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États-Unis - Corée du Nord : un sommet sous tension. Trois questions à Juliette Morillot

BLOG - 1 Juin 2018

Moins de 24 heures après l’annulation soudaine du sommet de Singapour par Donald Trump, ce dernier est finalement revenu sur ses déclarations et le sommet entre les États-Unis et la Corée du Nord devrait se tenir le 12 juin prochain, à la date initialement prévue. Dans un contexte de tensions grandissantes, allant jusqu’à faire craindre un conflit nucléaire, ce sommet apparaît décisif pour l’avenir de la région.

Juliette Morillot, spécialiste de la Corée du Nord et co-auteur avec Dorian Malovic de
Le Monde selon Kim Jong-un, nous livre son analyse des enjeux de cette rencontre historique.

Quels sont les enjeux du sommet de Singapour ?

Après un an d’essais nucléaires et balistiques et de montée des tensions, le monde semble enfin réaliser que la Corée du Nord possède effectivement l’arme nucléaire. Tout ça ne date pourtant pas d’hier : le pays a effectué son premier essai nucléaire en 2006 et son programme nucléaire remonte au lendemain de la guerre de Corée. Face à ce qu’il ressent comme une menace américaine permanente, le pays a en effet souhaité se nucléariser pour se défendre, assurer son existence et créer une véritable forteresse. Si l’essai nucléaire nord-coréen réussi de septembre 2017, une bombe à hydrogène, a accéléré la prise de conscience de la communauté internationale, il est important de noter que cet essai, comme les précédents, s’inscrivait dans une logique dissuasive, de protection du pays.
 
Avant 2017, le statu quo consistant à diaboliser la Corée du Nord tout en ignorant les progrès nucléaires et balistiques du pays était bénéfique pour tous les acteurs et la Corée du Nord a joué de cette ambiguïté :

  • La Chine se contentait d’appuyer le régime nord-coréen, son allié, afin d’éviter une installation militaire américaine à ses portes et un afflux de réfugiés en Mandchourie en cas d’effondrement du régime.
  • Le Japon souhaitait éviter l’émergence d’un bloc asiatique anti-nippon, accélérée par la réunification des deux Corées.
  • Pour la Corée du Sud, l’idée d’une réunification relève du romantisme, elle n’est en pratique pas atteignable en raison de son coût et des différences significatives entre les deux Corées. La jeune génération n’y est pas favorable et redoute une chute de son niveau de vie.
  • Les États-Unis justifient depuis des années leur présence importante dans la région, face à la montée en puissance chinoise économique et militaire, par la menace que représente le régime nord-coréen.

Suite à l’essai réussi en novembre 2017 d’un missile balistique intercontinental pouvant toucher les États-Unis - qui jusque-là se sentaient moins concernés, puisque hors champ -, la réponse américaine a provoqué une montée des tensions, allant jusqu’à faire craindre un conflit nucléaire. L’idée du sommet de Singapour, entre les États-Unis et la Corée du Nord, répond ainsi à une logique de réduction des tensions sur toute la péninsule coréenne voulue par tous les acteurs afin d’éviter un conflit potentiellement nucléaire. 

Comment expliquer le flou qui règne autour de la tenue de cette rencontre historique ? 

Ce flou s’explique tout d’abord par la diabolisation de la Corée du Nord par les médias pendant des années, qui s’estompe aujourd’hui. La propagande nord-coréenne et sa rhétorique violente sont connues de tous mais on a passé sous silence les "storytellings" américain et sud-coréen, tout aussi efficaces dans leur communication. On assiste aujourd’hui d’ailleurs paradoxalement à une quasi inversion des rôles, les États-Unis devenant l’acteur irrationnel tandis que le régime coréen est traité de manière beaucoup plus respectueuse. En effet, chacun met en place une communication de crise afin d’éviter les "sujets qui fâchent", les polémiques afin de dresser un décor positif pour un sommet réussi à Singapour.
 
