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France - Allemagne : à la conquête du New Space ?

Entretien avec Arthur Sauzay et Sebastian Straube

INTERVIEW - 1 Mars 2019

Nouveaux acteurs "disruptifs", innovations accélérées, baisse drastique des coûts... Mais qu’est-il en train de se passer dans le secteur spatial ? Comment ces nouvelles réalités, regroupées sous l’expression de "New Space", affectent-elles les acteurs traditionnels du secteur ? Et surtout, quel rôle les Etats et leurs agences devraient-ils jouer dans ce nouveau contexte ? Afin d’aborder ces questions fondamentales, l’Institut Montaigne et l’ambassade d’Allemagne en France ont organisé le 21 février dernier un important événement réunissant les principaux acteurs du secteur spatial, qu’ils soient hauts représentants d’organismes clés ou entreprises privées : l’Agence spatiale européenne (ESA), le Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique (DLR), la NASA, le Centre national d'études spatiales (CNES), l'Agence d'exploration aérospatiale japonaise (JAXA), Airbus Group, Interstellar Ventures ou Thrustme. L’événement était inauguré par le directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, Thomas Jarzombek (membre du Bundestag et coordinateur du gouvernement fédéral allemand des affaires aéronautiques et spatiales), Bernard Larrouturou (directeur général de la recherche et de l'innovation au ministère français de la recherche et de l'innovation), l’ambassadeur allemand Nikolaus Meyer-Landrut et Johann-Dietrich Wörner (directeur général de l'ESA).

Qui de mieux qu'un expert français et un entrepreneur et investisseur allemand pour évoquer les défis que cette réalité du "New Space" pose à deux pays leaders du spatial que sont la France et l'Allemagne ? Arthur Sauzay, contributeur sur les questions spatiales à l'Institut Montaigne et Sebastian Straube, fondateur et directeur général d'Interstellar Ventures, partagent leurs analyses dans cette conversation franco-allemande.

Quel est le rôle actuel du "couple" franco-allemand dans la stratégie spatiale européenne et dans quelle mesure un tel événement peut-il contribuer à renforcer l'ambition de cette dernière ?

Sebastian Straube
Rappelons tout d’abord que les industries spatiales allemande et française sont (de loin) les plus importantes d’Europe et que l’Allemagne et la France investissent de manière significative dans le secteur spatial. Ce sont donc deux pays leaders en la matière et les principaux contributeurs au budget de l'ESA. Au-delà de ces chiffres, la France et l'Allemagne partagent une autre spécificité commune : toutes deux peuvent s'appuyer sur un riche écosystème de recherche et développement, des universités jusqu’aux clusters. Je pense bien sûr à Toulouse, qui est un grand pôle spatial regroupant des instituts de recherche, des universités et des centres de recherche et développement.

Rappelons tout d’abord que les industries spatiales allemande et française sont les plus importantes d’Europe et que l’Allemagne et la France investissent de manière significative dans le secteur spatial.

On retrouve ce même type d’acteurs et de hubs au Sud et au Nord de l'Allemagne, en particulier autour de Munich et de Brême. De plus, Berlin et Paris disposent aujourd'hui d’initiatives technologiques comparables et d'un grand nombre de centres et de laboratoires non spatiaux axés sur l'innovation ouverte et l'esprit d'entreprise. Renforcer les échanges entre ces pôles stimulerait les nouvelles activités spatiales françaises et allemandes. Enfin, nos deux pays peuvent être fiers d’être parmi ceux qui attirent le plus grand nombre d'étudiants et d'ingénieurs dans ces domaines. Il s'agit là d'une force indubitable pour le développement futur de l'industrie dans son ensemble.

