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Emmanuel Macron à Beyrouth et Bagdad – une nouvelle approche française pour le Levant ?

BLOG - 9 Septembre 2020

Lors de son spectaculaire déplacement à Beyrouth du 6 août, le Président Macron avait parlé un langage de vérité aux dirigeants libanais. Il avait aussi annoncé qu’il reviendrait dans la capitale libanaise le 1er septembre. Il n’a naturellement pas manqué d’être présent au rendez-vous, justifié de surcroît par l’anniversaire d’un événement fondateur pour la relation franco-libanaise, la proclamation du Grand-Liban en 1920.

Emmanuel Macron a-t-il raison de s’engager aussi résolument en faveur d’un changement au Liban ? La France peut-elle obtenir les réformes nécessaires d’une classe politique locale accrochée au statu quo depuis des décennies ? Pourquoi le président de la République s’est-il ensuite rendu, pour une brève visite, à Bagdad ? Assiste-t-on à une relance de la politique française au Levant ?  

On retrouve dans la situation du Liban et dans celle de l’Irak des similitudes ou en tout cas des éléments communs. Il s’agit de deux pays "riches" qui sont maintenant des pays ruinés. Dans le cas de l’Irak, les conflits internes interminables, une gouvernance chaotique, puis depuis quelques mois l’effondrement des prix des hydrocarbures ont amenuisé les bénéfices de la rente pétrolière. Dans le cas du Liban, la puissance financière qui faisait la force de l’économie libanaise, s’est érodée ces dernières années, puis s’est effondrée. Au Liban comme en Irak, une partie de la société civile est entrée dans une véritable dissidence face à un système de répartition du pouvoir entre partis confessionnels corrompus, bloquant toute possibilité d’évolution. La répression a coûté la vie ces deniers mois à plus de 500 manifestants en Irak, ce qui n’est pas le cas au Liban.

Enfin, sur le plan géopolitique, les deux pays subissent le contre choc des phénomènes qui traversent toute la région : l’affaiblissement des communautés sunnites face à la montée en puissance des chiites, l’ascendant pris par les milices ou autres acteurs non-étatiques, l’hypothèque que fait peser la menace terroriste régionale et la prolongation du régime d’Assad en Syrie. L’Irak comme le Liban disposent, il faut bien le dire, d’une souveraineté limitée, en raison de leurs dissensions internes, mais aussi du fait des interférences dont ils sont le théâtre de la part de puissances tutélaires rivales – Iran, États-Unis, Arabie saoudite, Qatar et, de plus en plus, Turquie.

Le message sur la souveraineté inclusive

C’est d’ailleurs le thème du soutien de la France à la souveraineté des États du Levant qui a fourni une sorte de soubassement conceptuel aux propositions du Président lors de ses deux visites. Emmanuel Macron, quelques jours avant son déplacement, avait avancé l’idée d’une "souveraineté inclusive", dans une intéressante intervention au Forum Moyen-Orient Méditerranée de Lugano fin août. On peut voir dans de telles formules une tentative de réfuter implicitement le reproche fait à la France de pratiquer elle-même l’ingérence extérieure, ou un goût de la conceptualisation un peu décalé par rapport aux dures réalités régionales. Elles s’inscrivent cependant dans une tradition de la diplomatie française dans la région, qui a toujours estimé que le retour à la stabilité passait par un rétablissement de l’autorité de l’État. Les diplomates français actuels ajoutent : "pas n’importe quel État" – mais un État capable d’intégrer la diversité des identités propre aux populations locales et de répondre aux aspirations de la société civile.

