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Green Deal, un nouvel élan - Prix du carbone : la clé pour transformer l’économie

ARTICLES - 31 Mars 2021

Pour verdir nos économies à la vitesse nécessaire pour affronter nos responsabilités envers les générations futures, une vigoureuse réallocation du capital est nécessaire dans nos économies. Plutôt que de piloter cela par des plans nationaux administrés par les États, Christian Gollier, Directeur général de Toulouse School of Economics propose de fixer un prix unique du carbone en Europe, élevé et croissant dans le temps, complétant un plan massif de soutien à la R&D verte.

L’Europe s’est fixé l’ambitieux objectif d’être neutre en carbone d’ici trois décennies. Personne ne peut dire aujourd’hui à quoi ressemblera notre économie dans un tel contexte. Ce qui ne fait pas de doute c’est que, pour y arriver, il faudra entreprendre de profondes transformations de notre mode de vie, ainsi que de la structure du capital dans l’économie (industrie, infrastructures, logement, transport). En 2018, la Commission européenne a estimé qu’entre 175 et 290 milliards d’euros d’investissements supplémentaires seraient nécessaires chaque année en Europe entre 2030 et 2050 pour y parvenir. Même si le secteur public devra réaliser de nombreux investissements, l’essentiel de cette charge, qui obérera le pouvoir d’achat des ménages, sera porté par le secteur privé, et transféré aux ménages par une hausse des prix relatifs des biens et services les plus énergivores. Sauf émergence d’un miracle technologique et scientifique qui permettrait de produire les énergies renouvelables à un coût moindre que les énergies fossiles, ces sacrifices en faveur des générations futures sont inéluctables. La meilleure politique climatique consiste donc à réorienter l’allocation du capital dans nos économies en faveur des technologies décarbonées, et ce grâce à un signal-prix du carbone croissant dans le temps, et à un niveau compatible avec les ambitieux objectifs affichés par l’UE dans ce domaine.

Réformer le marché EU-ETS

Comment orchestrer cette transition de façon efficace, c’est-à-dire au moindre coût pour les citoyens européens ? Observons avant tout que l’Europe constitue le bon niveau pour gérer cet enjeu clé pour notre prospérité et pour ce bien commun mondial qu’est le climat. Il serait catastrophique de se lancer dans une course au moins-disant climatique ou à l’échalote du champion national vert, comme on a pu le faire par exemple dans le secteur photovoltaïque ou de l’hydrogène. 

Il existe une myriade de projets verts sur le continent, mais ils restent non rentables par rapport à leurs concurrents carbonés.

Notons ensuite que la taille du plan de relance européen laisse penser que seuls les États devraient réaliser ces investissements, peut-être à travers des plans sectoriels d’investissement pilotés et financés par les États. Cela suggère que les politiciens européens se fondent sur l’hypothèse que si la transition écologique est si lente à se produire, c’est que les entrepreneurs verts subissent un rationnement du crédit. Cette hypothèse est bien sûr infondée. Les niveaux des taux d’intérêt en Europe et des liquidités sur les marchés financiers suggèrent une hypothèse de toute autre nature.

La réalité c’est qu’il existe une myriade de projets verts sur le continent, mais ils restent non rentables par rapport à leurs concurrents carbonés. La politique climatique européenne ne doit pas régler un problème de rationnement du capital qu’affronteraient les secteurs verts. Elle doit traiter un problème de manque de compétitivité de ces secteurs, pour cause de non prise en compte des externalités climatiques que les autres secteurs nous imposent. C’est vrai pour l’éolien et le solaire (sans les subventions par les tarifs garantis subventionnés sur 20 ans), comme pour le transport (voiture électrique, transport ferroviaire dans les pays où l’électricité est décarbonée) ou le logement. C’est pourquoi l’Europe devrait commencer par imposer un prix européen du carbone pour toutes les émissions de l’Union, qu’elles émanent du territoire (par le mécanisme ETS) ou d’ailleurs (par un ajustement carbone aux frontières). L’Union européenne est bien mieux placée que chacun de ses membres pour mettre en œuvre cette application du principe pollueur-payeur. Le marché de permis ETS doit être largement réformé en le généralisant à l’ensemble des secteurs ainsi qu’aux importateurs (ajustement frontière), en ne souffrant de plus aucune exemption, en supprimant la distribution de permis gratuits, en imposant un prix-plancher croissant dans le temps, et en redistribuant le "revenu-carbone" aux citoyens pour en faire un instrument de réduction des inégalités

L’objectif de 2°C ne nous laisse plus au niveau mondial qu’un budget carbone de 600 GtCO2. À cette contrainte est associée une valeur du carbone qui doit croître dans le temps. Cette valeur est définie de telle manière que si toutes les actions qui ont un coût inférieur à cette valeur sont mises en œuvre, alors le budget carbone sera respecté, et nous ne franchirons pas la barre des 2°C. Si on impose un prix unique du carbone égal à cette valeur, on est en principe capable de décentraliser cette allocation efficace des efforts climatiques dans notre système économique libéral. Ce prix devrait être un peu inférieur à 100 euros par tCO2 aujourd’hui, et croître à 4-5 % par an.

