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France-Italie – Un nouveau départ ?

BLOG - 23 Septembre 2019

Le président de la République Emmanuel Macron a effectué une visite éclair à Rome le 18 septembre. Il a rencontré le président de la République Sergio Mattarella, puis s’est rendu au Palais Chigi, siège de la Présidence du Conseil, pour dîner avec Giuseppe Conte avant de donner avec celui-ci une conférence de presse. Cela s’est passé dans un très bon climat : les deux hommes ont célébré l’amitié franco-italienne et souligné leurs nombreux points de convergence sur des sujets aussi importants que les migrations et la politique économique de l’Union européenne.

Une visite symbolique, mais aussi politique

Cette visite, expliquait-on du côté de l’Elysée, n’a de valeur que symbolique. Elle est certes symbolique, mais aussi lourde de sens politique. D’abord par le choix, décidé de manière assez précipitée, du jour de la visite du Président français : il est devenu le premier chef d’Etat étranger à venir voir le nouveau gouvernement italien, devançant de 24 heures la visite du président de la République allemande Frank-Walter Steinmeier prévue, elle, depuis plus longtemps. Ensuite, par sa forme : un séjour de quelques heures, relativement discret malgré le protocole italien fort solennel, la multiplication des gestes et des propos aimables du Président français envers ses interlocuteurs italiens, l’expression d’une forte empathie envers l’Italie ("je ne mésestime pas ce que le peuple italien a vécu" avec l’afflux massif de migrants entre 2014 et 2017) ; bref tout faire pour ne pas prêter le flanc aux critiques de Matteo Salvini, désormais dans l’opposition et qui ne cesse de dénoncer le "complot" fomenté selon lui par Bruxelles, Berlin et Paris pour imposer ce gouvernement et le mettre sous la coupe de ces trois capitales. Enfin, des engagements ont été pris.

  • Sur l’immigration, afin de promouvoir au sein de l’Union européenne "une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre" à l’accueil des migrants sous peine de sanctions pour ceux qui ne le feraient pas et pour remettre à plat les accords de Dublin.
  • En matière économique, pour agir ensemble au sein de l’Union européenne pour des programmes de relance, de reprise de la demande intérieure et d’investissements en faveur de l’éducation, de la recherche et en matière stratégique.
  • En politique internationale, Emmanuel Macron et Giuseppe Conte ont affirmé vouloir agir de concert pour régler la crise libyenne. A été décidé aussi de renforcer la coopération culturelle entre les deux pays.

Enfin, il a été annoncé la tenue en début d’année prochaine du traditionnel sommet franco-italien qui ne s’est pas tenu en 2018 ni donc cette année, et, dans le même temps, de finaliser la rédaction du Traité du Quirinal qui scellerait l’amitié entre nos deux pays un peu sur le modèle de celui signé en 1963 entre la France et l’Allemagne, dont la signature avait été suspendue par le précédent gouvernement.

Si la France et l’Italie arrivaient à agir de front, de manière coordonnée, au sein de l’Union européenne, cela pourrait avoir un certain poids. Mais l’entente affichée entre le chef de l’Etat français et le chef du gouvernement italien se heurte à de multiples obstacles.

Les polémiques entre Rome et Paris, les déclarations fracassantes de certains ministres italiens et français, le soutien de Luigi Di Maio, leader du Mouvement 5 étoiles, alors vice-président du Conseil et ministre du Développement économique, du travail et des politiques sociales, apporté aux Gilets jaunes à l’occasion d’un déplacement en France même, le rappel de l’ambassadeur de France à Paris, un geste sans précédent depuis 1945, tout cela est donc volontairement oublié. En vérité, la détente s’était déjà amorcée notamment entre les deux présidents de la République dès la fin de l’hiver, et entre les deux gouvernements, le ton avait quelque peu baissé. C’était le résultat de l’action efficace des diplomates français, italiens et de diverses personnalités, mais aussi de la prise en compte des relations économiques considérables entre les deux pays qui auraient pu être affectées si se poursuivait une telle détérioration politique entre les deux capitales.

Cette fin de journée du 18 septembre signifie-t-elle un nouveau départ des relations franco-italiennes ? C’est l’intérêt évident des deux pays. La France a besoin de l’Italie, troisième puissance économique et deuxième puissance industrielle de l’Union européenne, pour essayer de faire passer ses propositions en matière économique auprès de l’UE. L’Italie a besoin de la France et de l’Union européenne pour régler la question épineuse des migrants : celle-ci est l’un des ingrédients de la popularité de Matteo Salvini et, en outre, on assiste en ce moment à une petite mais significative reprise des arrivées en Italie d’embarcations de migrants. Si la France et l’Italie arrivaient à agir de front, de manière coordonnée, au sein de l’Union européenne, cela pourrait avoir un certain poids. Mais l’entente affichée entre le chef de l’Etat français et le chef du gouvernement italien se heurte à de multiples obstacles.

Une réconciliation qui ne règle pas quelques sujets de tensions

D’abord au niveau européen. Plusieurs pays, en particulier en Europe centrale, ne veulent pas entendre parler d’une répartition des migrants. Par ailleurs, nombre de membres de l’Union européenne, à commencer par l’Allemagne, ne peuvent tolérer d’accorder une certaine souplesse en matière de comptes publics réclamée, selon des modalités au demeurant quelque peu différentes, par Paris et Rome : et de pointer les dettes publiques de la France (99,7 % du PIB) et surtout de l’Italie (134 % du PIB).

