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Irak : une transition politique à fort enjeu

BLOG - 20 Septembre 2018

L'Irak a plus ou moins quitté les radars de l’actualité depuis la fin de la phase militaire du combat contre Daech. Des événements cruciaux ont pourtant lieu dans ce pays hautement stratégique au Moyen-Orient, et deux développements modifient ces derniers jours la donne : les chances de M. al-Abadi de diriger le futur gouvernement, et donc de succéder à lui-même, ont virtuellement disparu ; et des manifestations importantes, conduisant à la mise à sac du consulat iranien, se sont produites à Bassorah, en plein cœur du sud chiite du pays sous influence traditionnelle de Téhéran.

Les élections législatives de mai 2018 devaient mettre un terme à la séquence mouvementée de l’après-Daech en Irak. Ces élections se situaient aussi dans l’après-référendum d’indépendance au Kurdistan irakien du mois de septembre 2017. Ni la tenue, ni le résultat (93 % de "oui") de ce scrutin n’avaient été reconnus par les puissants voisins turc et iranien, et Bagdad avait nettement durci ses relations avec les villes d’Erbil et de Souleimaniye en réaction aux velléités indépendantistes kurdes.

Le retour des familles irakiennes ayant fui Daech avait par ailleurs perturbé la préparation des élections. Finalement maintenues au mois de mai pour raison constitutionnelle, leur légitimité a été contestée à la suite d’allégations de fraude dans les bureaux de Kirkuk. Cette ville stratégique était déjà été au cœur des tensions au moment du référendum, en raison de sa proximité avec les ressources pétrolifères du Nord et son cosmopolitisme kurde, arabe et turkmène.

"L’autorité d’al-Abadi ne tenait qu’au fil du soutien de Muqtada al-Sadr. Ce fil a été rompu"

Les élections législatives, n’ayant dégagé aucune majorité nette, n’avaient pas été le juge de paix espéré de la politique irakienne. Au grand jeu des coalitions parlementaires, l’alliance du clerc chiite Muqtada al-Sadr avec les communistes était la pièce centrale du puzzle, celle qui avait obtenu le plus grand nombre de sièges (54 sur 329). Un accord finalement conclu avec l’Alliance pro-chiite du Premier ministre sortant al-Abadi laissait penser que celui-ci conserverait son poste sur le long-terme. Ce montage politique, contre-nature, donnait au reste du monde l’impression rassurante que l’Irak avait enfin trouvé une stabilité ; Bagdad pouvait désormais se tourner sereinement vers la grande œuvre de reconstruction. Pourtant, l’autorité d’al-Abadi ne tenait qu’au fil du soutien de Muqtada al-Sadr. Ce fil a été rompu, comme nous allons le voir, par les manifestations de la semaine dernière à Bassorah, au cours desquelles la population a appelé à la démission du Premier ministre et à la fin de l’ingérence iranienne. Al-Abadi cessait donc d’être un partenaire attractif pour Muqtada al-Sadr.

L’influence de Téhéran sur la deuxième ville du pays était, au même titre que pour les lieux saints du chiisme d’Irak (Nadjaf, Karbala, Kazymayn), jusqu’ici incontestée. La présence pesante de milices iraniennes et de leurs proxys irakiens, nombreux dans la ville, a toutefois fini par excéder la population locale. En s’en prenant au consulat iranien à Bassorah, la rue irakienne a manifesté sa volonté d’indépendance ainsi que son exigence d’une reconstruction rapide et sans corruption. Il est symptomatique que l’armée irakienne, après quelques dérives répressives et plusieurs morts parmi les manifestants, ait finalement laissé faire le peuple. Lui qui, contrairement à ses voisins, n’a pas connu son printemps arabe. 

