Le sentiment d’une France bloquée, où le destin social est joué d’avance, domine très largement dans l’opinion, un sentiment qui (paradoxalement) constituait le cheval de bataille du projet macronien. Les catégories les plus touchées par les inégalités et les plus exposées aux nouveaux risques de la mondialisation ont rapidement considéré que la "révolution" promise n’améliorerait pas de manière fondamentale leur situation. L’incompréhension totale s’était d’ailleurs clairement manifestée au moment de la réforme des cotisations sociales : d’un côté, un gouvernement ne cessant de monter au créneau sur le thème de l’amélioration du pouvoir d’achat ; de l’autre, une immense frustration que cette augmentation ne se traduise que par quelques dizaines d’euros par mois en plus sur la fiche de paie. Le même scénario se reproduisit avec la suppression partielle et progressive de la taxe d’habitation ou encore l’annonce du plan de lutte contre la pauvreté, le "reste à charge 0". Bien avant les Gilets jaunes, de multiples signes indiquaient clairement une importante rupture du faisceau qui avait uni Emmanuel Macron à une France en attente d’un homme politique pragmatique, réglant les problèmes et libérant les énergies prisonnières des inégalités.
Cette rupture fut une grande déchirure de la confiance, comme en atteste les courbes de popularité qui ont flirté au mois de décembre avec les niveaux atteints par François Hollande. Tout l’enjeu, pour Emmanuel Macron est, à présent, d’essayer de retisser tout ou une partie de ce faisceau. Toutes ses récentes prises de paroles, déclaration ou allocutions, s’inscrivent dans cette même direction. L’analyse de son discours prononcé à l’Elysée le 25 avril avant la séquence des questions-réponses avec les journalistes, en dit très long à cet égard. Ce texte, riche en contenus multiples, nécessiterait plusieurs analyses. Plusieurs directions sont en effet possibles pour en faire ressortir les secrets sémantiques. Mais avant même cela, remarquons que le discours présidentiel repose sur un subtil jeu de miroirs et de glace sans tain : annoncé comme une grande rupture ("rien ne sera plus comme avant"), le discours ne cesse en fait de faire revivre, en creux, le projet initial d’Emmanuel Macron. Tacticien de la politique au meilleur sens du terme, le chef de l’Etat est également un bon dialecticien : comme au judo, il se sert de la puissance de l’adversaire pour mieux le renverser. Au tennis, cela s’appelle jouer "à la McEnroe"…prendre la balle au sommet du rebond et laisser l’adversaire s’user à donner des effets ou taper fort. Il ne faut en effet pas se tromper : Emmanuel Macron n’a rien cédé de son projet initial, en tout cas rien de fondamental. Le mérite, le travail, l’appel aux valeurs de la France, la société de l’équité et non des rentes de situation, la modernisation de l’Etat et la réflexion sur son périmètre, un nouvel "acte de la décentralisation", ne sont que quelques exemples qui jalonnent le discours présidentiel du 25 avril de manière directe ou entre les lignes. La question se pose d’ailleurs de savoir si c’est le projet de départ d’Emmanuel Macron qui a été ainsi rappelé ou si c’est seulement l’apparence de ce projet, à présent. Autrement dit, le projet de départ s’est-il adapté à la sortie de crise des Gilets jaunes ou a-t-il été remis en cause plus fondamentalement ? À moins que le macronisme de départ ne soit, en lui-même, suffisamment plastique pour se remodeler en fonction des contextes et des évènements.
Ajouter un commentaire