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Questions sociales

Deux ou trois choses que l’on sait des Gilets jaunes

INTERVIEW - 27 Novembre 2018

Mouvement de protestation sociale sans précédent, les Gilets jaunes restent difficiles à cerner. Écartons d’abord les pistes parfois utilisées qui, loin d’aider à la compréhension, brouillent l’analyse. Comme souvent, face à l’imprévu, surgit la tentation de le rapprocher de supposés précédents. Le mouvement poujadiste ? Hors la dimension antifiscale, guère de points communs, les commerçants vous le diront. Les bonnets rouges ? Hors la contestation d’une taxe écologique, pas davantage, tant ledit mouvement était régionalement circonscrit à la Bretagne et conduit par syndicats et patrons. Nuit debout ? Hors le rejet du système, pas grand-chose à voir avec ces réunions statiques et continues d’intellectuels lato sensu rêvant d’un monde meilleur. Oublions donc les comparaisons approximatives. Cherchons plutôt les réponses qui pourraient être apportées à trois questions : Comment ? Qui ? Pour quoi ?

Comment ?

Là commence l’inédit : la naissance, la progression basiste et la force du numérique. Deux ou trois sources à l’origine du torrent. Une pétition sur change.org, pour une baisse du prix du carburant, lancée de Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne) fin mai par Priscillia Ludosky, vendeuse de cosmétiques en ligne. L’appel d’un chauffeur routier de Seine-et-Marne, Éric Drouet, à manifester le 17 novembre contre la hausse des taxes sur le carburant. Sa femme lui fait lire un article dans la République de Seine-et-Marne sur la pétition de Priscillia. Il l’appelle et ils décident de joindre leurs forces, elle l’invite à signer la pétition, lui à manifester le 17. Un coup de gueule sur smartphone posté sur Facebook le 18 octobre par Jacline Mouraud, de la région de Ploërmel (Morbihan) ajoute une touche gouailleuse. Le Parisien rend compte de ces initiatives le 21 octobre. Les autres médias suivent. La pétition – et donc l’appel à protester le samedi 17 novembre – décolle : 750 000 signatures début novembre. Le mouvement est parti.

C’est par les réseaux sociaux que se créent une multitude de groupes, le plus souvent départementaux, qui formeront le fleuve des quasi 300 000 manifestants du 17 novembre.

Pétition sur Internet, appel sur Facebook, l’ADN numérique ne fait guère de doute. Numérique aussi l’organisation d’une manifestation sans organisation ! C’est par les réseaux sociaux que se créent une multitude de groupes, le plus souvent départementaux, qui formeront le fleuve des quasi 300 000 manifestants du 17 novembre. La mobilisation a également prospéré à partir d’un relais des médias classiques. Surtout, les chaînes d’information continue, et tout particulièrement BFM, ont aidé grandement à la mobilisation en feuilletonnant toute la semaine l’événement à venir.

Gilet jaune : magnifique trouvaille pour produire des images. Soulèvement numérique : belle nouveauté pour inventer une série. Audimat garanti. Les commentateurs, de droite, de gauche, de nulle part, glosent ou s’enthousiasment sur "la fraîcheur" du mouvement, la "nouvelle forme de démocratie participative", voire sur "le réveil du peuple". Le samedi 17 dès l’aube, rebelote aux petites heures du 24, éditions spéciales annoncées la veille pour rendre compte de la mobilisation en temps réel, du jamais vu pour un mouvement social dans notre histoire.

Qui ?

Un ensemble d’individus qui n’entrent pas dans les grilles de lecture ordinaire des observateurs et commentateurs de la vie politique. Des gens de gauche et d’autres de droite. Des apolitiques et des ultras (ultras de trois sortes : ultra-droite, ultra-gauche et ultra-violents, qui profitent de l’aubaine pour casser ce qui peut l’être).
 
