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Jacques Chirac et l’économie : relation conflictuelle et bilan mitigé

BLOG - 27 Septembre 2019

Jacques Chirac était un formidable animal politique, doté d’une énergie inlassable, capable de surprendre ses adversaires, de ruser comme d’avaler ses défaites pour en tirer une nouvelle force. Humaniste, grand amateur d’art "primitif" et asiatique, il n’était guère passionné par l’économie. Pourtant, sa longue carrière politique, depuis son poste de Secrétaire d’État à l’emploi en 1967 jusqu’à ses deux mandats présidentiels, a marqué l’économie de la France et la façon dont les Français l’appréhendent. Le bilan est contrasté, composé de réactions salutaires en 1986 après les excès mitterrandiens de 1981, mais aussi d’occasions manquées et d’erreurs aux conséquences toujours présentes.

Comment gérer un budget ?

Peu après sa victoire à l’élection de 1995, j’eus l’occasion de rencontrer le nouveau président en petit comité, pour discuter économie et politique budgétaire. Nous sortions de la dure récession de 1993, avec un déficit budgétaire de 5,4 % du PIB, une croissance jugée molle pour l’époque (2,4 % en 1994) et un niveau record de dépenses publiques (près de 55 % du PIB). Après la crise de change de septembre 1992, au cours de laquelle la France avait péniblement obtenu que l’Allemagne soutienne le franc, les marchés financiers surveillaient de près la politique budgétaire française. Comment concilier réduction du déficit budgétaire, soutien à l’économie et validation des promesses électorales de politique salariale généreuse ? Cela paraissait une équation insoluble. Réduire la dépense publique et les impôts, convaincre les contribuables que le redressement budgétaire serait durable, de façon à éviter un excès d’épargne – un comportement "ricardien" – était une voie possible. Le Président écouta poliment puis conclut : "Dans le fond, ce que vous dites, c’est qu’il faut savoir gérer le budget du pays comme le ferait un bon père de famille".
 
La discussion était close, mais j’avais compris que l’approche de l’économie de Jacques Chirac était intuitive, nourrie par ses relations avec de grands industriels, mais que la dimension macroéconomique comme le lien entre économie et marchés financiers l’ennuyaient profondément.

Une politique libérale par réaction plus que conviction

Pourtant, nommé Premier ministre par François Mitterrand en 1986, Chirac eut son heure libérale – au sens économique. Après une série de dévaluations qui avaient fait monter l’inflation à plus de 15 %, l’économie du pays était bloquée par la vague de nationalisations, de hausse du SMIC et de durcissement de la réglementation du travail, en application du programme commun de gouvernement qui avait donné la victoire à la gauche en 1981. Le "bulldozer" Chirac, comme l’avait surnommé Georges Pompidou, sut agir rapidement, privatiser une série de grandes entreprises industrielles et de banques, libéraliser le marché du travail en supprimant l’autorisation administrative de licenciement, et enrayer la fuite des capitaux en supprimant l’impôt sur les grandes fortunes.

Que retiendra-t-on des politiques économiques menées par Jacques Chirac ? Celles d’une action courageuse lorsque l’économie était au bord de la catastrophe ...

Le vent économique était avec lui, car la forte baisse du prix du pétrole, en 1986, résultat d’un virage stratégique de l’Arabie saoudite, entraîna une forte reprise de l’économie mondiale les années suivantes. Ce fut du pain bénit pour la France, où l’inflation chuta sans qu’on dût restreindre les salaires, le pouvoir d’achat monta, tandis que le déficit budgétaire tombait à 1,8 % du PIB en 1989. Mais derrière l’embellie économique, les réformes structurelles étaient minces. L’énergie et le capital politique du Premier ministre s’étaient heurtés dès le premier jour à l’hostilité et aux manœuvres dilatoires du président de la République. Et dès la récession suivante, en 1993, le déficit budgétaire s’envolait, à près de 7 % du PIB et la dépense publique remontait à 55 %.

1995 : bonne intuition politique, incompréhension économique

Enfin parvenu au sommet en mai 1995, Jacques Chirac fut immédiatement confronté à un dilemme. Son intuition sociale et politique lui avait fait faire campagne sur le thème de la fracture sociale et sur le pouvoir d’achat, avec la célèbre formule "la feuille de paye n’est pas l’ennemi de l’emploi". Si le diagnostic politique était juste – la victoire électorale en est le juge de paix –, le cadre économique de la France était superbement ignoré par le nouveau Président. Ayant accepté l’union monétaire avec l’Allemagne lors du référendum de 1992 sur le Traité de Maastricht, que Chirac avait courageusement soutenu, la politique économique française aurait dû se concentrer sur la compétitivité, puisque les dévaluations n’étaient plus possibles. Mais qu’il s’agisse des salaires, dont les Français attendaient une hausse, ou de la politique de la concurrence, terreau de l’innovation privée mais toujours mal vue dans un pays où la tradition colbertiste est forte, on prit à l’Elysée comme à Matignon la direction opposée. À l’inverse, l’Allemagne, dont la compétitivité s’était effondrée à la suite de l’unification, avait engagé son redressement, par la modération salariale, mais aussi par le dénouement des participations croisées entre entreprises qui relança l’investissement et l’innovation, et par la mise en chantier d’une profonde réforme du marché du travail.

