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Inde – les leçons d’une campagne législative

BLOG - 15 Mai 2019

La campagne électorale qui s’achève en Inde a été d’une longueur proportionnelle au nombre de phases de vote (sept, étalées sur autant de semaines), elles-mêmes fonction de l’ampleur du corps électoral : plus de 900 millions de personnes (un gros dixième de la population mondiale) étaient appelées aux urnes, des urnes réparties en un million de bureaux de vote gardés par 12 millions de "polling officers". Pour déplacer ces personnes, les machines de vote électroniques et les forces de l’ordre garantissant la sécurité autour des bureaux, l’Etat a affrété 700 trains, des bateaux, des avions, des dromadaires etc… Rien de tout cela n’est vraiment nouveau ; simplement, les chiffres gonflent un peu plus tous les cinq ans – à l’instar du taux de participation qui a atteint les 66 % en 2014 et qui devrait être au moins égalé cette année pour les 17èmes élections législatives.  
 
Toutefois, cette campagne électorale a différé de la précédente de plusieurs manières. Si les deux principaux protagonistes, Narendra Modi, le Premier ministre sortant, leader du BJP, le parti nationaliste hindou, et Rahul Gandhi, le président du Congrès et principal "challenger" étaient face à face comme la dernière fois, ils ont joué des partitions nouvelles. En 2014, Modi avait fait campagne sur le thème du développement économique, fort des succès en la matière du Gujarat, l’Etat qu’il gouvernait alors. Cinq ans plus tard, ses promesses en termes de création d’emplois et d’investissement n’ayant pas été tenues, il s’est positionné sur un créneau différent, celui de la sécurité. Il a été aidé en cela par l’exacerbation des tensions avec le Pakistan qui a suivi l’attentat de Pulwama (Jammu et Cachemire) en février dernier. Cette attaque qui a coûté la vie à 41 soldats indiens a en effet été revendiquée par un groupe jihadiste basé au Pakistan – que Modi a fait attaquer par l’armée de l’air. En dépit du résultat très mitigé de ces frappes (auxquelles Islamabad a d’ailleurs répliqué en abattant un appareil indien), Modi a pu s’ériger en protecteur de l’Inde contre les périls qui la menaçait. Résultat, jamais une campagne électorale n’avait été à ce point dominée en Inde par la rhétorique sécuritaire – au point que Modi s’est targué de ne pas réserver l’arme nucléaire pour les parades militaires (et au point que d’anciens généraux et amiraux l’ont prié de ne pas politiser l’institution militaire).

À l’instar du taux de participation qui a atteint les 66 % en 2014 et qui devrait être au moins égalé cette année pour les 17èmes élections législatives.

Le répertoire de l’homme fort sur lequel s’est concentré Modi visait Rahul Gandhi, qu’il a présenté comme trop peu expérimenté pour défendre l’Inde. De fait, Gandhi n’a pas cherché à rivaliser avec Modi sur ce terrain, même si, en cinq ans, il a pris de l’assurance et a même gagné en agressivité. Le Congrès a surtout dénoncé les échecs de Modi en termes économiques et sociaux et a produit un programme beaucoup plus complet qu’aucun de ceux qu’il a été donné à lire aux électeurs indiens depuis au moins un quart de siècle.

Même la lutte contre la pollution atmosphérique – fléau dont le gouvernement Modi s’est contenté de nier la réalité – figure au programme du Congrès, aux côtés d’articles de foi mis au goût du jour (comme la relance de programmes de lutte contre la pauvreté) ou totalement inédits comme la remise en cause des lois d’exception permettant à l’armée de mener la répression en toute impunité au Cachemire. À côté de cet accent sur les politiques publiques – y compris en termes de réformes économiques, dans le prolongement de la libéralisation initiée par le Congrès en 1991 -, Rahul Gandhi a enfourché le même cheval de bataille que Modi en 2014 : la dénonciation de la corruption, chapitre où le dossier des Rafales figure en bonne place.
 
Malgré les efforts du Congrès pour mettre sur la table un programme détaillé, la campagne n’a pratiquement pas roulé sur des enjeux économiques et sociaux, alors même qu’un des économistes les plus respectés de l’Inde, Rathin Roy, vient d’indiquer que le pays était au bord du "middle income trap". Modi, qui n’avait aucun intérêt à apparaître comptable de ses échecs en la matière, a réussi à détourner l’attention des électeurs en agitant le spectre des menaces externes - qu’il s’agisse du Pakistan ou des migrants du Bangladesh que le BJP s’est engagé à déporter lorsqu’ils sont "irréguliers". Cette manœuvre a d’autant mieux fonctionné que Modi s’est refusé à participer au moindre débat contradictoire et à toute conférence de presse. Il s’est contenté de donner des interviews qui, suite à certaines fuites, se sont avérées préparées à l’avance - comme la complaisance des médias "mainstream" le laissait déjà supposer.
 

Une autre institution dont l’intégrité a été mise en doute lors de cette campagne n’est autre que la Commission électorale, l’instance chargée d’organiser le scrutin. Les trois hommes dirigeant ce pilier de la démocratie indienne ont à six reprises exonéré Modi du moindre reproche – voire de sanctions, comme ils en avaient le pouvoir – alors qu’il avait enfreint les règles du Code de bonne conduite énoncé par la Commission elle-même, notamment en instrumentalisant la religion, comme les nationalistes hindous sont enclins à le faire, ou en mêlant l’armée à sa propagande politique.

Si les hommes politiques tiennent encore des meetings, rien ne vaut WhatsApp, Twitter, Facebook etc. pour saturer l’espace public.

Sur le registre financier, il est d’ores et déjà acquis que ces élections sont les plus coûteuses de l’histoire de l’Inde, les partis ayant déjà dépensés 7 milliards de dollars environ d’après Milan Vaishnav (Carnegie Endowment for International Peace), une autorité sur le sujet. Jamais autant de petites coupures n’auront été saisies au domicile de candidats à la députation ou au siège des partis, le BJP battant tous les records en la matière : nous en sommes déjà à un demi-milliard de dollars, soit plus de deux fois et demi le total des sommes saisies en 2014. Tout cet argent, qu’il est maintenant possible, depuis 2016, de verser anonymement aux partis (ce que l’ancien chef de la Commission électorale, S.Y. Qureshi a qualifié d’ "officialisation du capitalisme de connivence"), sert à acheter des voix, mais aussi à financer la propagande électorale.
 
Sur ce terrain aussi l’Inde vient d’innover en faisant des médias sociaux le premier vecteur de la communication politique : si les hommes politiques tiennent encore des meetings, rien ne vaut WhatsApp, Twitter, Facebook etc. pour saturer l’espace public. D’où un investissement massif en main d’œuvre multilingue pour répandre la bonne parole sur le mode de la désinformation et du "trolling".
 
Dans ce contexte, bien des opposants ont considéré que ces élections pourraient sceller le sort de la démocratie indienne. Cela ne les pas pour autant amené à faire alliance d’une façon beaucoup plus poussée qu’en 2014, chacun souhaitant se compter et défendre ses idées/ses intérêts – suivant une logique qu’on rencontre ailleurs et qui ouvre généralement un boulevard aux populistes, voire aux néo-autoritaires. Nous saurons le 23 mai si les électeurs indiens auront été plus préoccupés que les progressistes s’opposant à Modi de l’avenir de la démocratie indienne.

Copyright : PUNIT PARANJPE / AFP

 

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