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Green Deal, un nouvel élan - Réussir une transformation durable de l'Europe en partant du terrain ?

BLOG - 22 Janvier 2021

L’Institut Montaigne et la Fondation Genshagen lancent une série de publications intitulée Green Deal, un nouvel élan - perspectives pour une transformation durable et juste de l’Europe, une série de billets qui engagent une réflexion sur les enjeux économiques, sociaux et politiques liés au Green Deal dans le cadre de la crise du Covid-19 et des plans de relance en Europe.

Patrizia Nanz, directrice du forum pour l'avenir franco-allemand et Sébastien Treyer, directeur général de l’IDDRI analysent les effets de la crise du Covid sur les processus de transformation sociale, économique et politique à l’œuvre dans la lutte contre le réchauffement climatique. Dans cette interview, tous deux formulent des recommandations pour leur opérationnalisation. Ils y encouragent notamment un changement de modèle dans les domaines de la mobilité et de l’emploi, l'inclusion des citoyens, des villes et des régions dans les différents échelons de décision, ainsi qu’une ouverture institutionnelle des systèmes politique et administratif, explorant ainsi les conditions indispensables à la réussite du Green Deal.

D’un point de vue climatique, quels enseignements immédiats peuvent être tirés de la crise actuelle quant aux transformations à l’œuvre ?

Patrizia Nanz

Même si nous percevons la crise du Covid-19 comme une menace clairement internationale qui a révélé à quel point la planète était interconnectée, les réactions ont été en revanche très nationales les premiers mois. On constate que les succès obtenus l’ont surtout été grâce à la prise en compte de la capacité des acteurs locaux et régionaux à s’organiser par eux-mêmes et à prendre des mesures spécifiques à chaque contexte. Un exemple : dès le mois de mars, alors que les gouvernements nationaux décidaient de fermer les frontières entre les pays européens, les hôpitaux universitaires de Karlsruhe et de Fribourg commençaient à accueillir des patientes et des patients de la région Grand Est, en France, qui était gravement touchée. Ces expériences ont conduit la région Grand Est, le Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre à signer en novembre 2020 un pacte d’assistance mutuelle pour renforcer la coopération et la coordination transfrontalière. On voit ici l’interconnexion étroite entre un problème global et l’efficacité de réponses venant du terrain.

Sébastien Treyer

La prise de conscience collective de notre interdépendance à tous les niveaux a renforcé l’importance de la protection des biens communs mondiaux - y compris environnementaux - et pose de manière encore plus cruciale la question de ce que l’on va pouvoir faire pour déclencher enfin cette transition tout en répondant aux besoins des populations.

La prise de conscience collective de notre interdépendance à tous les niveaux a renforcé l’importance de la protection des biens communs mondiaux - y compris environnementaux.

Le parallèle avec la crise économique de 2008 est extrêmement important : il n’y a pas eu de contreparties claires sur les aides d’État apportées à un certain nombre d’acteurs bancaires et cela a été très dommageable dans la relation entre les populations et les gouvernements. Dans l’immédiat, on ne sait pas jusqu’à quand durera cette crise et, même si les populations comprennent que l’on a besoin de protéger le climat et la biodiversité, elles ont aussi besoin d’aides au vu du nombre de fermetures et de faillites d’entreprises qui sont en train d’être annoncées. Les questions redoutables de reconversion des économies régionales ou des économies des bassins d’emploi sont primordiales.

Les mesures prises à l’occasion de la crise du Covid ont été radicales, rapides, et peu participatives. L’urgence climatique devrait-elle s’en inspirer ?

Sébastien Treyer

En effet, l’urgence impose de ne pas rater les échéances. On a fêté les cinq ans de l’accord de Paris et pour moi il y a eu une accélération très positive des déclarations politiques à l’échelle internationale - Chine, Japon ou Corée du Sud, l’Union européenne et bientôt on espère les États-Unis - qui affirment que "la neutralité carbone, c’est notre objectif à long terme". Maintenant, pourquoi est-ce qu’on n’arrive pas à changer plus rapidement  ? On se retrouve à faire des arbitrages extrêmement difficiles. En France, ce n’est pas la production énergétique qui est le plus problématique, car avec la part d’énergie nucléaire dans la production électrique, celle-ci est relativement peu émettrice de gaz à effet de serre. Avec les emplois dans l’automobile et l’accès à la mobilité individuelle et professionnelle des personnes, on est dans le dur des changements sociétaux, et ceux-ci ne peuvent s’opérer du jour au lendemain. Effectivement, je trouve que ce qui n’a pas été bien préparé, c’est la capacité de ces changements sociaux à être opérés et opérables.

