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Iran - Vers un rendez-vous sous haute tension avec la future administration américaine

ARTICLES - 14 Janvier 2021

L’Iran a envoyé un message fort sur la scène internationale en annonçant le 4 janvier la reprise de l’enrichissement de l’uranium à 20 %, allant ainsi plus loin dans sa transgression du Joint Comprehensive Plan Of Action (JCPOA) de 2015. Que signifie cette décision ? Que peut-on attendre de l’arrivée au pouvoir de la nouvelle administration américaine, alors que Joe Biden a affiché son intention de renouer le dialogue avec l’Iran et de ressusciter l’accord nucléaire ? Notre conseiller spécial, Michel Duclos, nous livre son analyse.

Pourquoi l’Iran a t-il décidé le 4 janvier, en contradiction avec l’accord nucléaire de 2015 (dit JCPOA), de passer en début d’année à l’enrichissement à 20 % de l’uranium qu’il produit ? 

Il s’agit bien sûr d’un durcissement de la position iranienne, que l’on peut attribuer à plusieurs causes se renforçant mutuellement. 

D’abord, Téhéran ne pouvait pas laisser passer sans réagir ni l’assassinat le 27 novembre de Mohsen Fakhrizadeh, qui jouait un rôle important dans le programme nucléaire iranien, ni l’anniversaire de l’élimination de Qassem Soleimani le 3 janvier 2020. Le passage à un enrichissement de l’uranium à 20 % presque un an jour pour jour après la mort du commandant Soleimani résulte d’une loi adoptée par le Madjles (l’Assemblée consultative) le 3 décembre, c’est-à-dire peu de jours après l’attentat qui a coûté la vie du scientifique Fakhrizadeh. Cette mesure revêt une importance significative car le passage de 20 % à 90 % (uranium de qualité militaire) présente moins de difficultés que le passage du taux de 4,5 % (déjà atteint par l’Iran) à 20 %.

Il est clair ensuite que les dernières mesures prises par la République islamique s’inscrivent dans un jeu de politique intérieure dont nous ne comprenons pas - loin de là - tous les tenants et aboutissants. La loi du Madjles de début décembre, endossée dans la même journée par le Conseil des Gardiens (sorte de Chambre haute) visait à forcer la main du gouvernement : c’est, du moins en apparence, la majorité conservatrice du Parlement qui dictait sa loi au gouvernement réformiste. 

L’Iran s’est doté d’un instrument de négociation puissant vis-à-vis de Washington, du type "retenez-moi ou je fais un malheur".

Cette loi exigeait que le gouvernement adopte un certain nombre d’actions violant l’accord nucléaire (JCPOA) si, dans un délai de deux mois après l’entrée en vigueur de la loi, les "autres parties" à l’accord ne s’étaient pas mises elles-mêmes en conformité avec l’accord, et donc en pratique si les États-Unis n’avaient pas levé leurs sanctions ou si les Européens ne contournaient pas les sanctions américaines. 

Après une tentative de résistance - et un arbitrage du Conseil National de Sécurité et du Guide lui-même -, le gouvernement de M. Rouhani a décidé d’appliquer la loi, reprenant en fait à son compte la démarche "dure" que préconisait le Madjles. 

On en arrive ainsi à la troisième explication de la décision iranienne, celle qui en définitive compte vraiment pour les acteurs extérieurs : l’Iran s’est doté d’un instrument de négociation puissant vis-à-vis de Washington, du type "retenez-moi ou je fais un malheur". La loi du 3 décembre prévoit, parmi d’autres étapes de la sortie du JCPOA, la mise en place d’une capacité de production d’uranium métal (accélérant là aussi la possibilité d’accéder à une bombe) et surtout la non-application du protocole additionnel de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), c’est-à-dire principalement le régime renforcé d’inspection de l’agence onusienne du nucléaire, sans que l’on sache très bien si ces différentes mesures interviendraient d’ici la fin du délai de deux mois ou à l’issue de celui-ci. Toutefois, le gouvernement Rouhani a fixé au 19 février, quelques jours avant l’expiration du délai (25/26 février), la date à laquelle il ferait procéder à une évaluation de l’état de la levée des sanctions. Il y a donc bien une "fenêtre de tir" fixée à la nouvelle administration américaine pour la fin février.

Que va faire l’administration Biden ? Existe-t-il une chance que celle-ci parvienne à un accord avec l’Iran permettant le rétablissement du JCPOA ? 

Le résultat le plus net de la démarche iranienne est de mettre en place une forme d’ultimatum à l’égard de Washington prenant effet en théorie fin février, comme on l’a vu, c’est-à-dire quelques semaines seulement après l’installation de la nouvelle administration américaine. 

Était-ce la meilleure manière pour les Iraniens d’établir un dialogue fécond avec l’équipe Biden ? Evidemment, non. C’est là sans doute que la compétition entre "durs" et "modérés" a certainement joué à Téhéran. Il se trouve cependant que le camp Biden avait de toute façon affiché sa volonté d’aller vite dans une démarche de retour des États-Unis dans le JCPOA. Elle peut donc faire mouvement en application de son programme en ignorant l’ultimatum iranien. L’opération serait certes plus complexe que la signature de deux ou trois décrets présidentiels, comme M. Zarif, le brillant ministre des Affaires étrangères iranien, affecte de le penser. Cependant, on peut imaginer en effet que le nouveau président américain rétablisse par exemple des exceptions aux sanctions pour le pétrole ("waivers") et laisse de nouveau fonctionner certains flux financiers avec l’Iran. Même si nous ne serions pas immédiatement dans un scénario de "levée complète des sanctions" et de simple retour à la situation de janvier 2017, on voit mal comment les Iraniens pourraient ne pas répondre positivement à une ouverture de ce type.

