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[Démocraties résilientes] Irlande – Immunisée contre le populisme ?

BLOG - 26 Juillet 2019

L’Irlande est l’un des rares pays européens pratiquement indemne de fortes poussées populistes. Alors que plusieurs conditions propices à un tel phénomène, pouvait-on penser, ont été réunies au cours de ces dernières années : immigration massive, crise économique et sociale majeure, ou encore remise en cause de certains fondements historiques de l’identité nationale.
Correspondante de
Libération à Londres, mais aussi spécialiste de l’Irlande, Sonia Stolper, dresse un bilan impressionnant de l’expérience irlandaise récente.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 
Elle pleure et, au milieu du rideau de ses larmes, émerge un rire énorme, du bonheur à l’état pur. Ce 26 mai 2018, sur Parliament Street, au cœur de Dublin, Pauline Waddel, 73 ans, danse aussi au rythme des chansons de la chorale "Voices for Choices", un groupe de femmes militantes dont les voix explosent de joie. "Vous ne réalisez pas ce que ce jour représente pour moi et pour l’Irlande", explique-t-elle, la voix coupée de sanglots. Sa fille, Dee Roycroft, 46 ans, en larmes elle aussi, filme sa mère. "Ca a été long, tellement long", dit-elle. Pauline a quitté l’Irlande pour les Etats-Unis en 1986, au lendemain d’un référendum qui avait rejeté à 63,4 % l’autorisation du divorce. Trois ans plus tôt, elle avait fait campagne pour empêcher l’adoption du huitième amendement à la Constitution irlandaise, qui interdisait de fait l’avortement. Elle avait échoué, l’amendement avait été adopté. "Je ne pouvais plus vivre et élever ma fille dans une société aussi fermée". Alors Pauline s’est exilée, comme avant elle des centaines de milliers d’Irlandais, pour des raisons diverses.

Ce 26 mai 2018, les résultats du référendum sur l’abandon du huitième amendement de la Constitution ne seront officiels que dans quelques heures. Mais le doute n’est plus possible. La veille, les Irlandais ont choisi à une très large majorité d’en finir avec une interdiction qui, pour eux, n’a plus de sens. En fin d’après-midi ce samedi, l’esplanade posée devant Dublin Castle est pleine à craquer. La clameur claque "yes, yes, yes, yes !". Elle couvre l’annonce officielle des résultats. Les Irlandais ont voté à 66,4 % pour libéraliser l’avortement. Sur scène, le jeune Taoiseach (Premier ministre) Leo Varadkar s’apprête à prendre la parole. À ses côtés, plusieurs ministres et représentants de tous les partis politiques irlandais - les deux principaux, le Fine Gael et le Fianna Fail, tous deux de centre-droit, mais aussi le Labour, les Green et le Sinn Fein, situés à gauche de l’échiquier politique – se pressent sur l’estrade. Tous affichent un sourire triomphant. Tous ont soutenu le "Yes" au référendum et cet instant représente un moment fort d’unité nationale. Il est pourtant loin d’être rare tant, depuis une vingtaine d’années, la société irlandaise semble afficher une cohésion inédite dans la plupart des pays occidentaux.

Une crise économique, un système électoral proportionnel et une forte vague d’immigration : tous les ingrédients étaient pourtant réunis pour reproduire un schéma devenu une réalité pour nombre d’autres pays. Pourtant, les divisions, la polarisation de la société et l’émergence de mouvements populistes, à l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche, ne se sont pas concrétisées.