Patrizia Nanz

Je vais sans doute être très provocatrice : cela fait maintenant plus de dix ans qu’en ma qualité de scientifique et de chercheuse, je conseille le gouvernement allemand et d’autres institutions en Europe… Et cela fait dix ans que je vois très peu de changements au niveau national et international. Le changement climatique est connu depuis bien longtemps ; le problème n’est donc pas le fait de ne pas savoir. Mais jusqu’ici, notre connaissance du réchauffement climatique n’a guère eu d’effets sur les structures politiques, sociales et économiques.

Les mesures prises actuellement pour le Covid-19 sont radicales, mais je crois que la synchronisation de solutions décentralisées serait plus efficace et plus durable qu’un schéma décisionnel strictement hiérarchique dans lequel le gouvernement prend des décisions sur le climat en espérant que la société et les systèmes associés comme l’économie suivent et engagent une transformation durable.

Le changement climatique est connu depuis bien longtemps ; le problème n’est donc pas le fait de ne pas savoir.

On dit souvent qu’on perd du temps avec la participation et l’auto-organisation. Mais en réalité, on en gagne. Pour que la société se transforme vraiment, il faut qu’elle soit elle-même à l’origine de cette transformation.

L’accompagnement démocratique des processus de transformation est donc la condition de leur succès ?

Patrizia Nanz

On pense souvent qu’il n’y aurait que deux possibilités : soit on fait ce qui est nécessaire pour sauvegarder la planète et on va à l’encontre de la volonté de nombreux citoyens, ou alors on suit la volonté des citoyens et on renonce aux mesures environnementales. Je pense que ceci est faux, tout comme il est faux de penser que la participation de citoyens est seulement une question de trouver un consensus. Comme on l’a vu avec les gilets jaunes, ce qui est en jeu, c’est la confiance des citoyennes et des citoyens en l’efficacité des politiques. La politique doit donc prendre au sérieux les processus comme la Convention citoyenne pour le climat en France - et leurs résultats. Mais cela signifie aussi que l’impact de la transformation dépend de celle des pouvoirs publics. Si l’administration publique et le système politique, y compris le parlement, ne sont pas capables de recevoir les recommandations des citoyennes et des citoyens provenant de l’extérieur, s’ils ne sont pas perméables à des solutions émanant de la société, on est dans une impasse.

Sébastien Treyer

Les sondages ne sont qu’une manière de comprendre ce que veulent les citoyens, et la Convention citoyenne est plus que cela parce qu’elle a amené les citoyens à produire des messages politiques par la force de leur délibération collective. Certes, 150 citoyens, on pourrait rétorquer que ce n’est pas représentatif de tous les citoyens, mais ce n’est pas un problème, car ce qui me semble assez frappant, c’est que les citoyens français s’accordent avec Greta Thunberg et le GIEC pour dire qu’il faut changer. C’est un des messages clés de la Convention citoyenne. Sur l’ambition environnementale très élevée, ils disent "Oui, on en est convaincus". Ensuite ils disent : "S’il y a 149 mesures, c’est qu’il ne suffira pas d’une taxe carbone pour faire changer le système, parce que notre système, l’organisation de nos villes, l’organisation de notre système alimentaire, notre système de mobilité, tout cela est coincé. Si vous voulez faire bouger les citoyens et les acteurs économiques avec une trajectoire d’augmentation de la taxe carbone, vous allez créer des effets d’inégalité et d’injustice qui sont énormes. Donc, on vous déploie 149 mesures dans lesquelles la taxe carbone n’est pas là, et c’est délibéré, parce que c’est d’abord le reste qu’il faut changer." Il est très important de prendre maintenant le travail des citoyens au sérieux.

Patrizia Nanz

D’après mon expérience, les citoyennes et citoyens sont tous disposés à prendre des responsabilités. En outre, la participation sape les fondements du populisme parce qu’il n’y a plus d’opposition entre "nous" et "eux" - eux, c’est-à-dire les élites et le gouvernement. Tout le monde est dans le même bateau, donc on essaie de trouver ensemble des solutions.

D’un point de vue franco-allemand notamment, quels sont les espaces de coopération à court et long terme ?

Sébastien Treyer

Il y a notamment dans le Green Deal, qui est un projet de transformation profonde de l’économie de tous les territoires de l’Union, des points de connexion où l’on a besoin de se coordonner entre la France et l’Allemagne. Au vu de l’agenda politique tel qu’il a été posé par les autorités nationales, la question de l’hydrogène est centrale.

Il nous faut vraiment échanger sur toutes les grandes priorités politiques du Green Deal, utiliser cette proximité géographique et le dynamisme de l’axe franco-allemand, pour renforcer, in fine, la coopération européenne.

