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La Biélorussie, une dictature défiée par le virus

BLOG - 31 Août 2020

En Biélorussie, la foule manifeste contre une dictature aux relents staliniens, figée dans un despotisme anachronique. Si le coronavirus ne fait pas de politique, il ne fait qu'approfondir le processus de divorce entre une population et un régime qui l'opprime sans savoir la protéger.

"On veut m'imposer un avenir à la biélorusse, je rêve de devenir une nouvelle Pologne." En février 2014, alors que la foule se rassemblait sur la place Maïdan à Kiev, pour exiger le départ du président Ianoukovitch, un de mes étudiants ukrainiens au Collège d'Europe, m'exprimait au téléphone les raisons de son combat.

Certes, en 2020, la Pologne fait moins rêver. Avec la venue des populistes au pouvoir, le pays est beaucoup plus proche d'une démocratie illibérale, comme la Hongrie de Viktor Orbán, que de l'Allemagne ou de la France. Mais il y a de vraies élections démocratiques en Pologne, contrairement à la Biélorussie.

[Le virus] affaiblit par contre les dirigeants dont l'incompétence est criante et accélère la perte de confiance des peuples à l'égard de régimes qui les oppressent sans même les protéger.

Le pays s'est comme figé dans un temps stalinien. Avec ce paradoxe : les Biélorusses que j'ai eu l'occasion de rencontrer m'ont toujours donné le sentiment d'être plus proches des Européens, à la différence des Russes, qui sont plus enracinés dans leur culture et leur histoire propres. De fait, si l'on ne s'occupait pas de politique, la vie, même culturelle, était relativement libre en Biélorussie. Les foules nombreuses (plus de 100.000 personnes pour une population de moins de 10 millions) qui manifestent depuis plusieurs semaines dans les rues de Minsk et d'autres villes ont le langage du corps d'Européens libres.

Le contraste entre le temps du pouvoir et celui de la société est tout simplement devenu trop grand en Biélorussie. Et la crise du Covid-19 a pu contribuer à approfondir ce processus de divorce. Comme le souligne Francis Fukuyama, le virus est probablement neutre politiquement. Il ne favorise, en tant que tel, ni la démocratie ni les régimes autoritaires. Il affaiblit par contre les dirigeants dont l'incompétence est criante et accélère la perte de confiance des peuples à l'égard de régimes qui les oppressent sans même les protéger. Les déclarations "à la Donald Trump" de Loukachenko sur "la pratique du hockey sur glace comme la meilleure forme de protection contre le virus" et, plus encore, la dégradation de la situation économique liée à la pandémie ont renforcé la volonté d'une majorité de Biélorusses de mettre fin par les urnes à un pouvoir vieillissant à l'expression de plus en plus caricaturale.

Les dernières élections, honteusement et grossièrement truquées - comme toutes les précédentes (à l'exception de sa première élection, en 1994) -, ont sans doute été celles de trop. Le peuple est descendu dans la rue, y compris les employés des entreprises d'État, pourtant si bien traités par le pouvoir. La revendication des Biélorusses est simple et sage. Il n'y a pas chez eux la moindre hostilité à l'égard de la Russie, ni l'expression d'une volonté de rejoindre l'Union européenne et encore moins l'Otan. Ils veulent simplement pouvoir choisir en toute liberté leurs dirigeants, comme des adultes responsables. Et ne plus craindre l'arbitraire d'un dictateur qui, pour s'accrocher au pouvoir, est prêt à tous les mensonges et à toutes les violences.

Quel sera l'avenir de la Biélorussie ? La chute du régime est-elle programmée et inéluctable - une simple question de mois ? Ou bien, tel Maduro au Venezuela, Loukachenko - avec le soutien de la Russie - va-t-il réussir, lui aussi, à se maintenir au pouvoir ? Le temps joue-t-il en sa faveur, ou bien contre lui ? Le dictateur biélorusse apparaît de plus en plus anachronique dans son despotisme qui n'a rien d'"éclairé". Il se trompe de géographie.

La Biélorussie n'est pas en Amérique latine, ou au Moyen-Orient - si l'on risque une analogie entre la volonté de Loukachenko de rester en place par tous les moyens et la brutalité inouïe dont fit preuve la famille Assad en Syrie. Les pays qui entourent la Biélorussie, de la Pologne aux Républiques baltes - à l'exception notable de la Russie, qui a fait du poison l'instrument privilégié et désormais familier de répression de la dissidence -, sont tous à des degrés divers pleinement européens.

Ils ne peuvent que percevoir l'anachronisme caricatural du régime biélorusse. La Russie de Poutine elle-même - dont dépend de façon ultime l'avenir de la Biélorussie - garde une certaine distance avec Loukachenko. Ne dit-on pas que le dictateur biélorusse rêvait à la fin des années 1990 - profitant de la faiblesse insigne de Boris Eltsine - de devenir lui-même le numéro un au sein d'un empire russe partiellement reconstitué ?

Laisser penser que la Russie peut toujours intervenir directement dans les affaires de son voisin russophone constitue une carte efficace.

Pourtant, en 2020, le dictateur biélorusse fait semblant de pouvoir compter sur le soutien sans faille et sans limite de Moscou pour dissuader le peuple de poursuivre la contestation. Mais si Loukachenko n'est pas Erich Honecker, le dernier dirigeant de l'ex-RDA, Poutine n'est définitivement pas Gorbatchev. La démocratie à Minsk ne pourrait-elle, comme un "vent mauvais", gagner Moscou ? Laisser penser que la Russie peut toujours intervenir directement dans les affaires de son voisin russophone constitue une carte efficace. Et ce, d'autant plus que la Biélorussie est la partie de l'empire soviétique qui a connu le sort le plus tragique - proportionnellement à sa population - durant la Seconde Guerre mondiale. Le sang y a trop coulé.

Mais pour plagier le titre du très beau film d'Alain Resnais sur l'Espagne de l'après-guerre civile, "La guerre est-elle vraiment finie" en Biélorussie ?

Loukachenko dispose toujours de deux cartes sérieuses. Ses forces de sécurité ne semblent pas avoir d'états d'âme. Et les manifestants, qui ont besoin de nourrir leur famille, risquent de s'essouffler avec le temps qui passe.

Dans la crise biélorusse, l'Europe semble, en dépit de ses déclarations viriles, trop "mollement" concernée. Comment, à l'heure du coronavirus, s'engager dans une épreuve de volonté politique, face à un adversaire moscovite autrement plus motivé ? La popularité de Poutine remonte avec la crise en Biélorussie.

"Soutenez-nous dans nos efforts ou ouvrez-nous vos portes", dit à l'Europe la société biélorusse.

L'avenir de la Biélorussie est-il le retour informel dans la "Grande Russie" autoritaire ou l'ouverture à la démocratie à l'européenne ? L'Histoire hésite.

 

Copyright : TUT.BY / AFP

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 28/08/2020)

 

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