Certes, la crise financière entre 2008 et 2011 a profondément marqué le pays. Premier pays de la zone euro à entrer officiellement en récession en 2008, l’Irlande a aussi vu son taux de chômage augmenter considérablement, dépassant les 11 % pour la première fois depuis 1967. Grèves et manifestations ont marqué ces années. Le Fianna Fail, alors au pouvoir, a chuté lourdement dans les sondages, passant derrière le Fine Gael et surtout, pour la première fois, le Labour. La crise a été d’autant plus violente qu’elle intervenait après les années fastes dites du "Tigre Celtique" où la croissance avait explosé, notamment grâce à une bulle immobilière spéculative et de faibles taux d’intérêts de la Banque centrale européenne. Entre 2009 et 2010, quelque 34 500 personnes, dont 27 700 Irlandais, quittaient le pays, soit le plus haut taux d’émigration depuis 1989. Il ravivait le spectre d’un passé douloureux encore très présent dans l’imaginaire national : ces vagues d’émigrations successives où les Irlandais ont fui la famine (au milieu du XIXème siècle) ou le marasme économique.

Sur le plan électoral, inscrit dans la Constitution en 1937, le système à vote unique transférable proportionnel a été décidé lors de la partition avec le Royaume-Uni et la Déclaration d’indépendance de la République d’Irlande en 1922. À deux reprises depuis, en 1959 et 1968, des référendums ont échoué à réformer ce système. Il favorise l’émergence de petits partis et des coalitions gouvernementales qui évoluent autour des deux partis historiques du Fine Gael et du Fianna Fail, tous deux situés au centre-droit.

Enfin, l’Irlande a récemment accueilli une très forte communauté immigrée des pays d’Europe de l’Est, notamment de Pologne (122 515 personnes, soit 2,57 % de la population). Aujourd’hui, le polonais est la deuxième langue la plus parlée en Irlande, après l’anglais, mais avant l’irlandais.

En 2004, avec le Royaume-Uni et la Suède, l’Irlande fût l’un des seuls trois pays à ne pas imposer de restriction à l’ouverture de son marché du travail aux citoyens des dix nouveaux membres de l’Union européenne (Chypre, Malte, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie et Slovénie).

Une crise économique, un système électoral proportionnel et une forte vague d’immigration : tous les ingrédients étaient pourtant réunis pour reproduire un schéma devenu une réalité pour nombre d’autres pays.

À priori, le terreau était donc idéal pour permettre l’émergence de mouvements populistes importants. Cela n’a pas été le cas. Si le Sinn Fein et le parti des Green ont opéré une percée ces dernières années, et notamment, pour les Green, aux dernières européennes, aucun parti d’extrême-droite ne s’est inséré dans l’échiquier politique irlandais. Le tout petit "Solidarity-People before Profit", à l’extrême-gauche, reste confidentiel et ne dispose au Dàil (chambre basse du Parlement) que de six Teachta Dàla (TD, députés). En revanche, ce parti, comme les députés indépendants, sert souvent de sonnette d’alarme pour mettre en lumière un problème qui touche la société. Cela a été le cas récemment, en 2015, avec la taxation imposée au contribuable sur l’eau utilisée à usage domestique. Le Sinn Fein avait alors repris à son compte le débat, conduisant à l’abolition de ces charges.

Par ailleurs, le déclin du parti travailliste ne s’est pas traduit, comme dans d’autres pays, par un départ des électeurs vers l’extrême-droite, mais plutôt par un report de voix sur un autre parti de gauche, le Sinn Fein. Ce dernier est pourtant par essence très nationaliste, puisque sa raison d’être est, à terme, la réunification de l’Irlande. Mais le parti, longtemps eurosceptique, a aussi compris que cette position n’aurait pas de prise dans l’opinion publique irlandaise. Le Sinn Fein a habilement glissé légèrement vers le centre, adoptant désormais une ligne résolument pro-européenne et évitant toute rhétorique anti-immigration. Mieux, depuis le Brexit, il adopte exactement la même position que le gouvernement et les négociateurs européens vis-à-vis du Brexit et des Britanniques.

