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Initiateurs de changement : médias, media et activisme

BLOG - 30 Octobre 2019

En observant le déferlement de critiques dont les acteurs au pouvoir font face d’une part, et les tensions sociales qui se manifestent de manière régulière, en France comme aux quatre coins du monde d’autre part, on pourrait être en droit de s’interroger sur les actions des décideurs politiques et l’efficacité de ces derniers : font-ils assez pour répondre aux enjeux du 21ème siècle (parmi lesquels l’environnement, la crise migratoire ou encore le combat contre les inégalités) ? Les plus anxieux d’entre nous pourront même aller jusqu’à se demander, y a-t-il ne serait-ce qu’un espoir que les choses changent suffisamment rapidement pour apaiser les tensions de façon durable ?

Prendre la question sous le bon angle

Ces questions ont la vertu de placer les décideurs face à leurs responsabilités. Comment ne pas s’indigner face aux injustices auxquelles sont sujettes les minorités ; face à notre incapacité à réduire de manière drastique nos émissions de gaz à effets de serre  pour répondre à l’urgence climatique ; face à des inégalités perçues de manière croissante et que rien ne semble en mesure de diminuer ? Ces problèmes doivent être adressés par nos classes dirigeantes, et ils doivent être adressés vite.
 
Cependant, en mettant le poids sur l’action ("que font les femmes et hommes au pouvoir ?"), on prend le risque de s’enfermer dans une approche sans issue : les sujets de politique publique sont si nombreux qu’il semble impossible de les résoudre tous. Par ailleurs, en accentuant le sentiment d’urgence permanente et le court-termisme, on fait courir le risque de prendre des décisions hâtives, voire inefficaces, pour répondre à des problèmes majeurs (la loi relative aux contenus haineux montre notre capacité à agir pour agir, indépendamment de l’efficacité de l’action).
 
Est-il possible d’approcher ce sentiment d’urgence différemment ? Il n’est pas inutile de se concentrer également sur l’environnement médiatique qui nous sert de base pour nos interprétations, en se posant la question : pourquoi des voix dissidentes émergent-elles si régulièrement sur les réseaux sociaux ?

Des médias aux media

L’environnement médiatique dans lequel nous évoluons est un vecteur de changement incroyable. Récemment, il a permis à une jeune fille de 16 ans d’attirer suffisamment d’attention pour saisir les dirigeants des plus grandes puissances mondiales face à leur incapacité à gérer la crise environnementale. Il a aussi contribué à arrêter le développement du projet "Maven" pour des raisons éthiques, celui-ci se reposant sur l’intelligence artificielle dans un cadre militaire peu défini. Comment est-ce possible ?

On définit ainsi les media comme étant tout ce qui sert à enregistrer, à transmettre et/ou à traiter de l’information, des discours, des images, des sons.

Pour comprendre les médias à l’ère numérique, il faut distinguer la définition traditionnelle de "médias", au sens des journaux, la télévision, etc., des "media", pluriel de medium, intermédiaire entre l’individu et le monde extérieur. Yves Citton décrit cette différence en détails dans son livre Médiarchie, paru en 2017 aux éditions le Seuil. Il définit ainsi les media comme étant tout ce qui sert à enregistrer, à transmettre et/ou à traiter de l’information, des discours, des images, des sons. (p.31)

Le papier, par exemple, est un medium ; une bande de film en est un autre - Marshall McLuhan, grand théoricien de la communication canadien, irait jusqu’à dire que les media sont des "prolongements de l’humain" (extensions of man). Ainsi, toute technologie, en tant qu’elle offre à l’homme une nouvelle manière de percevoir son environnement, est selon lui un medium (la voiture change notre perception des distances). Bien que cette définition étende trop le champs des media (tout devient en réalité media), elle a l’avantage de mettre l’accent sur le rôle d’intermédiaire, de médiation, de notre environnement technologique, particulièrement pertinente à l’ère numérique.

Transmission de valeurs

La particularité des media est qu’ils transmettent un type de vision qui leur est propre. Par exemple, l’écriture permet au lecteur d’un roman de s’immiscer dans les pensées des personnages ; le film facilitera le partage d’émotions à travers ce qui est visible. Ces façons de voir les choses font circuler des valeurs : les formats visuels, tels que les films ou les "mèmes", peuvent encourager la création de contenus ostentatoires parce qu’ils auront plus d’effet.
 
