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Israël face au réveil brutal du "volcan palestinien"

ARTICLES - 17 Mai 2021

Le nouveau cycle de violence enclenché depuis le tir d'une roquette du Hamas sur Jérusalem, le 10 mai dernier, prouve que le conflit entre Palestiniens et Israéliens reste incandescent, écrit Dominique Moïsi. Mais il prend une nouvelle tournure, à la fois ethnique et religieuse, qui laisse planer un risque de guerre civile.

Israël n'est ni l'Islande, ni la Sicile, ni le Japon, ni l'Indonésie. Mais le pays a en son centre et à sa périphérie l'équivalent métaphorique d'un volcan qui se réveille de manière aléatoire mais régulière. Ce volcan sur lequel dansent les Israéliens est la "Question Palestinienne".

La "réplique" qui vient de se produire est d'autant plus déstabilisatrice qu'elle succède à une période exceptionnellement faste pour Israël. Le pays faisait l'admiration du monde pour la réussite de sa politique de vaccination contre le Covid-19. Avec les accords d'Abraham, l'État Hébreu ne s'intégrait-il pas finalement dans la région ? Les Israéliens avaient de nouvelles destinations de vacances, si proches et pourtant si exotiques : Dubaï et Abu Dhabi ! Le problème palestinien avait disparu des agendas diplomatiques. Les Palestiniens eux-mêmes, plus divisés politiquement que jamais, semblaient résignés. La communauté internationale détournait les yeux. Incapable de trouver une solution, elle se comportait comme s'il n'y avait plus de problème palestinien. Mais le feu couvait sous la braise. Avec d'autant plus de force que les Palestiniens étaient abandonnés par tous. Les régimes arabes - qui prétendaient encore les soutenir - venaient de faire la démonstration qu'ils s'intéressaient beaucoup plus à la haute technologie d'Israël, qu'aux lanceurs de pierre palestiniens.

L'intensité de l'explosion présente est à la hauteur des frustrations palestiniennes. Mais cette réplique violente - la dernière a eu lieu il y a sept ans à Gaza en 2014 - est d'une nature différente. En 2014, le conflit apparaissait encore comme "national", opposant deux peuples aspirant à la même terre : Israéliens et Palestiniens. Aujourd'hui - en partie peut-être parce que l'idée d'un État palestinien souverain et indépendant au côté d'Israël a largement disparu des consciences - ce ne sont plus seulement des Israéliens et des Palestiniens qui s'affrontent, mais des Arabes et des Juifs. Le conflit a retrouvé sa dimension initiale - celle qui prévalait en 1936 lors des affrontements entre communautés, déjà particulièrement violents comme dans la ville d'Hébron. Cette évolution vers une définition ethnique et religieuse du conflit s'exprime à travers un début de rébellion des Arabes israéliens.

Lieux sacrés

L'explosion qui s'est produite à Jérusalem, au sein d'un des "lieux sacrés" de l'Islam a agi comme un accélérateur des tensions identitaires des Arabes israéliens.

Est-il trop tôt pour évoquer le spectre de la guerre civile ? Les Arabes israéliens représentent autour de 20 % de la population totale de l'État. Mais l'explosion qui s'est produite à Jérusalem, au sein d'un des "lieux sacrés" de l'Islam a agi comme un accélérateur des tensions identitaires des Arabes israéliens. Pris individuellement, les citoyens arabes d'Israël se sentent Israéliens. Ils sont conscients du mélange de prospérité économique et de liberté sociale, bref de modernité, dans lequel, ils vivent.

Mais collectivement, émotionnellement, ils se sentent avant tout des "Palestiniens". Cette perception est d'autant plus vive que l'explosion de la violence à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza et maintenant dans les villes "mixtes" du pays, renforce les soupçons à leur égard. Moins ils sont légitimes comme "Israéliens à part entière", aux yeux de la population juive, plus ils ne peuvent se percevoir, que comme "Arabes". La montée d'une extrême-droite, toujours plus extrême en Israël, ne peut qu'approfondir leurs malaises identitaires. Des Israéliens parlent de scènes de "pogroms" dans la ville "mixte" de Lod, si proche de Tel-Aviv. "Le dôme de fer" ne protège pas du retour d'images qui semblent, pour certains Israéliens, sortir de la "Nuit de Cristal". La technologie du futur est impuissante à conjurer les démons du passé. À quoi sert l'État d'Israël si des "pogroms" peuvent se produire sur ses terres ? Et à l'inverse, des scènes de lynchages d'Arabes (ou de personnes qui donnaient l'impression de l'être) ont eu lieu dans plusieurs villes israéliennes. Elles ont été dénoncées avec force par des dirigeants d'Israël, qui recueillent l'intolérance qu'ils ont semée.

En créant, avec son ami, Edward Saïd, l'Orchestre du Diwan, réunissant des musiciens israéliens et palestiniens, Daniel Barenboïm avait dit : "Ils ne peuvent pas vivre ensemble, qu'ils jouent ensemble." La musique ne peut servir de substitut à la politique. Les fondamentaux du problème restent les mêmes. La supériorité stratégique, économique, intellectuelle, scientifique d'Israël n'a fait que se renforcer avec le temps. Mais il est plus facile de contrôler un virus que les émotions d'un peuple.

Dysfonctionnement politique

Et cela d'autant plus qu'il existe comme un fossé toujours plus profond entre les forces créatrices de la société civile israélienne et la faiblesse, le dysfonctionnement structurel de sa vie politique. Comment trouver une solution entre deux peuples que tout oppose, sauf la paralysie de leurs systèmes politiques respectifs ? Il n'y a plus d'élection du côté palestinien, il y en a trop eu du côté israélien. À la force d'Israël, les Palestiniens opposent l'énergie du désespoir, et le sentiment "qu'ils n'ont plus rien à perdre".

Comment trouver une solution entre deux peuples que tout oppose, sauf la paralysie de leurs systèmes politiques respectifs ? 

Il est possible que les États-Unis, l'Égypte et le Qatar, par leur puissance, leur influence et leur argent, finissent par imposer un compromis aux belligérants. Mais la situation va probablement empirer avant de s'améliorer. La supériorité d'Israël est certes écrasante sur le terrain. Mais tant que les Palestiniens arrivent à maintenir un ratio de 1 à 10 entre les pertes israéliennes et les leurs, chaque nouvelle victoire constitue presque une défaite pour Israël. Et cela d'autant plus, avec ce facteur nouveau que représente le risque de guerre civile entre citoyens juifs et arabes d'Israël.

Mais cette fin des hostilités ne constituera qu'une nouvelle trêve. Rien ne sera réglé. La sécurité d'Israël repose principalement sur sa force militaire, mais aussi sur sa légitimité. Et cette légitimité passe par une solution au problème palestinien.

Le volcan de "la question palestinienne" s'est réveillé. Ce n'est pas pour la dernière fois. À très court terme, ce "réveil du volcan" a fait deux vainqueurs : le Hamas du côté palestinien, Benjamin Netanyahou du côté israélien. Le premier a démontré l'inexistence de l'Autorité palestinienne, le second son incontournable centralité politique. Combien de générations encore vont être "sacrifiées" sur l'autel de ces petits calculs individuels ?

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 14/05/2021)

 

 

Copyright : KENA BETANCUR / AFP

 

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