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En Birmanie, les très mercantiles motivations des généraux putschistes

ARTICLES - 22 Février 2021

Les généraux ont-ils, le 1er février dernier, déclaré la guerre au peuple du Myanmar ? Sommes-nous sur le point d'assister à une répétition tragique de ce que fut l'histoire de la Birmanie en 1988, avec une répression sanglante par l'armée de toute expression de la volonté populaire ? Pourquoi un coup d'État militaire et pourquoi maintenant ? L'armée n'était-elle pas encore au pouvoir au Myanmar ? Pourquoi a-t-elle fait le choix d'adopter, à retardement (les élections se sont tenues le 8 novembre 2020), un comportement "à la Donald Trump" en contestant des résultats qui étaient tout sauf serrés ? Le LND (le parti d'Aung San Suu Kyi), avec plus de 80 % des voix, avait remporté une victoire incontestable.

Humiliation et crainte

Les généraux birmans sont motivés par un mélange d'humiliation et de crainte. La défaite de leur camp a tout simplement été trop grande. Le résultat des urnes ne risquait-il pas de pousser le LND à remettre en cause le délicat équilibre entre civils et militaires ? Ils craignaient surtout une possible réforme constitutionnelle s'attaquant aux privilèges des militaires, qui continuent à accaparer une grande partie de la richesse du pays. De l'Algérie à l'Égypte en passant par la Russie, la question de la transition du pouvoir est rendue infiniment plus complexe par sa dimension patrimoniale. Comment garder la richesse quand on n'a plus le pouvoir, alors même que la concentration du pouvoir constitue le plus sûr moyen d'accumuler et de conserver la richesse ? En Égypte ou en Algérie, l'armée s'abrite derrière l'argument "Moi ou le chaos. Laissez-moi conserver ma richesse, je protège votre vie". On n'est pas si loin des fondements des privilèges de la noblesse d'épée au Moyen-Age européen.

Au Myanmar, il n'y a pas de réelle menace de fondamentalistes musulmans. Les Rohingyas ne constituent pas une minorité fanatisée, assoiffée d'idéologie religieuse et de pouvoir.

"Grand bond en arrière"

Pour justifier son récent putsch antidémocratique, l'armée birmane s'abrite derrière un argumentaire beaucoup plus ténu, sinon parfaitement absurde. Comme les partisans de Donald Trump aux États-Unis, elle évoque la défense de la cause démocratique après des "élections volées". Il est clair que le "pourquoi" du nouveau "coup" des militaires n'est pas à chercher du côté de la pureté démocratique, mais du côté de leur portefeuille. La rationalité du coup d'État est principalement le produit de ce que l'ancien président de la Federal Reserve Bank Alan Greenspan résumait par l'expression d'"avidité contagieuse".

La rationalité du coup d'État est principalement le produit de ce que l'ancien président de la Federal Reserve Bank Alan Greenspan résumait par l'expression d'"avidité contagieuse".

Mais cette tentation du "grand bond en arrière" - celle de reproduire trente-trois ans plus tard le coup de 1988 - peut s'expliquer aussi pour des raisons politiques et stratégiques. Précisément parce qu'elle a refusé de prendre ses distances avec l'armée sur la question du traitement des Rohingyas, Aung San Suu Kyi ne jouit plus - au moins sur le plan international - du statut qui était le sien lorsqu'elle reçut le prix Nobel de la paix. La communauté internationale - pensent les dirigeants de l'armée birmane - ne se fait plus guère d'illusions sur l'avenir de Myanmar. À l'heure du Covid, elle a surtout d'autres priorités. Les nouvelles du Myanmar, à de rares exceptions près, comme BBC World, ne font pas la une des journaux télévisés.

Les généraux birmans ne comptent pas seulement sur le gigantesque parti de l'indifférence mondiale. Ils savent aussi qu'ils disposent du soutien de la Chine et ce, pas seulement pour bloquer toute résolution contre eux au Conseil de sécurité de l'ONU. Les Chinois n'entendent-ils pas dissuader les dirigeants des pays démocratiques de se mêler de ce qui les regarde : l'avenir de la démocratie dans le monde ?

Les "démocraties illibérales"

De Hong Kong au Myanmar, la Chine semble s'être engagée délibérément dans une épreuve de volonté politique contre le modèle démocratique et ses tenants. Tout se passe comme si le débat du début des années 1990, entre Francis Fukuyama et Samuel Huntington, se poursuivait. Certes la démocratie est loin de l'avoir emporté, mais le conflit des civilisations n'a pas effacé la querelle idéologique entre modèle démocratique et despotisme. Cette querelle a simplement été rendue plus complexe par l'émergence des "démocraties illibérales". Où placer aujourd'hui, l'Inde, la Hongrie, la Pologne, les Philippines ou la Turquie ?

La Chine ne croit guère au réveil de l'Amérique et méprise politiquement l'Union européenne. En offrant une "couverture politico-stratégique implicite" aux généraux birmans, comme on parlait hier de "couverture aérienne" dans les conflits classiques, Pékin entend consolider ses avantages en Asie, sinon avancer ses cartes dans le monde. Les manifestants qui défilent dans les principales villes du Myanmar ne s'y sont pas trompés. Ils soutiennent la cause de la démocratie, au-delà de la personne même d'Aung San Suu Kyi, mais ils dénoncent aussi l'interférence de la Chine dans les affaires de leur pays. 

En offrant une "couverture politico-stratégique implicite" aux généraux birmans, Pékin entend consolider ses avantages en Asie. 

Frapper au portefeuille

Est-ce à dire que la communauté internationale ne peut que rester silencieuse face à des militaires qui jouissent de la protection d'un tel "parrain" chinois ? Pourtant entre le classique "Nous ne ferons rien, bien sûr" et des pressions politiques dignes de ce nom, il existe une troisième voie, efficace à la marge. Il s'agit d'attaquer les principaux militaires putschistes, de manière nominale, là où cela fait mal, à leur portefeuille. Il s'agit de leur dire : "Votre coup de force avait pour objectif ultime de protéger votre contrôle sur les richesses de votre pays. Ce projet risque de se retourner contre vous. La politique de sanctions ciblées contre les dirigeants militaires, inspirée de ce qui est pratiqué à l'encontre de la Russie, va vous appauvrir. De plus, 2021 n'est pas 1988. La jeunesse unie dans la rue n'a pas connu la répression sanglante de 1988. Elle se mobilise à travers un Internet que vous ne pouvez complètement suspendre, sans nuire à l'économie birmane et donc à votre richesse."

Les crises à Hong Kong et au Myanmar - au-delà de leurs différences - n'illustrent pas seulement la fragilité de la démocratie, mais aussi la résilience des tenants de sa cause.






Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 21/02/2021).

Copyright : Sai Aung Main / AFP

 

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