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Green Deal, un nouvel élan - Éviter les fractures, réussir le changement 

ARTICLES - 24 Février 2021

Entre préservation des emplois et transformation écologique, les conditions à réunir pour accéder à une transition juste représentent un véritable défi social dont Wolfgang Lemb, membre de la direction du syndicat allemand IG Metall, et Philippe Portier, Secrétaire National de la CFDT, se sont attelés à dessiner les contours. 

Compte tenu de la crise sanitaire et économique actuelle, le concept de "transition juste" est devenu plus important que jamais. Que définiriez-vous actuellement comme "juste" et dans quelle mesure la pandémie a-t-elle changé la donne pour la transition juste en Allemagne et en France ?

Philippe Portier

Nous sommes depuis longtemps conscients que la transition écologique doit être juste, sans quoi elle risque d’engendrer des conflits sur plusieurs fronts et devenir une rupture. La crise sanitaire a modifié la perception de beaucoup d’acteurs, y compris l’opinion publique qui a pris conscience de certaines limites, notamment celles de la mondialisation. Il y a aujourd’hui deux éléments qui me semblent indispensables pour définir la transition juste. D’abord, la transition doit découler d’une solidarité entre les pays. Ce problème mondial appelle une réponse mondiale si nous voulons obtenir des résultats comme le prévoit l’accord de Paris. Cela implique une solidarité des pays les plus développés avec les pays en développement. Ensuite, cette transition doit faire l’objet de priorités, d’un pilotage, d’une politique industrielle volontariste au sein des pays comme au niveau européen, ainsi que de mesures fortes sur les plans agricole et énergétique. Mais tout ne repose pas non plus sur les États : les entreprises ont également une responsabilité essentielle en la matière. La crise sanitaire a complexifié le financement de la transition écologique, puisque l’urgence est aujourd’hui de gérer la crise sanitaire et de sauver les entreprises de la faillite grâce à des apports importants de fonds publics. Il y aura ensuite une deuxième phase, vraisemblablement cette année, de stabilisation de l’économie. Il faudra alors encore d’autres mécanismes pour soutenir l’économie, puis viendra la phase de relance, qui devra se tourner vers des productions plus écologiques, plus vertes, s’inscrivant dans de nouvelles approches et de nouvelles méthodes. C’est ce qui fait de la crise un paradoxe : elle complexifie les choses et offre en même temps une opportunité pour relancer l’économie dans le bon sens. Il y a de nombreux axes d’action autour desquels on peut réfléchir : l’énergie, l’agroécologie, le raccourcissement des chaînes d’approvisionnement, la nécessaire adaptation au changement climatique, etc.

Wolfgang Lemb

Évidemment, la réponse dépend de la perspective choisie. Du point de vue des entreprises, ce qui serait juste, ce serait de préserver les conditions nécessaires à la maximisation du profit. Pour le syndicat IG Metall, en revanche, la transition juste est définie comme un défi lié à la transformation. 

C’est ce qui fait de la crise un paradoxe : elle complexifie les choses et offre en même temps une opportunité pour relancer l’économie dans le bon sens.

Pour décrire la façon dont cette transformation doit s’accomplir, nous avons créé un mot d’ordre qui reflète bien, à mon avis, nos exigences fondamentales : "Rendre le changement social, écologique et juste !" À nos yeux, ce processus comporte trois facteurs essentiels : premièrement, le changement climatique, qui nous impose d’abandonner le moteur à combustion et soulève de nouvelles exigences en matière de mobilité (électrique), deuxièmement la transition numérique, et troisièmement, la mondialisation et la modification des rapports économiques qu’elle entraîne.

Pour réussir cette transition, il faudra que nous soyons capables de résister à la pression exercée par ces trois facteurs, d’empêcher les ruptures et de façonner le changement structurel tel que nous le souhaitons. Cela signifie avant tout que nous devons garantir l’emploi et former les actifs aux nouvelles technologies. La pandémie agit ici comme un accélérateur. Nous devons faire attention à ce que la situation sociale déjà très délicate que connaît l’Union européenne, comme le monde entier d’ailleurs, ne soit pas encore aggravée par la pandémie et la transformation écologique. Actuellement, ce danger existe bel et bien. Il faudrait que nous comprenions que nous pouvons tirer doublement profit de cette situation : actuellement, des milliards de fonds publics sont injectés directement dans les entreprises afin d’atténuer les conséquences économiques de la crise. Il serait insensé de ne pas en profiter pour réaliser les investissements d’avenir nécessaires dans les nouvelles technologies propices au climat et à l’économie circulaire, le développement des énergies renouvelables et des technologies hydrogène, et les mobilités respectueuses du climat. Et malgré des critiques de détail, je salue l’approche commune mise en place par la France et l’Allemagne dans ce domaine.

