la future cryptomonnaie ; la signification exacte de ces termes reste pourtant bien mystérieuse...

De plus, sans ajout de coordonnées bancaires, il sera impossible de prélever des fonds du portefeuille électronique. Notons que le concept n'est en lui-même pas nouveau, et rappelons que Christine Lagarde, alors directrice générale du FMI, s'était fermement opposée dans son discours de novembre 2018 à l'idée de monnaies numériques anonymes, qu'elle avait qualifiée de "cadeau inespéré pour la criminalité". Dans le cas chinois, ce qui suscite des inquiétudes, c'est la souplesse du cadre réglementaire, qui laisse beaucoup de marges de manœuvre aux autorités chinoises.

Reste à savoir si cette nouvelle cryptomonnaie prendra les contours d’un moyen de surveillance, ou si elle sera principalement pensée pour servir le projet politique chinois visant à étendre encore un peu plus l'État-surveillance. Quoi qu’il en soit, on peut déjà affirmer que la cryptomonnaie chinoise telle qu’actuellement conçue favorise un système permettant un contrôle renforcé des citoyens.

Comment l'initiative chinoise s'intègre-t-elle à l'écosystème mondial des cryptomonnaies ?

Éric Chaney

Les cryptomonnaies et les tokens, ces actifs numériques émis et échangeables sur diverses technologies de la blockchain, avaient plongé les banques centrales et les régulateurs dans un certain scepticisme, ces derniers se demandant si ces innovations financières devaient être considérées comme des pseudo-monnaies, des matières premières ou des actifs financiers. Le projet Libra, lui, a en revanche déclenché une réaction spontanée de la part des responsables politiques, des banques centrales et des organes élus comme le Congrès américain. Le G7 a commandé un rapport sur les "stablecoins globaux" (expression permettant de désigner, sans le nommer, le projet Libra) à un comité présidé par Benoît Cœuré, alors membre du directoire de la BCE, et qui dirigera dès 2020 le hub "innovation" de la Banque des Règlements Internationaux. Rendu public en octobre 2019, le rapport ne ferme pas la porte à l’idée de stablecoins globaux, mais place la barre très haut en matière de réglementation. En ce qui concerne les stablecoins classiques (mono-monnaies), le rapport énumère neuf sujets de préoccupation, de la gouvernance au blanchiment d'argent, en passant par l'intégrité du marché, la confidentialité des données ou la conformité fiscale. Et pour les stablecoins globaux (multidevises), il mentionne quatre zones à risques supplémentaires, dont la politique monétaire et la stabilité financière - rien que ça !

Cet appel unanime aux armes, lancé par les banquiers centraux et par d'autres responsables, a eu l’effet d’une douche froide sur le projet Libra. Auditionné par le House Financial Services Committee du Congrès américain le 23 octobre dernier, Mark Zuckerberg a rétropédalé autant que faire se peut, en indiquant par exemple que, dans un premier temps, Libra ne pourrait être soutenu que par des actifs libellés en dollars américains et qu'il s’engageait à se conformer à toute réglementation ultérieure. Pourtant, il apparaît aujourd’hui clairement que l'association Libra, malgré des désistements très médiatisés - Visa, MasterCard et eBay -, ne jette pas l'éponge : elle semble prête à réajuster le projet afin de le faire avancer, ce même avec un agenda moins ambitieux et, probablement, différé. Il s’agit là d’une aubaine pour les banques centrales, qui ont déjà fait publiquement savoir qu'elles considéraient la possibilité d'émettre de la Central Bank Digital Currency (CBDC, baptisée, nous l’avons vu, DCEP par la banque centrale chinoise), la Banque populaire de Chine étant ici pionnière en la matière, suivie, probablement, par la RiksBank, la banque centrale suédoise.

Le fait que ce soit la Chine qui lance la course est assez révélateur, et indique l’inquiétude des autorités chinoises quant à l'émergence de cryptomonnaies incontrôlées qui pourraient menacer la monnaie légale chinoise, le renminbi. Les autorités chinoises redoutent aussi que Libra ne devienne le concurrent mondial de toutes les devises souveraines, excepté le dollar américain, à l’époque censé couvrir 50 % de ses actifs sous-jacents.

Les autorités chinoises redoutent que Libra ne devienne le concurrent mondial de toutes les devises souveraines

Un lancement mondial de Libra pourrait en outre offrir un canal de sortie de capitaux pour les résidents chinois, une opération devenue difficile à mesure du renforcement de la surveillance des mouvements de fonds par les autorités.