Le message est courageux, il ne peut pas plaire aux puissances régionales – en particulier l’Iran, qui dispose d’instruments d’influence puissants au Liban (Hezbollah), en Irak (multiples liens) et bien sûr en Syrie. Il prend à contrepied les élites politiques qui se partagent le pouvoir dans les pays concernés ou les acteurs non étatiques comme les milices qui sont les relais des interférences extérieures ; mais il ne s’appuie que dans une certaine mesure sur les sociétés civiles puisqu’il s’agit bien in fine de rétablir un ordre étatique. Sur ce dernier point, notons par exemple que dans l’avion qui le menait à Beyrouth le 1er septembre, Emmanuel Macron a indiqué à Politico qu’il était le seul à pouvoir "sauver le système" au Liban, alors qu’il avait eu des mots très durs le 6 août pour dénoncer le dit "système". D’une visite à l’autre, son discours a paru s’infléchir, mettant désormais en avant les réformes administratives et financières plus qu’un "nouveau pacte politique".

Au Liban, la France dispose de certains leviers qui ne relèvent pas seulement de son rôle historique et de sa connaissance du terrain.

Comment un message sur la "souveraineté inclusive" peut-il passer dans cette région et dans les circonstances actuelles ? Au Liban, la France dispose de certains leviers qui ne relèvent pas seulement de son rôle historique et de sa connaissance du terrain. C’est en porte-parole incontesté de la communauté des bailleurs de fonds que s’exprime le président de la République. L’état de délabrement du pays et le choc de l’explosion du 4 août rendent plus difficile la résistance des partis libanais aux exigences de réforme.

Il est possible en outre que l’Iran partage avec la France un intérêt commun au "sauvetage" du Liban. Le Hezbollah apparaît de surcroît sur la défensive tant sa responsabilité dans le stationnement des tonnes de nitrate d’ammonium sur le quai numéro 9 du port de Beyrouth apparaît évidente.

De fait, un nouveau Premier ministre a été désigné, un peu avant l’arrivée de M. Macron pour sa seconde visite. Il s’agit de Mustapha Adib – technocrate au profil discret, très lié avec le système en place, alors que Paris avait sans doute en tête un autre nom. On dit d’ailleurs à Beyrouth que la classe politique aurait préféré éviter qu’un nouveau chef du gouvernement soit en place avant le 1er septembre, de manière à dissuader le Président français de revenir à la date prévue. En marge des cérémonies d’anniversaire de la proclamation du Grand-Liban, Emmanuel Macron a en tout cas obtenu des partis l’engagement qu’un "gouvernement de mission" serait formé dans une quinzaine de jours ; de tels délais tranchent singulièrement avec les mœurs politiques locales, qui demandent des mois pour constituer un cabinet ministériel (généralement pléthorique). Le Président français a rappelé les priorités qui lui paraissent devoir orienter l’action d’un nouveau gouvernement : "l’aide aux victimes de l’explosion et la reconstruction du port, la réforme du secteur de l’électricité, le contrôle des capitaux, la gouvernance juridique et financière, la lutte contre la corruption et la contrebande, la réforme des chantiers publics".

Sur un plan géopolitique, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah avait fait des déclarations positives à la veille de la visite présidentielle du 1er septembre. À l’autre bout du spectre, le Secrétaire d’État Pompeo a marqué son soutien à la démarche des Français ("malgré un désaccord sur le Hezbollah", a rappelé un haut fonctionnaire américain). Il reste que les bisbilles paralysantes entre acteurs de la classe politique libanaise ont repris leur cours dès que le président de la République est retourné en France. Il est plus que vraisemblable qu’Emmanuel Macron ne lâchera pas le morceau : son entourage a fait état de la possibilité de recourir à des sanctions individuelles pour dissuader les dirigeants politiques qui s’opposeraient aux réformes ; le Président planifie deux nouvelles conférences à Paris en octobre, l’une sur le suivi de l’aide d’urgence et l’autre sur les réformes attendues du Liban par la communauté internationale ; à sa manière habituelle, il prévoit une série de rendez-vous avec les responsables libanais.

Quel retour à Bagdad ?