Quels sont les défis spécifiques des régions charbonnières dans ce contexte et est-ce que la "transition juste" ne concerne que ces régions ?

Wolfgang Lemb

En Allemagne, la "Commission Charbon" vient tout juste de se mettre d’accord sur un objectif : d’ici 2038, sortir de la production d’électricité à partir de charbon. Cet engagement politique est important, mais c’est maintenant que démarre le processus à proprement parler : qu’allons-nous faire des 40 milliards d’euros mis à disposition pour le changement structurel ? Quelles seront les conséquences pour les trois régions concernées, c’est-à-dire le bassin d’Allemagne centrale, le bassin rhénan et les zones du Brandebourg et de Saxe orientale, où la population, depuis des décennies, vit de la houille ? Quel est notre concept pour l’avenir, quelles alternatives peut-on envisager ? Le Brandebourg, par exemple, où il existe déjà une initiative hydrogène et une unité de production de batteries de Mercedes, se demande comment s’appuyer sur ces éléments pour devenir une "région à énergie d’avenir". J’oserais pronostiquer que les cinq à dix prochaines années seront fortement marquées par la mise en œuvre de ces transformations concrètes dans les régions charbonnières. Pour que ce soit une réussite, il faudra que de nouveaux emplois industriels soient créés, et surtout que nous parvenions à faire adhérer la population à ces projets et à lui faire accepter ces mesures. Bien entendu, les régions charbonnières ne sont pas les seules à devoir relever le défi de la transition juste, bien au contraire. D’autres régions sont touchées par les mutations structurelles de l’industrie automobile dues à l’évolution des mobilités : la Basse-Saxe, la Thuringe, de vastes zones économiquement importantes de la Bavière, et aussi la région de Stuttgart, axée sur la high-tech, dans le Bade-Wurtemberg. Et puis la totalité de la Sarre, où sont installés de nombreux équipementiers, et où la sidérurgie est confrontée à la nécessité de produire de l’acier climatiquement neutre. Actuellement, rien que dans la métallurgie et l’industrie électrique, 200 000 emplois sont menacés. Cet exemple concret montre que les défis restent immenses - du moins en ce qui concerne l’Allemagne. 

Philippe Portier

En France, nous avons davantage l’expérience des fermetures d’usines, notamment en Lorraine et dans le nord de la France, qui ont été marqués par de violents conflits sociaux lors desquels les salariés réclamaient la prise en considération de leur statut et exigeaient de retrouver une activité économique. À cette époque, l’économie se portait bien, avec une croissance soutenue ; aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le même contexte. Pour prévoir ces transitions de manière juste et démocratique, il faut impliquer les salariés, les collectivités locales et les régions.

Actuellement, rien que dans la métallurgie et l’industrie électrique, 200 000 emplois sont menacés. Cet exemple concret montre que les défis restent immenses - du moins en ce qui concerne l’Allemagne.

Ces mêmes territoires étaient autrefois contraints de se transformer lors de l’arrivée de la large industrie automobile, qui maintenant elle aussi est soumise à cet exercice. Cette industrie va changer considérablement et, vraisemblablement, le nombre d’emplois à la sortie ne sera pas le même qu’aujourd’hui. Les régions charbonnières ne sont donc pas les seules concernées. Le secteur agricole, lui aussi, va devoir se transformer en profondeur. Je pense que toutes les régions sont potentiellement concernées, y compris celles qui n’ont pas beaucoup d’activité économique et pour lesquelles le fait de rebattre les cartes est aussi une opportunité de la redynamiser. Par ailleurs, on constate l’apparition d’un flux de personnes qui, en travaillant à distance, n’ont plus besoin de vivre autour des centres d’affaires et des métropoles et qui vont pouvoir relancer des régions marginalisées sur le plan économique.

