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Exemple : Education, Europe, Santé

Green Deal, un nouvel élan - "Fin du monde, fin du mois, même combat" ?

ARTICLES - 3 Février 2021

L’Institut Montaigne et la Fondation Genshagen ont lancé une série de publications intitulée Green Deal, un nouvel élan - perspectives pour une transformation durable et juste de l’Europe, une série de billets qui engagent une réflexion sur les enjeux économiques, sociaux et politiques liés au Green Deal dans le cadre de la crise du Covid-19 et des plans de relance en Europe.

Sabrina Zajak, vice-présidente du Comité de recherches "Social Movements and Social Classes" et Yann Le Lann, coordinateur du collectif Quantité Critique, spécialisé dans l’étude quantitative des mouvements sociaux actuels nous livrent leur analyse de la fabrique des mouvements pour le climat à l’épreuve de la crise du Covid-19 en France et en Allemagne. 

À la veille de la pandémie de 2020, comment se dessinaient les mouvements pour le climat en France et en Allemagne ? Comment se structuraient-ils sur le plan sociologique ?

Yann Le Lann

Il y a en France un élargissement de la prise de conscience du caractère catastrophique de l’influence des activités humaines sur l’environnement. Il est désormais évident pour une très large partie de la population que le réchauffement climatique est une réalité. En revanche, il y a des différences très fortes de positionnement sur l’importance de cet enjeu et sur les réponses à y apporter. De ce point de vue-là, on a tendance, dans la lecture des divisions de la société civile, à surestimer le rôle joué par les oppositions entre classes populaires et salariat qualifié ainsi qu’entre les générations. D’une part, la sensibilité à la question climatique est loin d’être l’apanage des générations les plus jeunes, elle concerne dans des proportions proches toutes les générations, sauf les plus de 65 ans, chez lesquels elle est moins présente. Il y a également une sensibilisation très marquée des classes populaires, contrairement aux caricatures qui en sont souvent données. Mais ces deux divisions, générationnelles et sociales, sont secondaires par rapport à la division principale qui s’organise encore, en France, autour du clivage gauche-droite. L’orientation idéologique à gauche accorde une importance désormais cruciale à la question climatique, alors que c’est bien moins le cas à droite. La mobilisation sociale pour le climat reste donc très structurée par des formes de socialisation politique antérieure.

Sabrina Zajak

Je rejoins largement cette analyse sociologique pour ce qui est de l’Allemagne. Lors d’enquêtes réalisées pendant des manifestations en Allemagne, nous avons constaté que dans leur majorité, les manifestants étaient plutôt de jeunes lycéennes, aux parents issus d’un milieu de gauche, diplômés du supérieur. La mobilisation considérable suscitée par des mouvements pour le climat comme Fridays for Future et leur diffusion fulgurante ont d’abord surpris ici.

Les deux divisions, générationnelles et sociales, sont secondaires par rapport à la division principale qui s’organise encore, en France, autour du clivage gauche-droite.

Mais en réalité, le mouvement environnemental et climatique a une longue tradition en Europe comme en Allemagne, avec des mouvements contre l’énergie nucléaire ou pour l’abandon du charbon par exemple, avec des groupes comme Ende Gelände et de nombreuses associations pour la protection de l’environnement et de la nature. Le thème du climat a aussi été particulièrement abordé par les médias. On a par exemple beaucoup parlé du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. Il s’en est suivi que, dans le cadre des Fridays for Future, les élèves sont descendus dans la rue pour poser ouvertement la question de la protection du climat.

C’était tout à fait nouveau, car, quand ils se mobilisaient, c’était plutôt sur d’autres questions comme l’éducation. En quelques mois, le mouvement a pris partout beaucoup d’ampleur et d’autres groupes comme Parents for Future, Scientists for Future ou Extinction Rebellion ont vu le jour.

La pandémie de Covid-19 et les mesures de distanciation sociale prises pour la contenir ont mis un coup d’arrêt brutal aux rassemblements publics. Comment les mouvements pour le climat ont-ils réagi ?

Sabrina Zajak

La pandémie a mis sérieusement à l’épreuve tous les mouvements sociaux, car la possibilité de manifester a été considérablement restreinte par l’interdiction des rassemblements. Les mouvements ont fait face à ces défis de différentes manières : certains, y compris les mouvements pro-migrants par exemple, ont engagé des actions en justice pour revendiquer le droit de réunion et organiser de petites manifestations dans le respect des règles d’hygiène et de distanciation. Les Fridays for Future ont pu s’appuyer sur des infrastructures numériques très développées, qu’ils avaient déjà mises en place dans le cadre de leur mise en réseau à l’échelle de l’Allemagne et de l’Europe. Ils ont organisé des offres éducatives alternatives, se sont penchés sur la signification de la pandémie pour le mouvement en lançant le hashtag #WirBildenZukunft (Nous formons l’avenir) et ont revu leurs revendications en les renouvelant. En même temps, ils ont eu recours à des formes de protestation numériques, mais surtout hybrides, c’est-à-dire combinant des actions en ligne et hors ligne. Par exemple, ils ont suscité beaucoup d’attention par leur action devant le Bundestag en avril 2020, en signalant symboliquement l’ampleur de la protestation par plus de 10 000 pancartes et en organisant simultanément une grève en ligne. À partir de l’été 2020, les Fridays for Future se sont solidarisés avec divers autres mouvements antiracistes et pro-migrants comme Black Lives Matter et Unteilbar et ont organisé leurs propres manifestations physiques d’envergure, en respectant les règles d’hygiène et de distanciation, notamment pour se démarquer des "anti-corona", de plus en plus nombreux.