Pour faire bref : nous avons les institutions, nous avons les experts et nous avons les talents, il s’agit désormais de travailler plus étroitement ensemble et de définir conjointement des projets innovants. N'oublions pas que nos deux pays collaborent déjà - Airbus Group en est un exemple éloquent. Je suis donc convaincu que l'Allemagne et la France ont un rôle très important à jouer, tant en termes d'industrie que de recherche, de développement, d'innovation et d'entrepreneuriat. Par ailleurs, nombre de grandes entreprises françaises et allemandes n’évoluant pas directement dans le secteur spatial (par exemple Renault, Alstom, Siemens, Deutsche Bahn ou encore Daimler) pourraient bénéficier grandement des innovations permises par le "New Space", bien que cela soit trop souvent sous-estimé.
 
Arthur Sauzay
Sebastian a tout à fait raison : les chiffres ne mentent pas. Le PIB de la France et celui de l'Allemagne représentent ensemble près de la moitié du PIB de la zone euro. D'un point de vue mathématique, pour relever les défis posés par cette nouvelle réalité spatiale, il apparaît logique de commencer par une initiative franco-allemande. Mais disons-le, l'argument est bien sûr aussi, par excellence, symbolique. Les exemples historiques parlent d’eux-mêmes : peu d’initiatives ont été prises à l’échelle européenne sans une impulsion franco-allemande. La double justification, à la fois économique et politique, de cette ambition franco-allemande, est finalement la raison d’être de l’événement qui nous a réunis. 
 
Néanmoins, et je tiens à le souligner, même si une nouvelle initiative européenne dans le domaine spatial pourrait être lancée au niveau franco-allemand, il n'y a aucune volonté d'être exclusif, bien au contraire. Il faut que la mise en commun des efforts soit ouverte aux secteurs économiques et aux autres gouvernements qui aimeraient se joindre au mouvement.

Selon vous, quels ont été les sujets les plus importants abordés lors de cet événement ?

Sebastian Straube

À mon avis, et c'est peut-être parce que je m’exprime ici en tant qu'entrepreneur et investisseur, la question du financement est un enjeu crucial, car, par définition, c’est lui qui permet la croissance d'une industrie. D'une manière générale, il y a un besoin réel de nouveaux mécanismes de financement et de systèmes de soutien pour tirer pleinement parti des possibilités offertes par le "New Space". Je pense aussi aux nouveaux types de partenariats privé-public (et non l'inverse) qu’il faut encore inventer. L’enjeu fondamental est le suivant : comment différents facteurs peuvent-ils se conjuguer pour soutenir la croissance des petites entreprises ou des jeunes pousses dans le secteur ? Et comment pouvons-nous permettre aux entrepreneurs européens de l'espace d'être très innovants et compétitifs dans un contexte mondial ?

A cela s’ajoute une autre interrogation, pour l’instant en suspens : face à l’affirmation de nouveaux acteurs, comment soutenir et financer l'industrie spatiale, disons, traditionnelle ? Car nous avons d’une part cette industrie classique qui est, dans une large mesure, toujours dépendante des fonds publics et qui exerce une grande influence sur les décisions en matière de financement et de soutien public. Et nous avons d’autre part cette nouvelle communauté de jeunes entreprises, en quelque sorte encore exclue de ces discussions. Tout cela doit être clarifié.
 
Arthur Sauzay
De toutes les discussions, trois points majeurs sont, à mes yeux, ressortis. 

  • Tout d'abord, personne ne parvient vraiment à s’accorder sur la définition du "New Space" ; il est vrai qu'il est difficile d'inclure pleinement sous ce terme tous les changements en cours dans le secteur spatial. Il n’y a d’ailleurs pas une vision allemande et une vision française sur la question, mais plutôt des approches différentes selon la nature des parties prenantes, c’est-à-dire selon que l’interlocuteur vienne d’une agence, d’une grande entreprise ou d’une start-up. 
     
  • Deuxièmement, les agences spatiales nationales peinent à définir clairement leurs missions. Le journaliste Peter B. de Selding, qui modérait l’un des échanges, a eu la bonne idée de demander aux représentants des agences de résumer la stratégie et le rôle actuels de leur structure. Fait intéressant, toutes les réponses étaient différentes et aucune n'était très synthétique ! Nous avons entendu beaucoup de mots-clés comme "innovation", "compétitivité industrielle", "emploi", etc. Cela montre que le rôle des différents acteurs du secteur spatial évolue et que tous doivent réfléchir à la nature de leur mission dans les années à venir.
     