Cette absence de polarisation s’explique aussi par une société plutôt égalitaire, favorisée par des politiques volontaristes des gouvernements successifs de redistribution des revenus. Alors que les revenus avant impôts sont plutôt inégaux, une fois les taxes prélevées et les avantages sociaux redistribués, ils sont parmi les plus égaux des pays de l’OCDE. Le coefficient Gini, qui mesure les inégalités, tombe de 0,58, un taux plutôt haut, à 0,31 après redistribution (chiffres OCDE, 2013). Le United Nations World Happiness Report, qui quantifie le sentiment de bien-être des populations en s’appuyant sur des indices variés, comme le PIB par habitant, le soutien social, l’espérance de vie en bonne santé, la liberté de parole, la générosité ou l’absence de corruption, place l’Irlande à une très positive 16ème position dans le monde.

Le 1er mai 2004, jour de la mise en œuvre du Traité d’accession 2003, qui signait le plus large élargissement de l’histoire de l’Union européenne, l’Irlande occupait alors la présidence tournante du Conseil européen. La plupart des dirigeants européens se sont retrouvés à Dublin à la résidence de la présidence irlandaise pour célébrer cette journée historique. Plus encore, dans tout le pays, des célébrations baptisées "Jour des bienvenues" avaient été organisées. Cette vision positive de l’élargissement européen n’a pas faibli depuis, bien au contraire, et en dépit de la crise financière de 2008. Pour les Irlandais, l’Union européenne reste une chance et encore plus depuis le vote en faveur du Brexit de son proche voisin britannique. Les Irlandais sont ceux qui, parmi les 28 membres de l’UE, en ont l’image la plus positive, à 64 % (Eurobaromètre, mars 2019). Ils sont aussi les plus satisfaits de la manière dont la démocratie fonctionne dans l’UE, à 75 %, et aussi les plus optimistes sur son avenir, à 85 %. Des chiffres proprement incroyables lorsqu’on les compare aux discours en cours au Royaume-Uni. Mais, pour l’opinion publique en Irlande - soit 4,7 millions d’habitants -, le sentiment que, pour un petit pays, il y a plus à perdre qu’à gagner en jouant la carte du protectionnisme ou du populisme, est profondément ancré dans les esprits.

Le 5 octobre 2018, le comédien irlandais Dara Ó’Briain, très connu en Irlande mais aussi au Royaume-Uni, où il anime plusieurs émissions télévisées, résumait parfaitement cette réalité. Il était l’invité de The Late Late Show, sur RTE, l’une des émissions de divertissement phare de la principale chaîne de télévision irlandaise. Evoquant la question du Brexit et la fin de la liberté de mouvement qui devrait suivre cette décision, il expliquait qu’il "s’agit de l’un des éléments fondamentaux de ce qui nous différencie des Anglais. Ils perçoivent la liberté de mouvement comme quelque chose qui leur a été imposé, alors que pour nous, jamais au grand jamais nous ne voterions pour perdre la liberté de vivre et de travailler dans d’autres pays. Cela n’aurait pas de sens par rapport à notre histoire, parce que nous sommes un peuple qui voyage pour aller travailler".

Chaque famille irlandaise porte en son sein l’histoire d’un exil, d’une fuite vers un ailleurs, vers la promesse d’une vie meilleure. L’histoire irlandaise est une histoire de lutte pour ses droits, pour sa liberté, contre son colonisateur britannique, une histoire de départs forcés, de famine et de morts inutiles. Elle n’est jamais celle d’un exil de conquérant. Où qu’ils se soient exilés – Royaume-Uni, Etats-Unis, Amérique du Sud ou ailleurs - les Irlandais sont arrivés pauvres, avec l’espoir de réussir. Ils ont aussi renvoyé chez eux les récits d’une adaptation parfois difficile dans un pays étranger. Pour un Irlandais, l’immigration et ses conséquences ont un sens presque physique, intégré dans leur ADN. D’où leur réticence à ne pas accueillir sur leur sol, les bras ouverts, les exilés d’autres horizons.