Quel bilan provisoire peut-on tirer de la mise en œuvre du Green Deal un an après son annonce ? Selon quels critères les moyens du Fonds pour une transition juste devraient-ils être distribués ?

Philippe Portier

Je pense que c’est un bon début. La taxonomie mise en place au niveau européen me semble positive, même si elle pourrait encore être améliorée. Il faudrait des moyens beaucoup plus conséquents que ceux dont est doté aujourd’hui le Fonds européen pour une transition juste, qui ne cible que certaines régions, de manière à avoir une démarche beaucoup plus systémique. Pour cela, il faudrait vraisemblablement que l’Union européenne puisse augmenter ces ressources, y compris par l’emprunt. La réflexion autour de la taxe carbone aux frontières est également un élément essentiel pour le financement et la réussite de la transition, de même que l’augmentation du prix du carbone. Il faut aussi une incitation fiscale qui soit importante mais non brutale, et prévisible pour les entreprises. Par ailleurs, la Banque publique d’investissement Bpifrance, qui offre aux entreprises des aides à l’exportation, s’est dotée récemment de nouveaux critères et financera dorénavant davantage les projets respectueux du climat. Cette politique, qui consiste à conditionner les aides publiques à des aspects de durabilité, témoigne d’un vrai changement de mentalité et pourrait être généralisée au niveau européen.

Wolfgang Lemb

Même s’il ne s’est écoulé qu’un an depuis l’annonce du Green Deal, mon premier bilan d’étape est lui aussi positif. Plus personne ne remet en cause le Green Deal ni le fait que sa mise en œuvre exigera des efforts considérables. Concrètement, l’Union européenne doit réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 65 % d’ici à 2030. Au cours des prochains mois, quelques questions pratiques devront être traitées au niveau européen : qu’est-ce que cet objectif implique pour les normes d’émissions de CO2 imposées à l’industrie automobile et pour l’initiative hydrogène franco-allemande ?

La question du prix de l’énergie pour les consommateurs et les entreprises doit être revue en tenant compte de la concurrence internationale, tout comme les "fuites de carbone", c’est-à-dire la délocalisation d’émissions de dioxyde de carbone vers des pays tiers, phénomène qui entraîne un exode des technologies et des emplois.

Les meilleures idées risquent de faire long feu si nous ne décidons pas au niveau européen de mettre en place une infrastructure d’approvisionnement en hydrogène sur tout le territoire. La question du prix de l’énergie pour les consommateurs et les entreprises doit être revue en tenant compte de la concurrence internationale, tout comme les "fuites de carbone", c’est-à-dire la délocalisation d’émissions de dioxyde de carbone vers des pays tiers, phénomène qui entraîne un exode des technologies et des emplois. Il faudra impérativement mettre en place la taxe carbone aux frontières de l’Europe et les autres mécanismes d’ajustement aux frontières pour protéger l’industrie européenne et ses emplois, par exemple des activités chinoises. Enfin, la France et l’Allemagne ne doivent pas avoir peur de réfléchir aussi à des solutions sur des thèmes controversés comme le nucléaire. De mon point de vue, l’énergie atomique n’est pas une technologie d’avenir à cause du problème des déchets.

Pour ce qui est du Fonds pour une transition juste, nous sommes tous d’accord au sein de l’Alliance pour l’avenir de l’industrie (une initiative des associations économiques et des syndicats industriels) pour dire que les moyens prévus ne suffiront pas. Il faut commencer par définir ce qu’est une transition juste et réussie pour pouvoir en déduire des critères de répartition de ces moyens. Les collectivités territoriales et les régions doivent impérativement être associées à ce processus si l’on veut qu’au final, les personnes concernées en retirent un bénéfice concret. Des modèles doivent être développés par des initiatives politiques dans les régions. Le syndicat IG Metall a donc défini des régions pilotes dont les expériences doivent servir de projets modèles pour la transition juste. Il s’agit du sud-est de la Basse-Saxe, de la région de Ratisbonne, mais aussi de toute la Sarre. Actuellement, dans les régions pilotes, on crée des "clusters régionaux d’innovation" avec des associations de formation continue et d’autres acteurs régionaux. 