Mais surtout des "gens" comme le disent les médias, voire "les gens", pour reprendre les termes de la France insoumise. Parmi eux, des femmes, en grand nombre. Des automobilistes qui ne peuvent pas se passer de leur voiture pour aller travailler, mais pas seulement. Des salariés, des indépendants, des retraités, qui ne gagnent guère plus et souvent moins que le salaire médian, 1 772 euros net par mois. 
 
Il s’agit du "peuple central" déclare Marine Le Pen, reprenant une expression utilisée par Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting de campagne présidentielle sur la Cannebière, à Marseille, le 9 avril 2017, dans une de ces envolées lyriques dont il a le secret : "Vous voici vous autres, le peuple central, celui qui aspire à vivre de son travail, de ses inventions, de ses poèmes, de son goût d’amour pour les autres". En vérité, la notion de "peuple central" remonte à loin dans notre histoire, puisqu’elle fut utilisée en… 1903, par un comité de bonapartistes qui se baptisa "Appel au peuple central".
 
Un groupe d’individus, certainement pas riches, pas complètement pauvres, qui se sentent les oubliés de la République et seraient soutenus – sondages à l’appui - par les deux tiers ou trois quarts des Français. Comment être contre ?
 
La plupart sont ou se sentent des "NON". Des non-votants, des non-manifestants (avant), des non-syndiqués (aucune centrale syndicale ne soutient officiellement le mouvement), des non-politisés, des non-représentés.

Pour quoi ?

Comment s’y retrouver dans la diversité des cris de colère ? Peut-être en esquissant une temporalité.

  • Temps 1. Rejet des augmentations du prix du gazole et de l’essence. Non à la hausse des taxes sur les carburants.
     
  • Temps 2. Extension de la protestation. Nombre des paroles relèvent plus de la révolte que de la revendication. "Marre de subir. Pour mon enfant quel avenir ?" écrit un protestataire sur son gilet. "Les élites parlent de fin du monde quand nous on parle de fin de mois" proclame un autre.
     
  • Temps 3. Multiplication et radicalisation des demandes. Non aux taxes. Non à la baisse du pouvoir d’achat. Non aux élus. Non à l’Assemblée : dissolution. Non à Macron : démission.
     
  • Temps 4. Ce 26 novembre, les Gilets jaunes se dotent de 8 citoyens, mi-portes-paroles, mi messagers, délégués pour discuter avec le gouvernement et dénommés "communicants officiels" dans un vocable quasi macronien.

Deux revendications sont particulièrement mises en avant. La première : une hausse du pouvoir d’achat, par augmentation du Smic et/ou une diminution de taxes. La seconde : "la création d’une Assemblée citoyenne qui pourrait poser les revendications qui seraient tranchées par référendum".

Autrement dit, une revendication sociale de type classique et une demande radicale de type VIe République.

Gilet jaune : magnifique trouvaille pour produire des images. Soulèvement numérique : belle nouveauté pour inventer une série. Audimat garanti.

La première pourrait être, au moins partiellement, satisfaite, ce à quoi le président de la République devait s’employer dans son intervention annoncée pour le mardi 27 novembre. La seconde ne pourrait se réaliser que par une révolution, espérée par certains, redoutée par d’autres, mais, disons-le avec le risque que comporte toute prévision, et malgré de tous côtés, la montée de la déraison, nullement à l’horizon.

Si la révolution ne pointe pas, l’extinction n’est pas certaine. Rappelons-nous que Macron a créé ex nihilo et en quelques mois une sorte nouvelle de mouvement politique, LREM… Envisageons alors une hypothèse, pas la plus probable mais pas impossible. Si nous assistions à la gestation en direct d’un mouvement politique– avec les élections européennes comme catalyse - capable de faire émerger demain un homme ou une femme ? Par ailleurs, alors que LFI et RN ne semblent pas désireux ou en mesure d’agréger ou même d’additionner leurs électeurs, les Gilets jaunes ne souffriraient pas de la même inhibition… Si ce mouvement social devenu politique transcendait ou assemblait des extrêmes par-delà les frontières classiques, il bousculerait profondément notre système politique déjà fort chaviré.

 

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