Comment réorienter le capital pour réussir la transition énergétique ?

L’opinion publique est plutôt favorable à des politiques d’interdiction et de coercition dans les investissements privés, par exemple dans le secteur du logement (obligation de rénovation thermique, interdiction d’installation de chaudières au gaz), du transport (interdiction des moteurs à combustion d’ici 15 ans), ou de l’électricité (interdiction d’investissement d’infrastructures gazières, fermeture de centrales). Au niveau des ménages, pour justifier de telles politiques, on peut invoquer l’argument paternaliste fondé sur le manque de compréhension des conséquences de la hausse future du prix du carbone sur leur budget. Pour les industriels, ceci est impensable. Déjà aujourd’hui, à un prix de la tCO2 au-dessus de 35 euros, il est information commune que le charbon est dominé par le gaz naturel en Europe pour produire de l’électricité. L’injustifiable politique allemande d’une sortie du charbon en 2038 devient obsolète puisque les marchés vont régler le problème d’eux-mêmes. Les États se doivent de gérer cette transition socialement très coûteuse dans les bassins miniers, par des politiques appropriées de reconversion des emplois, avec un mécanisme de solidarité supranational (Fonds de Transition Juste). 

Le même schéma se reproduit pour le gaz naturel. Faut-il prévoir une interdiction d’investissements nouveaux à une date prédéterminée ? Dans un contexte d’impossibilité de stocker l’électricité, le gaz naturel va être encore un certain temps l’énergie fossile d’appoint pilotable en cas d’absence de vent et de soleil. Intégrons dans l’évolution du prix du carbone l’incertitude sur l’émergence de ces technologies de stockage de masse de l’électricité, et laissons les industriels gérer librement ce risque industriel.

On est en principe capable de décentraliser cette allocation efficace des efforts climatiques dans notre système économique libéral.

Personne ne peut dire aujourd’hui à quelle date il serait désirable pour l’Europe de sortir du gaz naturel. Légiférer sur une date butoir a priori serait largement plus inefficace que de laisser les acteurs de l’électricité gérer ce risque. À charge pour les investisseurs de l’endosser en connaissance de cause. Le contrat doit être clair : une pénalisation des émissions par un prix du carbone croissant dans le temps contre la liberté d’entreprendre et l’interdiction pour les États de venir au secours des entreprises ayant fait des investissements hasardeux

Les plans de relance doivent rester centrés sur leur unique objectif : sauver les entreprises et les emplois du choc transitoire de la pandémie, et lisser ce choc dans le temps par une stratégie commune d’endettement. Cela passe par le sauvetage des secteurs les plus polluants aussi. Par contre, l’idéal serait de combiner ces plans avec l’annonce de l’universalisation du prix-plancher du carbone et de son taux de croissance dans le temps, de manière à ce que le capital soit réorienté vers des technologies moins émettrices de CO2. Le secteur public affrontera lui aussi un mur de dépenses, à la fois pour verdir nos infrastructures publiques (écoles, administrations) et nos transports publics, mais aussi pour soutenir les efforts de recherche fondamentale et appliquée pour produire les innovations indispensables à la réalisation de nos objectifs climatiques. Les investissements publics dans ce secteur doivent faire l’objet d’une évaluation socioéconomique sérieuse, pour vérifier que seules les actions qui ont un coût par tonne de CO2 évitée inférieur à la valeur carbone soit mises en œuvre. 

Un plan massif de subvention à la R&D verte a l’important avantage de faire bouger l’ensemble des acteurs dans le monde si les innovations qu’elle engendre permettent aux technologies vertes de concurrencer les technologies brunes, même en l’absence d’une volonté politique locale pour lutter contre le changement climatique. 

Conclusion

Il existe un réel consensus franco-allemand sur la nécessité de piloter la transition énergétique par le signal-prix du système ETS, combiné avec quelques politiques européennes bien ciblées, comme des plans de R&D dans les verrous actuels du stockage de l’électricité et de la mobilité. Alors que le changement climatique est utilisé par certains pour tenter d’abattre notre système d’économie de marchés, on se refait la guerre froide pour comparer les mérites relatifs de ce système avec le système d’économie planifiée. Bien que le changement climatique engendre un danger mortel pour notre civilisation, il ne nécessite que l’adjonction d’un seul instrument, celui d’un prix du carbone, certes utilisé intensément. Il a en effet le mérite d’aligner la myriade d’intérêts privés sur l’intérêt général en mettant une valeur sur ce qui nous est cher, notre environnement.

 

Copyright : TOBIAS SCHWARZ / AFP

 

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