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Les 7 leçons à retenir de la crise indo-pakistanaise

BLOG - 6 Mars 2019

Une semaine après les frappes aériennes qui ont marqué le point paroxystique des tensions entre l’Inde et le Pakistan, reconstituer l’enchaînement des faits n’est pas chose aisée tant les sources disponibles se contredisent. Tout commence le 14 février dernier lorsqu’un kamikaze de 20 ans, Adil Ahmad Dar, tue 40 soldats indiens à Pulwama (Jammu et Cachemire) en projetant contre leurs véhicules une voiture bourrée d’explosifs. Cet attentat est aussitôt revendiqué par Jaish-e-Mohammed (JeM), un mouvement djihadiste basé au Pakistan que l’ONU a inscrit sur la liste des groupes terroristes dès 2001.

En réaction, des Mirages 2000 indiens visent un camp d’entraînement de JeM à Balakot, dans la province de Khyber Pakhtunkhwa où, d’après les autorités pakistanaises, seuls des arbres auraient été abattus. Néanmoins, le lendemain, des avions pakistanais frappent – sans faire de victimes – au Cachemire indien et abattent, côté pakistanais, un MIG 21 indien qui les avait pris en chasse. Le pilote est fait prisonnier, ce qui suscite une immense émotion côté indien. Il sera libéré quelques jours plus tard par le gouvernement d’Imran Khan, qui dit ainsi faire un signe d’apaisement.

Les sept leçons à retenir de la crise :

  • La trajectoire d’Adil Ahmad Dar - qui le conduisit à rejoindre le JeM, un groupe s’efforçant depuis des années de recruter de jeunes musulmans indiens -, est caractéristique du processus de radicalisation à l’oeuvre au Cachemire. Celui-ci est nourri par la politique assimilationniste du gouvernement nationaliste hindou du BJP, qui fait craindre aux Cachemiris que le statut d’autonomie dont ils jouissent dans la Constitution ne soit remis en cause. La répression des manifestations, par une armée de 700 000 hommes, s’est aussi intensifiée depuis 2014, faisant passer le nombre de victimes parmi les civils, les militaires et les "insurgés" (selon la taxonomie officielle) de 175 en 2015 à 451 en 2018 (auxquels il faut ajouter de très nombreux blessés). Si New Delhi continue de penser que le séparatisme des Cachemiris est un sous-produit de la stratégie du Pakistan pour "saigner l’Inde" - ce qui était indéniable dans un passé récent -, l’attentat de Pulwama est un signe supplémentaire de l’indianisation du djihad au Cachemire.
     
  • Le nationalisme, voire la xénophobie, dont certains Hindous tendent à faire preuve depuis quelques années a franchi un nouveau palier au cours de cette crise, lorsque des Cachemiris vivant hors de leur province (qu’ils soient étudiants ou commerçants) ont été violemment pris à partie et ont fui au Jammu et Cachemire. La fièvre nationaliste a toutefois atteint son plus haut niveau vis-à-vis du Pakistan, certains leaders nationalistes hindous clamant qu’ils aspiraient à briser ce pays "en quatre morceaux" (Swamy Subramanian).
     
  • Le gouvernement de Narendra Modi s’est efforcé d’exploiter cette crise à des fins politiques, dans le contexte de la campagne électorale en cours, au risque de rompre l’unité nationale. À la différence des précédents Premier ministres indiens ayant à gérer une situation comparable (de la guerre de 1965 aux attentats de 2008, en passant par les conflits de 1971 et 1999), Narendra Modi n’a pas réuni les partis politiques pour les informer de la situation, mais a, au contraire, accusé le Congrès d’avoir sous-équipé l’armée quand il était au pouvoir et de démoraliser les forces armées en demandant des informations sur les opérations en cours.
     