Pour des populistes souvent tentés par les références au passé, comme au Royaume-Uni où un Nigel Farage ou même un Boris Johnson font sans cesse référence à une grandeur passée, et parfois supposée, de la nation, l’ancrage dans l’histoire reste maigre en Irlande. Parce que le passé y est souvent douloureux. "L’Irlande n’est pas le Royaume-Uni, nous n’avons pas de nostalgie post-coloniale pour l’Empire qui peint la vie en rose", ajoutait Dara Ò’Briain, "notre mémoire de l’Empire britannique est qu’un million d’entre nous sont morts de famine. C’est pourquoi les Polonais trouvent facile de s’assimiler et de s’installer ici en Irlande, culturellement nous avons tous les deux des histoires difficiles qui impliquent la dominance d’un pouvoir étranger".

Les Polonais sont aussi catholiques, souvent plus conservateurs que les Irlandais aujourd’hui et paradoxalement, ce facteur représente aussi un élément d’intégration. L’Eglise catholique irlandaise, si longtemps ultra-dominante dans la société irlandaise, au point d’en dicter pendant des décennies chaque aspect, a perdu au fil des ans de son influence. D’abord après l’annulation par référendum et par une majorité écrasante de la mention de sa "position spéciale" dans la Constitution irlandaise en 1972, et puis aussi en raison de la multitude de révélations d’abus sexuels commis et couverts par des membres de l’Eglise catholique pendant des décennies. Mais elle n’a pas été pour autant totalement écartée de la société irlandaise, loin de là.

Aujourd’hui, elle joue aussi un rôle important pour les populations immigrées, notamment dans les écoles primaires où un énorme effort d’intégration est accompli. Comme souvent en Irlande, tous les secteurs de la société sont mobilisés pour répondre à un défi. À côté de l’Eglise catholique, le rôle des clubs de sport, et notamment des Gaelic Athletic Associations (GAA) a été fondamental dans l’intégration des populations immigrées. Ces clubs, qui regroupent toute une série de sports traditionnels irlandais, comme le hurling, le football ou le handball gaéliques, jouent aussi un rôle culturel important. Pour les Irlandais, les GAA sont une institution. Ces clubs sportifs ont, pendant des décennies, été les garants de la survie de l’identité irlandaise, en rébellion contre la domination britannique ou même plus précisément anglaise. Aujourd’hui, ils tentent d’apporter aux nouvelles populations un gage, des outils d’intégration, parce qu’ils connaissent très précisément ses rouages. Les sports gaéliques des GAA ont été utilisés avant et après l’accord de paix en Irlande du Nord, signé le 10 avril 1998, comme un important facteur d’intégration entre la région britannique d’Irlande du Nord et la République d’Irlande au sud. Ils ont également été utilisés dans les zones rurales pour lutter contre l’isolation des personnes âgées. Aujourd’hui, ils sont un outil de poids pour l’intégration des immigrés, mais aussi dans les campagnes, pour leur propre survie, en leur garantissant l’assurance de pouvoir encore constituer des équipes.

L’histoire de l’Irlande est définie par la lutte contre les discriminations, des Britanniques contre les Irlandais. D’où cette volonté farouche jusqu’à nos jours de préserver les signaux clairs de l’identité culturelle irlandaise, notamment autour de la langue et à travers les GAA. En intégrant les nouveaux arrivants dans ces activités profondément "nationalistes", l’Irlande leur offre la possibilité de se sentir très vite des citoyens irlandais à part entière. Elle coupe aussi le pied aux arguments populistes que la globalisation ou l’immigration de masse diluent voire annihilent toute identité ou culture nationale. Le résultat est visible. En 2018, 80% des Irlandais estimaient que les populations immigrées dans leur pays s’étaient intégrées avec succès, soit 26% au-dessus de la moyenne des pays de l’UE (Eurobaromètre).

L’absence de mouvement populiste d’ampleur peut aussi s’expliquer en partie par le rétablissement économique rapide et spectaculaire de l’Irlande. En 2015, elle enregistrait déjà un incroyable taux de croissance à 25,6%. Il devrait atteindre un plus raisonnable mais encore très honorable 4% en 2019 et son taux de chômage était retombé à 5,4% en mars 2019, l’un des plus bas de l’Union européenne. Ces bons résultats économiques n’expliquent pas tout.

