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Israël : de nouveau dans l’impasse après les quatrièmes élections

Trois questions à Dominique Moïsi

INTERVIEW - 2 Avril 2021

Le 23 mars 2021 ont eu lieu les quatrièmes élections israéliennes en deux ans. Le parti de Benyamin Netanyahu, au pouvoir depuis douze ans, n’a une fois de plus pas pu constituer une majorité gouvernementale stable, laissant voter les Israéliens sans que de véritables perspectives politiques, économiques ou sociales nouvelles ne se profilent. Bien qu’il soit le dirigeant le plus reconnu et apprécié dans le pays, sa propension à attiser les divisions de la population et son exercice du pouvoir de plus en plus solitaire lassent et laissent percevoir un pays de plus en plus ingouvernable. Dominique Moïsi, conseiller spécial géopolitique à l’Institut Montaigne, nous livre son décryptage de ces quatrièmes élections qui maintiennent Israël dans l’impasse et renforcent une fois de plus la perception d’un système politique à la dérive, menaçant la démocratie israélienne.

Les quatrièmes élections israéliennes - en deux ans - semblent s'être soldées par une nouvelle impasse, donnant à de nombreux Israéliens le sentiment d'être pris au piège dans une boucle sans fin. Selon vous, à quoi pourraient ressembler les prochains mois ? 

Il existe un contraste toujours plus spectaculaire entre les réussites de la société israélienne et le dysfonctionnement de son système politique. On pouvait s’attendre à ce que le Premier ministre Benyamin Netanyahu bénéficie auprès des électeurs de la réussite triomphale d’une politique de vaccination qui a fait d’Israël le "champion du monde" en ce domaine. On pouvait également penser que l’intégration progressive de l’État hébreu dans "sa région" grâce à la signature des Accords d’Abraham favoriserait le Premier ministre en place : même si sa contribution a été moindre que celle de Donald Trump, de son gendre Jared Kushner, et plus encore que celle de l’Iran qui a de facto précipité les États du Golfe signataires de l’Accord dans les bras d’Israël. Il n’en a rien été non plus.

Il existe un contraste toujours plus spectaculaire entre les réussites de la société israélienne et le dysfonctionnement de son système politique.

Bien au contraire. Entre la dernière élection (la troisième) et la quatrième élection (qui vient de se tenir), la majorité dont dispose Netanyahu a continué de se réduire comme une peau de chagrin. Il est toujours en tête mais a plus que jamais besoin de constituer une vaste coalition autour de lui pour gouverner. Or, la polarisation de la société israélienne - comme à travers un miroir grossissant - se retrouve bien sûr dans sa classe politique. Benyamin Netanyahu est tout à la fois le plus charismatique et le plus clivant des dirigeants politiques. 

Au-delà de la division traditionnelle entre partis, il existe une ligne de fracture qui dépasse les oppositions entre droite et gauche, religieux et laïcs. C’est la division entre les pros et les antis Netanyahu. Les pros mettent l’accent, avec justesse, sur son expérience - surtout à l’international -, sa réussite en matière de vaccination, et l’absence de toute personnalité alternative qui soit à "son niveau". Ni Lapid, ni Ganz, ni Bennet… ne sont susceptibles de le concurrencer sur ce plan. 

Sa longévité politique unique dans l’histoire d’Israël n’est pas un accident. Les antis Netanyahu insistent, avec justesse également, sur la multiplication des accusations de corruption qui entachent les dernières années d’un Premier ministre qui se trouve face à une justice souveraine et indépendante. Est-il raisonnable de reconduire dans ses fonctions un homme qui risque d’être condamné par les juges ? Et qui de plus est prêt, l’expérience l’a prouvé, à toutes les dérives droitières, toutes les compromissions, toutes les alliances, bref tous les petits calculs politiques. Des petits partis religieux ne demandent-ils pas en échange de leur soutien un retour en arrière sur la politique d’égalité entre les hommes et les femmes ? On peut voir sur la chaîne Netflix une délicieuse série israélienne, intitulée Shtisel, qui décrit avec humour et surtout tendresse la vie d’une famille orthodoxe dans l’un des quartiers les plus religieux de Jérusalem. La fiction n’a hélas que très peu à voir avec une réalité beaucoup moins tendre et beaucoup plus brutale. Pour rester dans le monde des séries, on pourrait se demander si Netanyahu n’est pas le "Baron Noir" XXL de la politique israélienne