  • L’absence de recul des médias indiens, et en particulier des principales chaînes de télévision, vis-à-vis du pouvoir s’est manifestée d’une manière si spectaculaire pendant la crise que non seulement la fièvre nationaliste s’en est trouvée amplifiée, mais que les informations non vérifiées ont fait florès. C’est ainsi que l’opinion publique a été entretenue dans l’idée que 300 djihadistes avaient péri du fait des frappes indiennes, jusqu’à ce que le chef de l’armée de l’air, plusieurs jours après, indique qu’il était impossible d’en évaluer le bilan humain. L’ampleur de la propagande et l’intolérance vis-à-vis des sceptiques étaient telles que certains des journalistes les plus respectés de la scène médiatique indienne (comme Ravish Kumar) ont appelé les téléspectateurs à boycotter le petit écran.
     
  • Au plan stratégique, la réplique de New Delhi aux attentats de Pulwama confirme que l’Inde est maintenant prête à franchir ce qui lui apparaissait jusque-là comme des lignes rouges : en 2016, le gouvernement Modi avait décidé une "frappe chirurgicale" en réponse aux attentats de Uri (déjà attribué à JeM) ; cette fois, la chasse indienne a frappé au-delà du territoire qui fait l’objet du litige avec le Pakistan – le Cachemire –, pour atteindre une zone non revendiquée par New Delhi (sans pour autant la survoler, semble-t-il). C’est sans doute ce que l’armée pakistanaise a considéré comme un affront qu’elle se devait de laver, une réaction que le gouvernement Modi n’avait peut-être pas anticipée. Si le risque n’avait pas été bien calculé, la perte d’un appareil et de son pilote qu’a provoquée ensuite la riposte pakistanaise, n’a pas été perçue en Inde comme un revers significatif et Modi n’est pas apparu comme à l’origine d’une fuite en avant des plus aventureuses en raison des biais de la couverture médiatique mentionné plus haut, nul n’osant prôner la prudence en vertu d’un nationalisme devenu obsidional.
     
  • Au plan diplomatique, la communauté internationale a tardé à se saisir du dossier. Les Américains, qui avaient joué les médiateurs lors de crises comparables (en 1999 et en 2001 par exemple), n’ont repris ce rôle qu’au moment où l’escalade a laissé craindre un conflit ouvert entre deux puissances nucléaires – permettant à la Chine et même à l’Arabie saoudite de proposer, entre temps, leurs bons offices et d’appeler les deux pays à la retenue, en même temps que le Secrétaire général de l’ONU. C’est toutefois sous l’impulsion des Etats-Unis – et de la France ainsi que de la Grande Bretagne – que le Conseil de Sécurité a voté une résolution condamnant l’attaque des soldats indiens par JeM. Cette résolution constitue une victoire pour l’Inde, d’autant plus que la Chine, soumise à de nombreuses pressions, n’a pas opposé de veto, alors qu’elle refuse depuis 10 ans d’inscrire Masood Azhar, le chef du JeM, sur la liste des terroristes de l’ONU.
     
  • Pour le Pakistan, le bilan de cette crise est mitigé. Certes, Imran Khan en est sorti auréolé d’une image plus responsable puisqu’il a amorcé la détente en rendant à l’Inde un prisonnier. Mais le Pakistan paraît aujourd’hui plus isolé, la Chine – et même l’Arabie saoudite – ne lui ayant pas, loin s’en faut, prodigué un soutien inconditionnel. Quant aux Etats-Unis, ils ont pratiquement pris fait et cause pour l’Inde qui, en outre, explique aujourd’hui à Washington que les Pakistanais ont utilisé contre elle des F-16, au mépris des engagements qu’Islamabad avait pris lors de leur acquisition. Surtout, Islamabad est pressé de désarmer ses djihadistes (que l’armée sera peut-être tentée d’intégrer dans ses rangs) et a d’ailleurs commencé à interdire certains groupes. Dans le passé, ces interdictions n’ont pas empêché les groupes les plus importants comme Jaish-e-Mohammed et Lashkar-e-Taiba de réapparaître sous d’autres noms. L’avenir dira s’il en ira de même cette fois et si, par implication, la manière forte de Narendra Modi aura été efficace dans la lutte de l’Inde contre le terrorisme. Cela lui permet en tout cas aujourd’hui d’affronter les électeurs avec davantage de chance de l’emporter, même si c’est au prix d’une polarisation accrue de la société suivant une ligne ethno-religieuse, la question du Cachemire étant redevenue des plus épineuses.
     

Copyright : NARINDER NANU / AFP

 

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