Confronté à la règle d’un déficit inférieur à 3 % du PIB pour se qualifier pour l’union monétaire, Chirac confia à Alain Juppé la mission d’assainir les finances publiques. À une réforme raisonnable de l’assurance maladie fut ajoutée une tentative de réforme des régimes spéciaux de retraite, dont les syndicats se saisirent pour faire capoter le tout. Des grèves de la fin 1995, qui avaient littéralement paralysé le pays, des analystes comme Stéphane Rozès expliquèrent qu’elles bénéficiaient du soutien populaire comme "grèves par procuration". La contradiction entre, d’un côté, le discours électoral sur la fracture et les salaires, daté d’une ère d’économie fermée et nourrie de l’illusion d’un possible retour des "Trente Glorieuses", et la réalité de l’environnement économique de la France de l’autre, en porte une lourde responsabilité, de mon point de vue.

La manœuvre politique de 1997 et son impact sur la compétitivité

Ne bénéficiant pas de l’embellie économique mondiale qui l’avait favorisé en 1986-87, le Président Chirac en conclut que le gouvernement Juppé, malgré ses qualités, ne parviendrait pas à qualifier son pays pour l’euro.

Ce fut, je crois, la raison de fond de sa décision de dissoudre l’Assemblée en 1997 : si sa majorité présidentielle était confirmée, il aurait la légitimité nécessaire à la poursuite de l’ajustement budgétaire ; et s’il perdait, ma foi, ce serait à la gauche de porter la responsabilité de l’échec de l’euro. Mauvais calcul : la gauche remporta l’élection et parvint à qualifier la France de justesse, grâce à un début de reprise et une astuce comptable ad hoc – le versement par France Telecom à l’État d’une "soulte" pour financer les retraites futures de ses employés.

...mais aussi celle d’un échec à réformer en profondeur, faute d’une claire perception des réalités économiques modernes.

Mais, si l’euro était sauvé, les conséquences de cette manœuvre politique furent désastreuses, puisqu’elles aboutirent à la réduction du temps de travail, avec hausse des coûts salariaux, donc perte de compétitivité, partiellement compensée par des exonérations de cotisations, donc par une augmentation de la dépense publique. Cette fois, l’embellie économique – elle finit toujours par venir – ne favorisa pas le Président, mais son Premier ministre : la forte croissance mondiale de 1998 à 2000 entretint l’illusion qu’on pouvait faire baisser le chômage en imposant une réduction du temps de travail. Bénéficiant d’abondantes rentrées fiscales, le gouvernement Jospin en déduit qu’il était urgent d’attendre pour réformer le système de retraite, malgré une proposition ambitieuse détaillée dans le rapport de Jean-Michel Charpin, et qui aurait pu donner naissance à un grand fonds de pension à la française. Que d’occasions perdues lors de ce septennat !

L’échec de la méthode de réforme par ajustement à la marge

Réélu avec un score écrasant face à Jean-Marie Le Pen en 2002, Jacques Chirac sembla avoir tiré une leçon de ses succès politiques comme de ses échecs économiques : n’agir qu’à la marge, dans un pays où, de toutes façons "le libéralisme, ça ne marche pas", pour reprendre une autre de ses formules. Le gouvernement Raffarin en fit sa devise, avec des résultats concrets, mais minces. La dernière tentative de réforme, celle d’un contrat de travail plus flexible pour les jeunes lors d’une prochaine embauche, partait d’une bonne intention, mais était vouée à l’échec, comme une tentative antérieure par Edouard Balladur d’établir un "SMIC jeune", car perçue immédiatement comme stigmatisant une partie de la population, les jeunes. Plutôt que d’envisager une réforme en profondeur du marché du travail, la stratégie chiraquienne d’ajustement à la marge fut un échec, renforçant dans la population l’idée que les réformes sont synonymes de régression sociale.
 
* * *
 
Que retiendra-t-on des politiques économiques menées par Jacques Chirac ? Celles d’une action courageuse lorsque l’économie était au bord de la catastrophe, mais aussi celle d’un échec à réformer en profondeur, faute d’une claire perception des réalités économiques modernes. En sortant du cadre strictement économique, on retiendra aussi que l’homme de l’appel de Cochin, qui dénonçait en 1978 le "parti de l’étranger", se mua en ferme défenseur de l’idée européenne, contre certains de ses amis et même s’il savait qu’elle n’était pas un argument électoral porteur. Nous pouvons lui en être reconnaissants.

 

Copyright : PATRICK KOVARIK / AFP

 

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