Dans les plans des Démocrates figure aussi l’idée de ne pas s’en tenir au rétablissement du JCPOA mais d’avancer sur des négociations élargies aux questions régionales, au programmes balistique iranien et au "post-JCPOA" (qui arrive à son terme dans cinq ans). Sur ce front aussi, les Iraniens affichent une ligne dure, faisant l’objet d’un consensus à Téhéran entre les différentes factions : refus absolu. L’écart avec l’approche américaine peut être lourd de conséquences. Les Démocrates croient à la nécessité de l’élargissement de la négociation pour deux raisons : ils voient dans la seule focalisation sur le nucléaire la principale raison de l’échec du JCPOA tel que négocié par M. Obama ; ils sont résolus à tenir compte de l’avis de leurs alliés régionaux dont bien entendu Israël et l’Arabie saoudite. Ceux-ci sont très réticents à tout accord sur le nucléaire iranien et veulent en tout état de cause des accords qui limitent la capacité d’intervention de l’Iran dans la région par le biais de ses proxies ou de ses missiles. 

[Les Démocrates] voient dans la seule focalisation sur le nucléaire la principale raison de l’échec du JCPOA tel que négocié par M. Obama ; ils sont résolus à tenir compte de l’avis de leurs alliés régionaux dont bien entendu Israël et l’Arabie saoudite.

La seule ouverture que l’on peut noter à Téhéran porte sur la possibilité d’un dialogue de sécurité entre acteurs régionaux une fois le JCPOA remis sur les rails. Il serait de bonne méthode pour les Américains de prendre les sujets les uns après les autres. 

Quel rôle pour les autres signataires de l’accord : Russes, Chinois, Européens ? 

L’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont marqué leur réprobation pour la décision iranienne de passer à l’enrichissement de l’uranium à 20 %. Il est frappant qu’ils n’ont pu obtenir d’être rejoints sur ce point par la Russie et la Chine. Il semble que Russes et Chinois aient pour seule ligne rouge le maintien du régime d’inspection - ce qui laisse beaucoup de marge à l’Iran pour intensifier son programme nucléaire. 

On aurait pu penser par ailleurs que les Européens prendraient des initiatives visibles pendant la période de transition entre les administrations Trump et Biden, pour préparer le terrain à un "atterrissage" du futur gouvernement américain. Cela n’a pas été le cas. Sans doute ont-ils fait passer des messages dans la région pour calmer le jeu dans cette période à hauts risques et s’apprêtent-ils à proposer leurs bons offices aux nouveaux arrivants à Washington. Ils ont choisi en tout cas une attitude discrète. Il faut dire qu’ils ont toute raison d’être inquiets de l’attitude adoptée par l’Iran : les dirigeants iraniens répètent que les violations du JCPOA qu’ils se sont autorisées sont réversibles, mais le savoir-faire acquis par les scientifiques iraniens, en matière de technologie de pointe des centrifugeuses par exemple, ne pourra pas être effacé. Même en cas de retour au JCPOA par toutes les parties, il est peu probable qu’on en revienne à ce qui avait été obtenu par l’accord, c’est-à-dire un "time break" d’un an (durée nécessaire pour que l’Iran obtienne l’arme nucléaire). 

Le Guide lui-même a déclaré que la vraie manière de "neutraliser les sanctions" réside dans un programme national d’auto-suffisance mais sans nier cependant, comme option en quelque sorte subsidiaire (rhétoriquement), l’intérêt que présenterait dans certaines conditions une levée des sanctions. 

Comment va jouer dans ce contexte l’échéance des présidentielles iraniennes en juin ? 

Là aussi, il faut être prudent : peut être une percée rapide irano-américaine avant juin donnerait-elle un coup de pouce au camp réformateur, en lui permettant de mieux mobiliser une base pour le moment démoralisée, mais cela n’est pas certain. Cette seule perspective peut constituer en revanche une raison pour les "durs" de faire monter les enchères et de ne pas laisser leurs adversaires obtenir une victoire. 

Si l’on devait adresser une recommandation à l’équipe de M. Biden, ce serait de ne pas faire de cette échéance un élément décisif de l’équation, ni dans un sens ni dans l’autre : dans le système iranien, c’est en définitive le Guide suprême qui juge si le moment est venu de compromettre ou non.

D’autre part, rien ne prouve que les "durs" soient plus attachés que d’autres factions au programme nucléaire : leurs priorités vont vraisemblablement ailleurs (le contrôle de la Syrie notamment, les missiles) et tous les dirigeants iraniens sont conscients de l’état de déréliction économique et sociale de leurs pays. Le Guide lui-même a déclaré que la vraie manière de "neutraliser les sanctions" réside dans un programme national d’auto-suffisance mais sans nier cependant, comme option en quelque sorte subsidiaire (rhétoriquement), l’intérêt que présenterait dans certaines conditions une levée des sanctions. 

Mais on se gardera bien d’adresser des recommandations à la nouvelle équipe américaine : les principaux responsables du NSC (M. Sullivan), du Département d’État (M. Blinken lui-même ou Mme Sherman, son adjointe) ou enfin de la CIA (l’Ambassadeur William Burns) ont tous été associés de très près aux négociations de l’époque d’Obama avec l’Iran. Ce sont tous des connaisseurs du dossier iranien, ce qui en soi constitue un indice fort de la priorité accordée à ce dossier par l’administration Biden. À noter que l’Institut Montaigne avait reçu Jake Sullivan en 2019 pour un déjeuner de travail entre experts consacré exclusivement à l’Iran. 

 

 

Copyright : STR / afp

 

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