  • Enfin, les relations entre le secteur public et le secteur privé évoluent, notamment en Europe. Interaction, coopération ou concurrence ? Je pense que tous les acteurs de l'espace, et les agences spatiales en particulier, devraient revoir en profondeur leur rôle. Doivent-elles soutenir directement les entreprises et si besoin y prendre des participations ? Pour l'instant, la clarté n’est pas de mise, mais une chose est certaine : les propositions en la matière seront les bienvenues. Un aspect essentiel pour moi est le fait que l'Europe n'a pas encore tiré pleinement parti des réalisations de la NASA en termes de partenariats public-privé au cours des douze dernières années.
     

En tant qu’experts tournés vers l'avenir et chacun de votre point de vue national, quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses de la coopération franco-allemande dans le domaine spatial ?

Sebastian Straube
Pour l'instant, je pense que la coopération franco-allemande pêche principalement par son manque de cohérence et qu’elle souffre d’un léger défaut de confiance. Au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement, la relation est pleine d’espoir mais il faut reconnaître que la relation entre le CNES et le Centre allemand pour l'aéronautique et l'astronautique (bien que ces derniers collaborent sur nombre d’ambitieux projets) suscite moins d’enthousiasme qu’elle ne le pourrait. En effet, plusieurs obstacles minent cette coopération ; Ariane 6 en fait partie, mais également les discussions liées aux nominations à certains postes clés. Le fait est que nos deux pays ne sont pas parfaitement en accord pour le moment. Il s’agit de trouver les moyens de surmonter ces difficultés et de nous engager dans de nouveaux projets. 
 
Il y a aussi de nombreuses raisons d'être optimiste, notamment en ce qui concerne les partenariats commerciaux. Les entrepreneurs des deux pays entretiennent des relations d'affaires très saines, nos écosystèmes sont complémentaires et tout semble s’accélérer. La bonne nouvelle, c'est que cette réalité n'est pas seulement franco-allemande, elle s'applique aussi à d'autres pays européens. En effet, nous disposons d'écosystèmes technologiques et d'innovation en pleine croissance et il convient à présent de les intégrer dans des initiatives communes.
 
Arthur Sauzay

Je suis d'accord avec Sebastian sur le fait que la confiance entre la France et l'Allemagne gagnerait à être renforcée. Certains décideurs français ont tendance à penser que l'Allemagne n'est pas prête à investir suffisamment dans l'espace. Et en même temps, il est tout à fait compréhensible que l'Allemagne surveille ses investissements avec prudence et exprime le souhait de pouvoir jouer un rôle plus important dans le processus décisionnel.
 
Mais soyons positifs : le potentiel en matière de coopération franco-allemande est plein de promesses. Nous devrions concentrer nos efforts sur la libération de ce potentiel. Comme l'a dit Sebastian, l'inclusion de nouveaux acteurs (start-ups mais aussi organisations et entreprises "non spatiales") peut être un moteur essentiel dans la dynamisation du partenariat entre nos deux pays.

l'inclusion de nouveaux acteurs (start-ups mais aussi organisations et entreprises "non spatiales") peut être un moteur essentiel dans la dynamisation du partenariat entre nos deux pays.

J'ajouterais un dernier point : ce dont nous avons également besoin, des deux côtés du Rhin, c’est d’une implication forte de la part de nos dirigeants politiques ! Personnellement, je pense qu'un discours conjointement prononcé par Emmanuel Macron et Angela Merkel et annonçant des objectifs spatiaux communs serait un signal fort envoyé à l’ensemble des parties prenantes, aussi bien du côté des start-up que des grandes entreprises, en passant par les étudiants - ou encore vis-à-vis des citoyens européens dans leur ensemble.

 

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