Ces évènements accélèrent peut-être une inflexion dans les fondements mêmes de la politique  irakienne. Depuis la création du pays en tant que mandat SDN (Société des Nations, ancêtre de l’ONU) sous tutelle britannique au lendemain de la Première Guerre mondiale, la ligne de fracture pour la gouvernance de l’Etat avait toujours été confessionnelle. Longtemps, les élites sunnites du pays, pourtant minoritaires, avaient régné en maître à Bagdad. La majorité chiite, en moyenne plus pauvre, avait dû attendre que les Etats-Unis importent de force leur vision de la démocratie pour qu’un premier gouvernement chiite prenne enfin les commandes du pays en 2004. C’était cette même division confessionnelle qu’Abou Mousab al-Zarkaoui, l’initiateur du projet d’Etat islamique en Irak, avait cherché à exacerber en orchestrant entre 2002 et 2006, une série d’attentats contre la communauté chiite du pays.

On peut penser que cette grille de lecture n’est plus aujourd’hui pleinement pertinente pour comprendre ce qui s’est joué à Bassorah - un peuple chiite qui s’élève contre un gouvernement de même obédience, et contre la tutelle du plus grand pays chiite au monde. Elle ne nous aiderait pas non plus à analyser l’élection, le 15 septembre 2018, d’un Irakien sunnite soutenu par Téhéran au poste de porte-parole du Parlement. Pas plus qu’elle ne nous permettrait d’interpréter le positionnement de Muqtada al-Sadr, un clerc chiite qui revendique son indépendance vis-à-vis de l’Iran (et qui tire sa popularité de sa résistance historique aux Etats-Unis).

"L’identité du futur Premier ministre dépendra en premier lieu du nouveau jeu des coalitions qui s’ouvre au Parlement"

Il est difficile, dans cette nouvelle configuration politique de plus en plus supra-confessionnelle, de prédire qui succédera à M. al-Abadi. L’identité du futur Premier ministre dépendra en premier lieu du nouveau jeu des coalitions qui s’ouvre au Parlement. M. al-Sadr, s’il tire les enseignements de Bassorah, ne devrait pas chercher à conclure un accord de gouvernement en priorité avec les alliances pro-iraniennes. Celles-ci occupent pourtant un nombre considérable de sièges, et il paraît impossible de dégager une majorité sans leur soutien.

Le prochain gouvernement irakien dépendra en second lieu d’un nécessaire renouvellement des élites politiques à Bagdad. C’est ce qu’a exprimé l’Ayatollah al-Sistani, principale autorité morale du chiisme irako-iranien, en déclarant la semaine dernière qu’il n’apporterait son soutien qu’à un homme politique "qui n’a pas été au pouvoir ces dernières années". Cette rare prise de position disqualifie de facto aussi bien M. al-Abadi que l’ancien Premier ministre Nouri al-Malilki.

Il dépendra enfin du succès de la réintégration des sunnites d’Irak au jeu politique. La sécurité future du pays (pour ne pas reproduire l’exclusion confessionnelle, terreau de la radicalisation, comme en 2003) et la légitimité du futur gouvernement reposent sur cet enjeu crucial, dont l’Arabie saoudite semble vouloir se saisir. Il serait important que Riyad joue un rôle constructif en favorisant le dialogue entre sunnites et chiites dans le pays.

Le dénouement de la transition politique en cours sera sans doute déterminant pour la reconstruction du pays. Le futur gouvernement sera, selon toute vraisemblance, limité dans sa capacité d’action par la nature de sa coalition parlementaire, et dirigé par une personnalité inconnue du grand public. L’interrogation demeure quant à la volonté des Etats-Unis de poursuivre leur politique d’influence à Bagdad : l’échec de M. al-Abadi pourrait fournir un argument déterminant à l’isolationnisme de M. Trump pour se tenir en retrait du paysage politique irakien. De même, il sera intéressant de suivre les réponses concrètes qu’apportera Téhéran à la grogne croissante des Irakiens face à des milices iraniennes devenues un peu trop envahissantes. Cette nouvelle donne socio-politique devrait ouvrir une fenêtre d’opportunité pour la diplomatie européenne, qui devrait faire de l’Irak une priorité stratégique pour la stabilisation du Moyen-Orient : beau chantier pour la France de M. Macron.


Article co-redigé avec Jean-Baptiste Begat, chargé d'études en apprentissage sur les travaux relatifs au Moyen-Orient, à l'Afrique du Nord et à l'Iran, aux côtés de Michel Duclos.

 

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