Les autorités chinoises semblent avoir su profiter d’une occasion unique, tant dans une approche défensive - contre les cryptomonnaies, dont Libra - qu’offensive, en permettant à ses propres géants de la tech (Alibaba, Tencent...) de s'imposer dans le champ de bataille de ces nouvelles monnaies digitales. Aujourd’hui, les technologies blockchain sont bien trop lentes pour véritablement concurrencer les systèmes de paiement électroniques déjà en place. En mettant en concurrence les fintech chinoises pour offrir des transactions basées sur la blockchain, mais bien plus rapides, les autorités chinoises pensent probablement faire d’une pierre deux coups : circonvenir d’avance la menace Libra, et donner un avantage compétitif à leurs propres entreprises de fintech.

Quant aux autres banques centrales qui envisagent d'expérimenter les Central Bank Digital Currencies, l'initiative chinoise est probablement perçue chez elles comme une bénédiction : l'émission d’une cryptomonnaie soutenue par un gouvernement fera certainement la une des journaux, mais ne constituera pas une avancée fondamentale. D’un autre point de vue, c’est même un chemin semé d’embûches qu'elles seront ravies de pouvoir observer confortablement de l'extérieur. Dans l'ensemble, l'initiative chinoise, si elle est mise en œuvre, accélérera à mon avis l'émission de cryptomonnaies garanties par un gouvernement dans d'autres parties du monde, dont la zone euro.

Deux législateurs américains ont récemment soutenu l’idée d’un dollar numérique géré par la Fed. Allons-nous assister à une nouvelle confrontation entre les États-Unis et la Chine, cette fois sur le front de la cryptomonnaie ?

Éric Chaney

Il convient tout d’abord de rappeler que le dollar américain est et restera, dans un avenir prévisible, la monnaie mondiale, ce quels que soient les efforts qui seront déployés par les dirigeants de la zone euro ou les dirigeants chinois pour en défier la position dominante. Il y a des raisons éminemment objectives à cela : une monnaie mondiale doit être (1) soutenue par une masse importante, profonde et très liquide d'actifs sûrs (obligations d'État) et (2) libre de traverser les frontières. Cette première qualité fait défaut à la zone euro, et lui fera défaut tant que les peuples des pays de cette union monétaire n’auront pas décidé, de leur propre volonté, d'évoluer vers une union politique, et donc fiscale. Peut-être cela se produira-t-il, peut-être cela ne se produira-t-il pas, mais je parie que si cela arrive, ce ne sera que dans un avenir lointain. Quant à la Chine, l'ouverture de ses frontières à la libre circulation des capitaux est une condition nécessaire pour faire du renminbi une monnaie mondiale. Le passé récent l'a montré à maintes reprises : dès que les autorités chinoises ouvrent leurs frontières aux capitaux, même à la marge, les Chinois les plus fortunés se précipitent pour investir leurs actifs à l'étranger, un phénomène que Xi Jinping ne saurait tolérer. Il est donc très peu probable que les frontières chinoises s'ouvrent complètement dans un avenir proche, faisant du renminbi un piètre candidat au titre de concurrent au dollar américain. La suprématie du dollar américain a aussi une autre conséquence : la trop faible incitation, pour les décideurs politiques américains, à accepter de prendre les risques associés à l'émission d'un dollar numérique. L’idée d’une couronne suédoise numérique est une chose - son utilisation se limiterait presqu’exclusivement aux transactions domestiques -, l’hypothèse d’un dollar américain numérique en est une autre.

Deuxièmement, la bataille technologique que se livrent la Chine, les États-Unis et d'autres acteurs (en particulier l'Europe, mais pas seulement) ne peut que s'intensifier dans les années à venir. Les cryptomonnaies ne constituent d’ailleurs que l'un des champs de bataille de cette rivalité. Ayant en tête que les États-Unis hésiteront probablement à pénétrer le monde de la cryptomonnaie, les autorités chinoises peuvent en déduire qu'elles ont une carte à jouer, non pas pour faire du renminbi une véritable monnaie mondiale, mais pour couvrir le terrain technologique laissé vierge par les États-Unis, au moins dans leur propre sphère d'influence - et peut-être même au-delà.

Enfin, je ne vois pas pourquoi la zone euro devrait rester à l'arrière-plan de cette course. Une fois que la Chine aura surmonté les difficultés inhérentes au lancement de sa cryptomonnaie, j’espère que la BCE sera assez rusée pour émettre son propre euro numérique, à la condition bien sûr d’un soutien de la part des États membres de la zone euro.

 

 

Copyrigth : ROBYN BECK / AFP

 

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