Ainsi, au commencement de l’ère des réseaux sociaux (lorsqu’ils étaient encore perçus comme un outil de libération), Manuel Castells, dans son ouvrage Networks of Outrage and Hope: Social Movements in the Internet Age (Polity Press, 2012), analysait l’indignation et l’espoir comme moteur de changement et de mobilisation, ayant entraîné les Printemps arabes, le mouvement Occupy Wall Street ou d’autres mobilisations au Brésil, en Turquie, au Chili et au Mexique. Il démontrait qu’un mode de communication semble prédominant dans notre environnement de media.

La Silicon Valley et la défense des libertés

Étant donné le contexte culturel dans lequel ils sont nés, il n’est pas étonnant que les réseaux sociaux favorisent un mode d’expression fondé sur l’indignation et l’espoir. L’activisme et la mobilisation pour des causes d’intérêt commun font partie de l’ADN des campus américains depuis le Free Speech Movement de l’année 1964-65 sur le campus de Berkeley, qui revendiquait la liberté d’expression des étudiants et leur droit de se mobiliser autour de sujets politiques. Cette idée de l’individu libre, en opposition avec le pouvoir central, a bercé les génies de l’informatique et entrepreneurs qui feront l’histoire. Elle s’est ensuite retrouvée au centre du storytelling et des campagnes marketing d’une partie de l’informatique (la publicité du Macintosh en 1984 est dans tous les manuels).

L’académie et l’activisme américains

Ces mouvements libertaires étaient ancrés dans l’académie (et les campus y ont joué pour beaucoup), ce qui a contribué à leur force. Ainsi, les Gender Studies ou les Ethnic Studies ont apporté toute une série d’analyses démontrant de manière scientifique les injustices que subissaient les minorités (soit dit en passant, il est intéressant de remarquer le rôle qu’ont joué les philosophes français dans l’émergence de ces écoles académiques. François Cusset, dans son ouvrage French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis relate ainsi le recyclage méthodes de personnalités telles que Jacques Derrida ou Gilles Deleuze dans les sphères académiques américaines.).

Aujourd’hui, des personnalités comme danah boyd (sans majuscules), chercheuse chez Microsoft Research, professeure de Media, Culture et Communication à l’Université de New York et fondatrice du think tank Data and Society, représentent cette forme d’activisme. Leurs messages sont précis et s’appuient sur des analyses scientifiques poussées (la qualité et la profondeur des publications de Data and Society parlent d’elles-mêmes). Un autre exemple pourrait être Kate Crawford, chercheuse aux même Microsoft Research et Université de New York et co-fondatrice du très renommé AI Now Institute, aux côtés de Meredith Whittaker, également à New York University. En novembre 2018, Meredith Whittaker avait d’ailleurs organisé une grève mondiale contre son employeur, Google, en protestation contre le traitement que l’entreprise avait fait des cas de harcèlement sexuel au sein de l’organisation. En juillet 2019, elle démissionnait de Google.

L'écosystème de technologie ne diminue en rien ni le mérite de ces activistes, ni l’importance de leur cause. Cela permet simplement de comprendre différemment les raisons pour lesquelles ils et elles existent aujourd’hui et continueront certainement d’exister demain.

Ainsi, cette tradition d’activisme était présente aux premiers jours des réseaux sociaux. En 1991, Bruno Latour rédigeait un essai "Technology is society made durable" ("La technologie est la société rendue permanente", dans lequel il développe l’idée que les valeurs insérées dans nos technologies, c’est-à-dire dans ces media, traversent le temps pour toucher les générations futures). L’activisme des premiers jours n’a jamais quitté les réseaux sociaux et on entend chez Greta Thunberg les échos des protestants du Free Speech Movement.

Voici un regard différent sur le sentiment d’urgence dans lequel nous vivons. Si la capacité de personnalités comme Greta Thunberg à encourager le changement est impressionnante, ces quelques paragraphes nous rappellent que celle-ci repose aussi sur un écosystème de technologies créées au contact de sphères académiques engagées, dans le but de se faire entendre. Cela ne diminue en rien ni le mérite de ces activistes, ni l’importance de leur cause. Cela permet simplement de comprendre différemment les raisons pour lesquelles ils et elles existent aujourd’hui et continueront certainement d’exister demain.

Copyright : JONATHAN NACKSTRAND / AFP

 

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