Yann Le Lann

En France, la spécificité c’est que le mouvement pour le climat sous sa forme de manifestations de masse a commencé tôt, plusieurs mois avant les mobilisations allemandes. Il s'est aussi arrêté plus tôt qu’en Allemagne puisque depuis la manifestation de septembre 2019, où se sont déroulés des affrontements entre certains groupes de manifestantes et de manifestants et les forces de l'ordre, il n'y a plus eu de mobilisations massives.

Il y a eu quelques rassemblements pendant la pandémie, mais qui se sont faits hors cadre légal et dans un contexte où il y avait dans l’ensemble une grande réticence à organiser ces manifestations du fait de la situation sanitaire. Ce n’est donc pas le mouvement pour le climat à proprement parler qui a repris l'initiative des mobilisations de masse, mais d'autres plateformes de revendications, qui étaient néanmoins articulées au mouvement pour le climat. Si des manifestations ont repris pendant le déconfinement et durant l’été 2020, c’était, comme en Allemagne, autour de la lutte contre les violences policières, avec la reprise des mouvements Black Lives Matter.

Pour accélérer le "virage" socio-économique, le mouvement climatique a coopéré très tôt avec les syndicats, ce qui a donné plus de force à des slogans comme "Fight every crisis" (combattez chaque crise). 

Observez-vous une reconfiguration des revendications des mouvements pour le climat au vu des conséquences socio-économiques de la crise sanitaire ? Quelles stratégies ces mouvements élaborent-ils pour continuer à mobiliser efficacement dans ce contexte ?

Sabrina Zajak

Pour accélérer le "virage" socio-économique, le mouvement climatique a coopéré très tôt avec les syndicats, ce qui a donné plus de force à des slogans comme "Fight every crisis" (combattez chaque crise). Leur discours a intégré des questions telles que l’injustice sociale et une répartition des aides Covid allant dans le sens de la protection du climat. Ils ont rappelé que la pandémie renforçait les inégalités et la marginalisation et qu’il fallait contrer ce phénomène en agissant sur le plan politique. Avant même l’apparition de la pandémie, le mouvement Fridays for Future adressait des revendications politiques aux instances internationales, nationales et locales afin d’interpeller les différents échelons de la protection du climat. Parallèlement, il faisait aussi appel à la responsabilité individuelle en exhortant chacun à changer radicalement son style de vie et ses modes de consommation. Sur ce point, la pandémie de coronavirus a ouvert de nouveaux horizons de réflexion dans le mouvement, mais aussi dans la société, puisque les modes de consommation alternatifs sont soudain devenus la norme pour de nombreuses personnes - par exemple, le fait de passer ses vacances chez soi plutôt que de prendre l’avion vers des pays lointains. En même temps, en tenant ce discours sur le mode de vie, le mouvement prête le flanc aux critiques, car le coût des transformations sociales est moindre pour les hauts revenus et pour les non-migrants que pour les groupes déjà marginalisés. Dans ce contexte, le mouvement climatique doit constamment se repositionner entre respect de l’environnement, justice sociale et développement économique afin de contenir les conflits en son sein et avec d’autres mouvements.

Yann Le Lann

L’objectif pour les personnes qui descendent dans les rues en France à partir de l'automne 2018, notamment après le mouvement des Gilets jaunes, c'est de dessiner l'idée qu'il n'y a qu’un choix de souveraineté collective qui permette d'obtenir la bifurcation écologique espérée. Puisque le public de ces manifestations appartient souvent à des cultures politiques très ancrées à gauche, il pense majoritairement que la transition doit se faire sur la base d’une décision collective et que l'État devrait intervenir pour l’organiser. C’est la raison pour laquelle il ne fait pas, pour l’essentiel, de l’action par la consommation son horizon d’action, même s’il est lui-même fortement tourné vers des stratégies de consommation respectueuses du climat. Je ne crois pas que la pandémie ait rebattu cela. Ce qui est vrai, c'est qu’une partie du mouvement écologiste s’est appuyée sur la pandémie pour expliquer qu’il était possible de ne pas prendre l'avion, de réduire une série de consommations inutiles qui génèrent des gaz à effet de serre.

Puisque le public de ces manifestations appartient souvent à des cultures politiques très ancrées à gauche, il pense majoritairement que la transition doit se faire sur la base d’une décision collective et que l'État devrait intervenir pour l’organiser.