Cette paralysie politique questionne l’état de la démocratie en Israël, mais aussi la viabilité de son système électoral et le fonctionnement du gouvernement. Les divisions qui existent entre les différentes communautés du pays ont-elles rendu le pays ingouvernable ?

Le système politique israélien est d’autant plus dysfonctionnel et paralysé qu’au delà des divisions autour de la personnalité de Netanyahu, au delà de la polarisation quasi structurelle de la société israélienne, il existe pour figer et magnifier ces fractures un système électoral à la proportionnelle absolue qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, la constitution de majorités de gouvernement qui soient stables. 

Ce mode de sélection, certes le plus démocratique sur le papier, est l’héritage d’une histoire qui commence avant la création de l’État d’Israël. Dans l’entité sioniste (le foyer national juif), il fallait assurer la représentation la plus fidèle de toutes les sensibilités. Une seule personne pouvait constituer un groupe. Le mieux est l’ennemi du bien et surtout en politique. Ce système est indépassable : quel petit parti voterait en faveur d’une réforme qui aboutirait à sa disparition et à sa ruine au sens métaphorique et strict du terme ?

Il existe pour magnifier les fractures un système électoral à la proportionnelle absolue qui rend extrêmement difficile la constitution de majorités. 

La conséquence d’un tel blocage est simple : les "gens de qualité" s’abstiennent pour la plupart d’aller en politique et privilégient les affaires, la recherche ou la création artistique, sans oublier bien sûr l’armée. Cette "sélection à rebours des moins bons" constitue une menace pour la démocratie et affaiblit l’argumentaire israélien ("nous sommes la seule démocratie de la région"). Cela reste vrai, mais ne s’agit-il pas d’une démocratie illibérale, avec Netanyahu, d’une démocratie dysfonctionnelle - cette quatrième élection en est la preuve supplémentaire - et d’une démocratie partielle - les citoyens arabes d’Israël ne bénéficiant pas exactement des mêmes droits que les autres citoyens, sans oublier bien sûr le sort des Palestiniens des territoires occupés. 

Le parti de la liste arabe unie - Ra’am - dirigée par Mansour Abbas, est apparu comme faiseur de roi ce 23 mars. Récoltant 5 sièges, il détient l’équilibre du pouvoir entre le bloc de Benyamin Netanyahu et l’alliance hétéroclite de ses opposants. Selon vous, le parti de Mansour Abbas peut-il sortir Israël de cette impasse ? Peut-il être considéré comme allié idéal pour Benyamin Netanyahu ? 

Les citoyens arabes d’Israël ont le droit de voter et c’est un droit qu’ils ont décidé d’exercer au point que le parti arabe qui a obtenu le meilleur score lors des dernières élections avec cinq membres élus à la Knesset (le Parlement israélien) apparaît à beaucoup d’analystes comme le "faiseur de roi" de la coalition de demain. Et il est vrai que tout est possible, y compris le plus improbable : la constitution d’un gouvernement de coalition derrière Netanyahu reposant sur l’apport des voix de la Liste arabe unie (UAL), petit parti israelo-palestinien. La politique ne sortirait pas grandie de ces petits arrangements entre adversaires déclarés. On serait plus proche dans un tel scénario de la compromission que du compromis. En l’absence d’un accord de dernière minute, possible mais pas nécessairement la solution la plus probable, on se dirige vers un cinquième round électoral.

 

Copyright : EMMANUEL DUNAND / AFP 

 

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