Il est extrêmement important qu’on en parle, vu la taille du marché allemand et du marché français et les modèles d’organisation du secteur énergétique, très contrastés entre les deux pays. Il faut éviter les doublons en matière d’investissements. Autre chantier d’importance : la désintensification de l’élevage, se posant avec une acuité renouvelée dans le contexte de crise pour une région comme la Bretagne. Un échange de bonnes pratiques avec certains États fédéraux allemands confrontés à des défis similaires tels que le Mecklembourg-Poméranie-occidentale serait intéressant. Il nous faut vraiment échanger sur toutes les grandes priorités politiques du Green Deal, utiliser cette proximité géographique et le dynamisme de l’axe franco-allemand, pour renforcer, in fine, la coopération européenne.

Patrizia Nanz

J’entends de nombreux pays dire qu’ils souhaiteraient que l’Allemagne prenne plus de leadership en Europe, notamment le président Macron qui a appelé l’Allemagne à le faire dans son discours de la Sorbonne, en 2017. Emmanuel Macron voulait trouver avec Angela Merkel une manière européenne de transformer l’Europe. En quoi cela pourrait-il consister ? Coupler des mesures pour le climat avec des mesures sociales, ou bien adopter une approche radicalement décentralisée à partir des territoires. Ceci est notamment la démarche du Forum pour l’avenir franco-allemand, qui a pour mission d’encourager la capacité d’innover des communes et des régions en découvrant des modèles de transformations réussies et en élaborant à partir du niveau local des recommandations d’action à l’attention des gouvernements français et allemand.

Sébastien Treyer

Vu de France, on a toujours l’impression que la subsidiarité et le fédéralisme allemand font que les territoires sont beaucoup mieux connectés à la décision nationale, alors que nous, en France, on pâtirait d’un mode de décision très jacobin dont on n’arriverait pas à sortir. Or, on a aujourd’hui en France des expérimentations territoriales extrêmement bien conçues. On se fixe un objectif très ambitieux à moyen et long terme - des territoires zéro chômeur de longue durée, des territoires neutralité carbone ou "à énergie positive" - et on essaie de faire adhérer tout un territoire dans l’atteinte de cet objectif pour changer les conditions de l’interaction entre les acteurs économiques, la société civile, l’économie sociale et solidaire, les collectivités locales.

Comment évaluez-vous les chances de succès de l’ambition européenne en matière de politique climatique ? Le Green Deal est-il encore un objectif réaliste ?

Sébastien Treyer

Les milieux économiques conseillant respectivement Angela Merkel et Emmanuel Macron considèrent que c’est encore faisable. Et cela, ce n’était pas une évidence. Or, même si on se pose des questions sur les deux autres tiers du plan de relance français, non directement ciblés sur la transition écologique, cette ambition est encore affirmée aujourd’hui. De nombreux arbitrages très importants devront être faits, et il est possible que, si la situation sociale s’aggrave en France, on finisse par aller du mauvais côté, celui d’un sauvetage de l’économie telle qu’elle est, plutôt que la reconstruction d’une économie différente. Pour moi, la bataille n’est pas gagnée, mais l’impulsion est encore très forte et le message envoyé notamment par la Chine et par l’administration de Biden, c’est que la modernité sera la neutralité carbone et le numérique. Pour cela, on aura besoin que les plans de relance, signifiant énormément d’argent dépensé en top-down, soient compris par les citoyens. Il y a un besoin de transparence sur l’opérationnalisation de ces plans et sur la question de savoir s’ils serviront les objectifs qu’on a définis collectivement en tant que société - ceci n’est pas gagné.

Patrizia Nanz

Le Green Deal européen présente lui aussi un potentiel énorme. Je pense qu’il s’agit d’un champ de possibilités très larges et même pendant cette année rendue difficile par le Covid-19 nous avons vu que la Commission avait bien conscience du fait que toute transformation implique une participation au-delà de l’échelon gouvernemental. La Convention des maires et le Comité des régions montrent aussi qu’il y a beaucoup d’idées et de volonté de changement à ce niveau.

Je suis convaincue que le Green Deal européen ne peut réussir que si les transformations nécessaires sont initiées par le "bas" et reprises par le "haut".

Il faudra donc observer de très près si le Climate Act, qui a été inauguré en décembre 2020, permettra réellement à la société civile de participer davantage à l’action en faveur du climat. Je suis convaincue que le Green Deal européen ne peut réussir que si les transformations nécessaires sont initiées par le "bas" et reprises par le "haut". C’est d’ailleurs également une clé pour redonner aux régions en difficulté la possibilité d’être actives et de se développer. Une manne venue de Bruxelles peut rester sans le moindre effet si les idées pour utiliser ces fonds ne sont pas élaborées sur place. Nous devons donc aussi faire en sorte, au niveau européen, que les institutions soient plus ouvertes aux expérimentations et aux solutions proposées par les communes, les régions, les citoyennes et les citoyens. La transformation sociale et économique commencera par là : par l’ouverture de la politique et de l’administration elles-mêmes.

 

Copyright : Thibault Camus / POOL / AFP

Traduction : Juliane Seifert

 

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