Ensuite, du côté italien. Le gouvernement reposant pour l’essentiel sur l’alliance Mouvement 5 étoiles-Parti démocrate qui vient de se mettre en place non seulement n’est pas soutenu par l’opinion publique à en croire les sondages, mais comporte une série d’incertitudes. Le président du Conseil Giuseppe Conte se présente désormais comme un modéré et un pro-européen alors que des mois durant, dans le précédent gouvernement Mouvement 5 étoiles-Ligue, il acceptait presque tout ce que proposaient ces deux partis et tenaient des propos ambivalents concernant l’Union européenne. Quelle fiabilité lui accorder même s’il semble maintenant s’être construit cette nouvelle stature, et de ce fait, reçoit le soutien des chefs d’Etat et de gouvernements européens et même du Président Trump ? L’alliance entre le Mouvement 5 étoiles et le Parti démocrate (PD) est contre-nature, et provoque des divisions internes à ces deux formations. Le Mouvement 5 étoiles est totalement imprévisible. Hier, il fustigeait l’Union européenne et, même avant les élections de mars 2018, il réclamait un référendum sur l’euro, mais en juin dernier ses députés européens ont voté en faveur d’Ursula von der Leyen, tandis que récemment les mêmes se sont abstenus à propos de la nomination de Christine Lagarde à la tête de la BCE.

Matteo Renzi est sorti du PD avec une quarantaine de parlementaires pour tenter de créer un parti personnel, totalement à son service, qui veut se placer au centre pour attirer les modérés de gauche qui se méfient du Mouvement 5 étoiles et les modérés de droite qui rejettent Matteo Salvini. Continûment, Matteo Renzi va chercher à influencer le gouvernement pour tenter de se refaire une santé politique. Bref, cette alliance "Tout sauf Salvini" est fragile et l’accord de gouvernement en 29 points qui a été signé masque des désaccords de fond sur des sujets cruciaux.

Pour que la relation politique franco-italienne réamorcée à l’occasion de cette journée du 18 septembre puisse vraiment se consolider, cela supposerait que ce gouvernement dure quelque peu.

Certes, la France, comme l’Union européenne, tentera de s’appuyer sur Sergio Mattarella, sur Giuseppe Conte, et sur deux ministres clés du PD, celui de l’économie et des finances, Roberto Gualtieri, qui a une grande expérience du Parlement européen, et celui des affaires européennes, Vincenzo Amendola. Mais leur action risque à tout moment d’être entravée par les polémiques et les crises qui ne manqueront pas d’éclater au sien de la coalition gouvernementale. Pour que la relation politique franco-italienne réamorcée à l’occasion de cette journée du 18 septembre puisse vraiment se consolider, cela supposerait que ce gouvernement dure quelque peu. Ce qui plaide en ce sens c’est que le Mouvement 5 étoile, le Parti démocrate et celui de Matteo Renzi (qui s’appelle Italia Viva) veulent à tout prix éviter une crise fatale au gouvernement qui obligerait le président de la République à dissoudre aussitôt les Chambres, avec donc de fortes chances que Matteo Salvini triomphe dans les urnes. Par ailleurs, tous voudraient tenir ensemble jusqu’en 2022 lorsque le mandat de Sergio Mattarella arrivera à échéance afin de pouvoir se mettre d’accord pour élire un nouveau président de la République. Mais le chemin est semé d’embûches et, par exemple, les prochaines élections régionales en Ombrie, Calabre et Emilie-Romagne pourraient déterminer d’ores et déjà le sort de l’exécutif si le Mouvement 5 étoiles et Parti démocrate enregistraient de mauvais résultats.

Les limites d’une reprise de l’amitié sans nuages entre l’Italie et la France se trouvent aussi du côté de Paris. En premier lieu, parce qu’en dépit des propos du président de la République, il reste des divergences entre nos deux pays. Par exemple, sur les migrants : l’Italie voudrait une répartition de tous les migrants alors que la France ne parle que de ceux qui demandent l’asile, établissant ainsi une distinction avec les migrants pour raisons économiques que ne fait pas Rome. Ou sur la politique économique : la France n’entend pas demander de la compréhension de ses partenaires européens pour l’énorme dette italienne, quand bien même la sienne se creuse elle aussi, contrairement aux engagements du Président Macron. Mais plus profondément et plus structurellement, des motifs de frustration et de friction persisteront. En politique internationale, car l’Italie s’irrite souvent des initiatives françaises prise sans consulter les autres capitales - elle n’est pas la seule dans l’Union européenne - par exemple sur la Libye. Et surtout car, pour Paris, ce qui compte avant tout, depuis plus de 50 ans, c’est le rapport avec Berlin. Celui avec Rome est considéré comme secondaire, ce qui exaspère les Italiens. Et cela n’est pas prêt de changer.

Ainsi, le rapport politique entre la France et l’Italie devrait désormais réellement s’améliorer, confortant les multiples et denses relations qui existent entre nos deux pays sur le plan économique ou culturel. Mais il a peu de chances de se transformer en un "axe" stable et puissant.

 

Copyright : Alberto PIZZOLI / AFP

 

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