En dépit de cette victoire à la Pyrrhus dans le cadre du confinement, le mouvement écologiste se retrouve confronté, dans la profonde crise sociale actuelle, à des questions touchant aux politiques publiques. Dans ce contexte, il y a un vrai risque que les préoccupations écologiques soient vécues comme concurrentes des préoccupations sociales, donc qu'elles passent au second plan, alors même que le travail des militantes et des militants vise justement, on l'a vu en France et en Allemagne, à organiser une réponse commune à ces deux enjeux. Cette ligne de tension entre les enjeux écologiques et les enjeux sociaux était de fait au cœur de la crise des Gilets jaunes. Le mouvement pour le climat et le mouvement des Gilets jaunes se sont profondément influencés l’un et l'autre et leur messages respectifs ont évolué pour ne pas apparaître comme concurrents, ce qui explique l'invention du slogan "fin du monde, fin du mois, même combat".

Le mouvement pour le climat a intégré en son sein des éléments de justice sociale et le mouvement des Gilets jaunes a intégré en partie dans ses arguments le fait qu'il n'était pas opposé par principe à la transition écologique.

Avec le Green Deal, la Commission européenne propose une intervention publique importante pour faire de l’Europe un continent neutre en carbone. Est-ce que cette démarche parvient aujourd’hui à convaincre les mouvements pour le climat ?

Yann Le Lann

On trouve au cœur du mouvement climatique français des militantes et des militants qui sont très influencés par les options défendues par le Green New Deal américain. Ils ont ainsi une lecture critique du Green Deal de la Commission européenne, parce que celui-ci est vu comme une pâle copie, en quelque sorte, de la proposition originelle, ou parce qu’il est compris comme un instrument qui ne tire pas les leçons des échecs des grands rounds de négociations internationales, du sommet de Rio à l’accord de Paris. Il est souvent analysé par le cœur du mouvement pour le climat comme un moyen de prolonger les thèses du développement durable, qui espère concilier accumulation économique et responsabilité écologique. Ces mouvements jugent dans l’ensemble le modèle économique défendu par la Commission européenne comme encore trop consumériste et trop basé sur la quête des débouchés pour les entreprises. Enfin, ce qui est souvent pointé du doigt par les militantes et les militants, c'est la faiblesse de sa régulation démocratique, la perpétuation d'une forme de bureaucratie monétaire qui empêche selon eux une décision souveraine sur un nouveau modèle de société. Il y a certes des débats internes qui sont très vifs à l'intérieur du mouvement climatique, mais il y a quand même un consensus pour dire que cela ne va pas assez loin et que c'est un chemin qui reproduit les approches stratégiques du passé, ayant échoué à leurs yeux.

Sabrina Zajak

Le mouvement Fridays for Future et les mouvements pour le climat allemands sont bien intégrés dans les réseaux transnationaux, malgré l’activisme de terrain qui les caractérise fortement. À l’occasion de la présidence allemande du Conseil de l’UE et compte tenu des difficultés qu’ont de nombreux États membres d’Europe de l’Est à mettre réellement en œuvre des objectifs climatiques ambitieux, de nombreux militantes et militants attendaient un engagement plus ferme de la part du gouvernement allemand. Ils se sont exprimés sur les propositions de la Commission européenne en lançant notamment une initiative citoyenne européenne, qui a déjà été signée par 85 000 personnes et qui montre que ces propositions ne leur suffisent pas.

Les mouvements climatiques tentent de plus en plus de mettre en évidence la nécessité et la capacité d’agir des politiques, tant dans le contexte national qu’européen.

Ils exigent notamment une réduction de 80  % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et la réalisation de l’objectif zéro CO2 d’ici 2035, ainsi qu’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’EU et la fourniture de supports pédagogiques sur le changement climatique. En s’appuyant sur une étude de faisabilité publiée en octobre 2020 par l’Institut de Wuppertal pour le climat, l’environnement et l’énergie, ils formulent des propositions très concrètes pour atteindre leur objectif de neutralité carbone d’ici 2035 dans différents secteurs. À leurs yeux, des possibilités d’amélioration existent par exemple dans le secteur de l’énergie grâce au développement de l’énergie éolienne terrestre, dans l’industrie grâce à la construction et au développement d’installations climatiquement neutres et à la promotion de l’économie circulaire, ainsi que dans le secteur du bâtiment grâce à la montée en puissance de la rénovation énergétique. Par ailleurs, les mouvements climatiques tentent de plus en plus de mettre en évidence la nécessité et la capacité d’agir des politiques, tant dans le contexte national qu’européen. Ils font des comparaisons avec la pandémie de coronavirus, qui selon eux a montré la marge de manœuvre dont dispose l’UE quand la volonté politique est là. Preuve que les politiques prennent ces questions très au sérieux, des représentantes et représentants de ces mouvements sont régulièrement invités dans les arènes politiques, par exemple par la chancelière allemande Angela Merkel ou la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

 

Copyright : John MACDOUGALL / AFP

 

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