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Hongrie : dernier arrêt avant la dictature ?

BLOG - 29 Janvier 2019

Alors que le gouvernement Orbán s’était attelé à un remodelage autoritaire du paysage politique et culturel, que se passe-t-il en Hongrie ? Les manifestations antigouvernementales, débutées en décembre, peuvent-elles tendre vers un mouvement marquant un changement de système ? L'historien et analyste Stefano Bottoni explique les racines et les conséquences possibles d’une situation hongroise en pleine évolution. 

Il y a deux semaines, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Budapest pour marquer leur opposition à Viktor Orbán et à son parti. Qu'est-ce qui a motivé cette protestation ? Quels en sont les acteurs et quelle est l'attitude de la population à son égard ? Comment cette mobilisation peut-elle évoluer ?

A l’origine de ce mouvement de protestation, il y a d’abord l’entrée en vigueur, au 1er janvier 2019, d’une mesure législative accélérée, qualifiée de "loi esclavagiste" par les militants de l'opposition. Cette loi fait passer le plafond maximal d’heures supplémentaires annuelles de 250 à 400 heures. De surcroît, le fait que désormais, l’indemnisation inhérente à ces heures supplémentaires puisse être versée, non pas (conformément à la réglementation qui prévalait jusqu’alors) jusqu’à 12 mois plus tard mais jusqu’à 36 mois plus tard, n’a pas manqué d’alimenter une vive indignation. L’argument avancé par le gouvernement est que cet assouplissement de la réglementation des heures supplémentaires correspond à une aspiration exprimée par les entreprises étrangères opérant en Hongrie et que la plupart des gens seraient heureux de travailler un peu plus pour gagner plus d'argent. Cependant, il s’agit, aux dires des mouvements d'opposition et des médias indépendants, d’un "darwinisme social" et d’une mauvaise gestion économique, dont ils accusent ainsi le gouvernement. La Hongrie affiche actuellement de bons indicateurs économiques, mais la pénurie croissante de main-d'œuvre sape la croissance.

Pour la première fois depuis des années, les différentes mobilisations n'ont pas seulement convergé, mais elles ont également été portées par tous les partis parlementaires.

Pour la première fois depuis des années, les différentes mobilisations n'ont pas seulement convergé, mais elles ont également été portées par tous les partis parlementaires, par les mouvements d'opposition issus de la base et par les syndicats - ces derniers représentant environ 10 % des travailleurs hongrois. Ce mouvement de contestation s’est indirectement répandu dans une partie importante de l'opinion publique hongroise, et les derniers sondages datés de la mi-janvier montrent un léger recul du soutien au parti de Viktor Orbán, le Fidesz. Ce sont encore des dizaines de milliers de personnes qui, à Budapest, participent à des rassemblements de masse, des flash mobs et d'autres actions de protestation. L’écho de ce mouvement est d’autant plus marquant dans les provinces, où, le 19 janvier dernier, des manifestations et des actions de rue ont été organisées dans plus de 60 villes. Plusieurs syndicats ont appelé le secteur public à une grève générale le 14 mars, chose inédite depuis la percée démocratique de 1989.

Il semble que le gouvernement ait sous-estimé la puissance psychologique que cette "loi esclavagiste" pouvait avoir sur une grande partie de la population hongroise, dont le salaire n'atteint pas même 500 ou 600 euros nets par mois - un montant faible qui contredit l’élévation tant annoncée du niveau de vie. 

Outre le cas de l'Université d'Europe centrale, qui a fait l'objet d'une attention particulière en Europe occidentale, il semble qu'une offensive générale contre la liberté académique soit en cours en Hongrie. Quelles sont les dernières évolutions à noter en la matière ? 