En Irak, la France a beaucoup moins d’atouts qu’au Liban. Les dirigeants français auraient aimé opérer un "grand retour" à Bagdad après la défaite de Daech et les élections générales de mai 2018. Début 2019, les conditions paraissaient réunies pour que l’Irak connaisse un nouvel élan et joue même un rôle régional positif. Les autorités françaises se déclaraient alors disposées à "doubler la coopération" avec l’Irak dans tous les domaines. Les visites de hautes personnalités politiques n’ont jamais cessé entre les deux pays. Différents facteurs sont venus mettre en cause ces brillantes perspectives : la révolte dans la rue a conduit à la démission du gouvernement, entraînant des mois de vacance du pouvoir ; la situation économique du pays s’est beaucoup dégradée en raison de la chute des prix du pétrole puis des troubles intérieurs et de l’impact du Covid-19 ; enfin, l’élimination par les Américains début janvier du général iranien Qassem Soleimani et d’un dirigeant clef des milices chiites irakiennes, Abou Mahdi al-Morandis, s’est traduite par une aggravation de la tension entre l’Iran et les États-Unis sur le terrain.

Si le Président Macron a choisi de faire escale à Bagdad en revenant de Beyrouth, c’est parce qu’à nouveau, une chance fragile d’amélioration de la situation paraît s’ouvrir en Irak. Un nouveau Premier ministre, M. Moustafa al-Kazimi, est en place, réputé proche des Américains mais ayant bénéficié d’un accord tacite des Iraniens. Il s’est entouré de quelques ministres de poids, tel le ministre des Finances, M. Ali Abdul-Amir Allawi. Moustafa al-Kazimi bénéficie pour l’instant d’un soutien de la "majorité silencieuse" du pays sans être pour autant l’homme de la société civile. D’ores et déjà, ses efforts de reprise en main des appareils de sécurité irritent manifestement les Iraniens. De difficiles règlements de compte internes sont sans doute devant lui. Il s’efforce cependant de reprendre le contact avec Washington et l’ensemble des pays de la région et paraît apte à mener une politique réformiste.

Bagdad paraît souhaiter en effet que la France avance avec discrétion et qu’elle puisse entraîner avec elle un éventail de partenaires, européens au premier chef, mais aussi parmi les pays du Golfe ou d’autres pays arabes.

Dans un tel contexte, les Français doivent bien mesurer ce que peut être leur contribution. Presque aucun grand projet économique franco-irakien n’a vraiment décollé au cours de ces dernières années, malgré la mise en place par Paris d’une ligne de crédit d’un milliard d’euros. C’est plutôt sur Londres que compte le Ministre Ali Allawi pour restaurer la crédibilité financière de l’Irak. La France est davantage attendue sur le plan culturel et éducatif, sur les questions de défense et de sécurité (pour lesquelles la coopération n’a jamais cessé) et bien entendu sur le plan politique. Sur ce dernier terrain, la "souveraineté inclusive" est un programme susceptible de rencontrer les aspirations de beaucoup d’Irakiens, à condition d’être mis en œuvre avec une prudente détermination. Bagdad paraît souhaiter en effet que la France avance avec discrétion et qu’elle puisse entraîner avec elle un éventail de partenaires, européens au premier chef, mais aussi parmi les pays du Golfe ou d’autres pays arabes.

Au total, l’investissement renouvelé de la France au Levant dont témoigne la double visite d’Emmanuel Macron ne constitue-t-elle pas une prise de risque disproportionnée par rapport aux résultats que l’on peut en attendre ? On peut répondre à cela que "qui ne risque rien n’a rien". De surcroît, il est important que la France – en coordination si possible avec les autres Européens, y compris les Britanniques – reste engagée là où elle le peut au Proche-Orient : dans le contexte notamment de l’après élection présidentielle américaine, il est probable que l’heure de vastes marchandages ou de nouvelles tensions dramatiques revienne dans cette région.

 

 

Copyright : GONZALO FUENTES / POOL / AFP

 

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