Philippe Portier

La question du nucléaire reste vivace et ne fait pas consensus en France. De fait, le pays n’a pas forcément le choix : près de 80 % de son électricité reste fabriquée à partir du nucléaire, on ne peut pas imaginer une transition de cela à zéro. C’est la raison pour laquelle le débat y est nécessairement différent de celui qui a cours en Allemagne. Si l’on regarde le passé en termes économiques, en termes d’émissions de CO2 et en termes de victimes que cette technologie a pu engendrer, le bilan est bien plus favorable que celui du charbon, ce qui ne justifie pas qu’il faille poursuivre dans cette voie. La question se reposera dans le débat public d’ici quelques années, puisque le parc nucléaire français est vieillissant et qu’il faudra décider de reconstruire ou non de nouvelles centrales. Pour le moment, une majorité de la population serait favorable à la conservation de l’énergie nucléaire, mais cela ne présume pas de l’issue d’un débat national sur le sujet. Un des éléments inquiétants qui doit attirer notre attention, c’est la ressource des terres rares qui sont nécessaires pour la filière des énergies renouvelables et que, malheureusement, l’Europe ne domine pas du tout pour la simple et bonne raison que nous sommes dépourvus de ces ressources qui sont détenues par peu de pays, en particulier par la Chine. Si les arguments écologiques sont plutôt en faveur des énergies renouvelables, c’est aussi le cas des arguments économiques, car cette filière est devenue nettement moins chère que le nucléaire. En revanche, les considérations stratégiques (pouvoir maîtriser son indépendance énergétique) continuent à plaider en faveur du nucléaire.

Le débat est complexe, il ne peut se résumer à pour ou contre. Toujours est-il que la France doit poursuivre la diminution de la part du nucléaire dans son mix électrique, investir dans la meilleure source d’énergie qui est celle de l’efficience énergétique et travailler également sur le recyclage, notamment pour certains matériaux tels que les terres rares. 

Quels projets franco-allemands doivent être mis en place ou soutenus dans le cadre de la relance pour maintenir la prospérité sociale et économique sans négliger les objectifs ambitieux de protection du climat ?

La France doit poursuivre la diminution de la part du nucléaire dans son mix électrique, investir dans la meilleure source d’énergie qui est celle de l’efficience énergétique et travailler également sur le recyclage.

Wolfgang Lemb

Il y a quelques projets qui vont dans le bon sens, par exemple l’alliance européenne pour les batteries, qui est issue d’une initiative franco-allemande. Les groupes PSA, Opel, Total et Saft ont ainsi créé Automotive Cells Company (ACC), une co-entreprise qui fabriquera des éléments de batteries dans le nord de la France et à Kaiserslautern, ce qui devrait créer 2500 nouveaux emplois. Emmanuel Macron parle de ce projet comme d’un "Airbus de la batterie électrique". Autre exemple de réussite : la coopération franco-allemande sur l’hydrogène, thème sur lequel la dena (l’Agence allemande pour l’énergie) et l’ADEME (l’agence française de la transition écologique) sont parvenues à s’entendre sur une démarche commune et des objectifs communs, et à définir un volume d’investissements. Au-delà de ces initiatives pour le climat, il faut souligner d’autres impulsions franco-allemandes qui renforcent l’autonomie stratégique de l’industrie européenne. Je pense par exemple au développement du cloud européen GAIA X ou à l’initiative CLAIRE, qui vise à stimuler la recherche en intelligence artificielle.

Philippe Portier

Comme il est souvent très compliqué de se mettre d’accord à 27 États membres, les initiatives des deux plus fortes économies européennes peuvent susciter des dynamiques bénéfiques au sein de l’UE, c’est l’idée du moteur franco-allemand. Des initiatives de coopération qui nécessitent des investissements importants, par exemple dans le domaine de l’informatique quantique ou de la cybersécurité, pourraient être envisagées, à l’instar de ce qui se fait déjà avec l’hydrogène. La voie à suivre serait certainement de créer un organe commun qui réfléchirait et déciderait de la direction à suivre pour nos industries. Nous avons un groupe de travail des organisations syndicales françaises pour réfléchir aux questions de politique industrielle et de coopération entre nos deux gouvernements. Les deux ministères de l’Économie devraient s’appuyer aussi sur les représentants des salariés. Cela pourrait permettre une transition beaucoup plus facile à mettre en œuvre au regard de l’équité et de l’enjeu démocratique.

COPYRIGHT : JOHN MACDOUGALL / AFP

 

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