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Elections présidentielles à Madagascar : retour vers le passé ?

Entretien avec Francis Kpatindé

INTERVIEW - 14 Novembre 2018

Selon les premiers résultats partiels, les deux frères-ennemis (et anciens présidents) Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina, dont la rivalité avait entraîné des manifestations meurtrières suivi d’un coup d’État en 2009, arriveraient largement en tête du premier tour de l’élection présidentielle malgache qui s’est déroulée le 7 novembre dernier. Que peut-on attendre d’un scrutin auquel prenaient part 36 candidats (5 femmes et 31 hommes) alors même que les inégalités économiques et sociales sont alarmantes sur la Grande Île ? Francis Kpatindé, enseignant à Sciences Po, nous livre son analyse.

Quels sont les enjeux de ce scrutin dont le deuxième tour se tiendra le 19 décembre ?

Trois enjeux principaux rythment ce scrutin. 

  • D’abord, les élections permettront d’observer si le processus de restauration de la démocratie intervenue en janvier 2014, lors de la passation de pouvoir entre Andry Rajoelina et Hery Rajaonarimampianina et l’architecture institutionnelle sont solides. On peut assimiler le quinquennat qui s’achève à une période de transition politique. Si le passage de témoin se fait en douceur, le prochain mandat permettra peut-être d’entamer la sortie du tunnel et le retour de Madagascar sur le devant de la scène.
     
  • Ensuite, le scrutin apportera un éclairage sur l’audience réelle des trois principaux acteurs de la vie politique : Marc Ravalomanana, qui fut président de 2002 à 2009, Andry Rajoelina, qui le fut de 2009 à janvier 2014, et le chef de l’Etat sortant, Hery Rajaonarimampianina.
     
  • Enfin, les Malgaches caressent sans doute l’espoir que l’élection en cours contribue à atténuer leur détresse économique et sociale. Si Madagascar est potentiellement riche de son agriculture, de son cheptel, de sa faune, de sa flore et de ses minerais, une majorité de la population croupit dans une misère chronique.

Alors que les deux ex-Présidents et rivaux Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina s’affronteront probablement lors du second tour, Madagascar pourra-t-il renouer avec la stabilité politique ?

C’est une possibilité, même si on ne peut pas totalement exclure une réédition des querelles byzantines du passé. Les résultats disponibles mardi 13 novembre portant sur le dépouillement de la moitié des 24 852 bureaux de vote par la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI) semblent, en effet, confirmer la tendance observée lors des premiers dépouillements. Andry Rajoelina est provisoirement en tête des suffrages avec près de 39 % des voix, talonné par Marc Ravalomanana (37 %). Le Président sortant paraît en revanche largement distancé avec un score pour le moins insignifiant (près de 8 %).

Andry Rajoelina est provisoirement en tête des suffrages avec près de 39 % des voix, talonné par Marc Ravalomanana (37 %).

La bataille finale pour la présidence opposera donc probablement Andry Rajoelina à Marc Ravalomanana, deux hommes qui sont à couteaux tirés depuis le coup d’État qui a permis à l’ancien disc-jockey de renverser Ravalomanana en 2009. Ce dernier rêve d’en découdre avec celui qui passe, à ses yeux, pour un usurpateur. Ravalomanana jouit toujours d’une grande popularité à Madagascar, notamment grâce à la politique de création d’emplois qu’il a mise en œuvre lorsqu’il était aux affaires. 

Il sera intéressant d’observer la manière dont s’effectueront les reports de voix au second tour puisqu’ils étaient 36 sur la ligne de départ le 7 novembre. Il faudrait, pour cela, que le tour ultime soit transparent, que les résultats issus des urnes soient indiscutables et  acceptés par le perdant. Ce n’est pas gagné d’avance. Les deux finalistes putatifs actuels n’avaient pas été autorisés à se présenter en 2013, ce qui a permis à l’élection de se dérouler dans une relative transparence et une ambiance courtoise. Le scénario est différent aujourd’hui. Il faut donc craindre une campagne tendue au second tour.

Comment expliquer la mauvaise passe économique persistante sur la Grande Île dont le niveau de vie a considérablement baissé au cours des dernières décennies ?

Madagascar s’est installé depuis longtemps dans une pauvreté endémique, pour ne pas dire dans la misère. Celle-ci est notable aux abords immédiats de la capitale, Antananarivo, qui concentre le plus grand nombre de désœuvrés. L’insécurité y est endémique. On peut même y apercevoir un très grand nombre de jeunes femmes, voire des adolescentes, portant leurs bébés dans les bras, l’exode rural, la promiscuité et la misère dans les bidonvilles favorisant les grossesses non-désirées.

L’instabilité politique récurrente est également un frein au développement. Les grandes ruptures politiques, à l’instar du coup d’État de 2009, sont des inhibiteurs des réformes économiques en profondeur. Les investisseurs ne disposent pas toujours de la durée nécessaire pour mener à terme leurs projets. Des partenariats économiques existent certes, mais ils bénéficient rarement à la majorité de la population. 

Les grandes ruptures politiques, à l’instar du coup d’État de 2009, sont des inhibiteurs des réformes économiques en profondeur.

Et tout cela se déroule dans un décor de rêve : un pays insulaire vert, arboré et bien arrosé. On peut, par exemple, trouver à Madagascar aussi bien des fruits africains, européens qu’asiatiques, tant la terre est fertile. Les politiques sociales sont en revanche inexistantes. Les deux personnalités pressenties pour le second tour de scrutin, le 19 décembre, constituent un frein au renouvellement de la classe politique. Ils comptent tous deux parmi les grandes fortunes de l’île. Ils ont prospéré dans les affaires, pour le premier, dans le trafic du bois de rose, pour le second. Madagascar ne fait pas exception à la règle : l’argent joue un rôle central dans une campagne électorale. Une élection, c’est la possibilité offerte, tous les cinq ans, aux plus démunis de recevoir un t-shirt ou un repas quotidien.

 

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