Le sens que donnent les États-Unis et la Corée du Nord au terme "dénucléarisation" est différent, contribuant à cette incertitude. Si la volonté de dénucléariser est sincère de la part du leader nord-coréen, elle est conditionnée par des garanties de sécurité pour le régime. Il convient de savoir ce que les États-Unis sont prêts à donner en échange à la Corée du Nord. Cette dernière a entrepris un certain nombre de gestes concrets, tels la libération de trois prisonniers américains et la destruction de tunnels du site atomique de Punggye-ri. Or, la récente reprise d’exercices nucléaires conjoints entre les États-Unis et la Corée du Sud constitue une agression aux yeux du régime nord-coréen. Les États-Unis sont-ils prêts à interrompre ces manœuvres et diminuer leur présence militaire en Corée du Sud ? Lors de la rencontre historique de Panmunjom en avril, les deux leaders coréens se sont accordés sur une dénucléarisation de la "péninsule". Cela englobe le Nord certes, mais aussi le Sud et les États-Unis, notamment le parapluie nucléaire américain.
 
Dans ce cadre, l’évocation de l’expérience libyenne par John Bolton et Mike Pence a été reçue par l’establishment nord-coréen comme une menace. Alors que le président Trump et Mike Pompeo souhaitent faire aboutir ce sommet, il semble que Bolton et Pence œuvrent à son échec. Si la Corée du Nord a réagi calmement à cet affront, marquant sa volonté de poursuivre le dialogue, la réaction de Donald Trump, qui a décidé d’annuler ce sommet (pour ensuite le reprogrammer), relève de l’émotion. 

Que cela signifie-t-il pour l'avenir de la dissuasion nucléaire ainsi que des relations entre les États-Unis et la Corée du Nord ?

S’agissant de la dissuasion nucléaire, il y a peu de chances que la construction de l’arme nucléaire nord-coréenne encourage d’autres pays à faire de même. Elle ne s’est en effet pas faite du jour au lendemain et répond à un processus long, difficile, demandant de lourds sacrifices. Ainsi, peu de pays ont les moyens et les capacités technologiques de suivre cet exemple.
 
Concernant les relations entre les États-Unis et la Corée, le sommet et la signature d’un pacte de non-agression contribueraient à apaiser les tensions, à condition que les États-Unis jouent le jeu et prennent en compte les demandes nord-coréennes. Celles-ci reposent sur quatre aspects : la signature d’un traité de paix sur toute la péninsule, la signature d’un pacte de non-agression de la part des États-Unis, et la possibilité pour la Corée du Nord de poursuivre un programme nucléaire civil, lui permettant d’établir un dialogue d’égal à égal avec les grandes puissances mondiales, sans oublier bien sûr une levée des sanctions économiques. La Corée du Nord veut ainsi normaliser ses relations avec le monde par le biais d’ambassades. De son côté, Donald Trump souhaite une dénucléarisation complète, vérifiable, rapide et irréversible, ce qui témoigne de la mauvaise qualité des spécialistes qui entourent le président américain. En effet, Siegfried Hecker, spécialiste américain renommé du nucléaire, affirme que la dénucléarisation pourrait prendre jusqu’à une dizaine d’années. Il s’agit pour Donald Trump, plutôt que de fixer de tels objectifs inatteignables, de rassurer la Corée du Nord quant à la survie de son régime : celui-ci doit comprendre que sa sécurité ne dépend pas de l’arme nucléaire.
 
Les enjeux sont importants pour les deux dirigeants, qui tentent d’affirmer leur pouvoir. Donald Trump a besoin de faire valoir un succès sur la scène internationale, tandis que Kim Jong-un entend montrer sa carrure de chef d’État international, capable de tendre la main afin d’obtenir satisfaction de ses demandes. Ces enjeux se doublent bien sûr d’un impact important pour les deux chefs d’État sur le plan intérieur : un sommet réussi placera Donald Trump en position favorable pour les midterms qui se profilent en novembre prochain et renforcera l’image de Kim Jong-un auprès des Nord-Coréens qui, plus que jamais, voient en lui non seulement le défenseur du pays mais aussi un homme de paix qui désormais va se consacrer, comme il l’a annoncé, à l’économie du pays.

 

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