L’enjeu le plus brûlant à l'heure actuelle réside dans le sort incertain qui sera réservé aux 44 instituts de recherche de l'Académie hongroise des sciences, qui emploient plus de 5 000 personnes. Tout a commencé avec une réforme radicale du système de recherche hongrois, initiée par le gouvernement. Un décret, approuvé par le Parlement en juillet 2018, a été à l’origine d’une restructuration complète de la recherche universitaire, tant dans son organisation que dans son financement. S’inspirant du modèle de la réforme de l’Académie des sciences russe, menée en 2014, cette restructuration a également impliqué le transfert du contrôle financier du budget annuel de recherche de l'Académie (établi à 28 milliards de forint, soit 88 millions d'euros) au ministère de l'Innovation et de la Technologie. Ce transfert du contrôle financier entraîne par essence une perte d'autonomie des centres et des instituts de recherche.

Découlait aussi du décret, l’obligation d’une évaluation des centres de chaque académie, devant être réalisée d'ici le mois de mars 2019. Les conclusions de ces évaluations détermineront si ces centres doivent rester ouverts, s'ils doivent fusionner au sein d'une université ou s'ils doivent être supprimés. Après le rejet, par la présidence de l'Académie hongroise des sciences, des plans unilatéraux présentés par le ministère de l'Innovation et de la Technologie, le ministre László Palkovics a annoncé en décembre 2018 qu'il priverait les centres de recherche de leurs frais de fonctionnement et de leurs frais généraux pendant au moins trois mois. Si l’issue définitive de ces mesures n'est pas encore connue, on ne saurait sous-estimer le caractère de plus en plus autoritaire d’une gouvernance envisagée sous le prisme de la limitation des libertés académiques.

Les conclusions des évaluations détermineront si ces centres académiques doivent rester ouverts, s'ils doivent fusionner au sein d'une université ou s'ils doivent être supprimés.

La Hongrie risque de subir des dommages sans précédent, d'abord en ce qui concerne sa réputation à l'international, mais aussi, et c'est probablement le plus important, vis-à-vis de ces milliers de chercheurs qui voient leur avenir, comme universitaires et comme citoyens d'un État démocratique, fortement menacé. 

Quel effet de levier les autres pays européens et l'Union européenne (UE) pourraient-ils utiliser pour empêcher l’instauration d’une régime dictatorial complet en Hongrie ? Les sanctions financières sont-elles un outil pertinent ou pourraient-elles être utilisées par Viktor Orbán à son avantage ?

Un débat agite actuellement la communauté scientifique sur la question de savoir si l'UE a suffisamment cherché à utiliser son influence pour empêcher, ou du moins atténuer, le tournant autocratique hongrois. Les politologues András Bozóki et Dániel Hegedüs soutiennent l'idée que l'UE remplit trois fonctions différentes dans son rapport au régime hybride de la Hongrie, étant ainsi à la fois : 

  • porteuse d’une contrainte systémique ;
  • un soutien au régime ; 
  • un organe de légitimation. 

D'autres sont plus pessimistes encore quant à la capacité de l'UE à contraindre (voire à punir) les États membres non respectueux des règles européennes, comme la Hongrie d'Orbán. Jusqu'à présent, les sanctions financières n'ont été approuvées qu’à l’encontre d’États membres qui seraient allés contre certaines règles budgétaires. Or la Hongrie, ces dernières années, s’est imposée une discipline budgétaire et une forme d’austérité sociale hors normes. Les procédures disciplinaires comme le recours à l'article 7 pour atteinte aux règles démocratiques sont trop longues et requièrent trop de votes à l’unanimité pour être véritablement efficaces. Pour l'instant, je n’entrevois pas de vraie marge de manoeuvre pour une intervention extérieure visant à infléchir la dynamique interne hongroise. Seul un effondrement financier ou économique soudain pourrait réellement déstabiliser le régime, mais le ralentissement économique probable par rapport à l'année dernière (passage d’une croissance annuelle de 5 % à 3 ou 4 % en 2019 et 2020) ne saurait suffire à altérer fondamentalement la popularité du Premier ministre hongrois - ni celle son parti.

 

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