La forte implication de la société irlandaise dans la construction des contours de son cadre de vie joue aussi un rôle indéniable. Les Irlandais sont appelés régulièrement à voter par référendum sur une question de société. Ils ont, depuis 1937, modifié à trente-sept reprises leur Constitution par référendum, soit en moyenne un scrutin tous les deux ans. La clé est peut-être là, non pas dans la tenue de référendum réguliers, mais dans la manière dont ils sont préparés. Les Irlandais votent sur une question précise, détaillée, dont ils connaissent les tenants et les aboutissants, qui a été débattue et discutée pendant des mois. Pas seulement dans les arcanes des ministères ou du Parlement, mais bien au cœur même de la société, par ailleurs plutôt bien éduquée.

La forte implication de la société irlandaise dans la construction des contours de son cadre de vie joue aussi un rôle indéniable. Les Irlandais sont appelés régulièrement à voter par référendum sur une question de société.

L’Irlande dispose également d’une scène médiatique très vibrante, d’un nombre étonnant de radios locales disséminées sur tout son territoire, et les programmes de ces radios, en anglais ou en irlandais, offrent un nombre infini de débats et discussions sur les sujets de société. L’Irlande enregistre d’ailleurs l’un des plus forts taux d’écoute radiophonique d’Europe. La population qui se déplace pour voter, aux élections ou aux référendums, est donc en général très bien informée. Elle va aux urnes en connaissance de cause, et même si l’émotion du vote reste présente, notamment lorsqu’il s’agit de sujets aussi sensibles que l’avortement, elle s’accompagne d’un niveau d’information exceptionnel.

Les résultats précis du référendum de 2018 sur l’avortement en sont une illustration supplémentaire. Le vote fût remarquablement homogène, tant sur le plan démographique, géographique ou même de genre. Jeunes et moins jeunes ont voté à une large majorité pour le oui, tout comme les régions rurales et urbaines et les hommes ou les femmes. 31 comtés sur 32 ont voté en faveur de la suppression du huitième amendement de la Constitution. Seul celui du Donegal, situé au nord-est du pays, à la frontière avec l’Irlande du Nord, a voté contre, à une courte majorité, 51,9 % contre 48,1 %. Paradoxalement, de l’autre côté de cette frontière invisible, aujourd’hui enjeu crucial des négociations sur le Brexit, l’avortement reste encore interdit.

Ce 26 mai 2018, dans la foule de Dublin, Andrew Hyland, 40 ans, laissait également éclater sa joie. Trois ans plus tôt, en 2015, il était le directeur de campagne pour le référendum sur le mariage pour tous. Son adoption par 62 % des Irlandais avait constitué un premier tournant significatif pour la société irlandaise. Mais le vote autorisant l’avortement représentait une dimension encore plus large. "C’est le signe que l’Irlande d’aujourd’hui, c’est ça, une société démocratique où hommes et femmes se font confiance, sont à égalité", expliquait-il. "Ce que les gens ont appris du référendum de 2015, pour le mariage homosexuel, c’est qu’il faut raconter des histoires. Le référendum de 2015 ne racontait pas seulement les histoires de couples gays, il racontait aussi celles d’une mère et de son fils, d’un frère et d’une sœur. Pendant cette nouvelle campagne, c’est ce qui s’est passé, on a raconté des histoires intimes, emplies d’humanité, et ça a touché". Sur l’estrade, face à une foule en liesse, Leo Varadkar, qui avait alors 39 ans, prenait la parole. "Aujourd’hui est un jour historique. Nous sommes les témoins d’une révolution tranquille qui a démarré il y a 20 ans". Lui-même représente un symbole. Leo Varadkar est le plus jeune Premier ministre de l’histoire de la République. Il est aussi ouvertement homosexuel, marié et d’origine indienne (par son père), deux autres traits inédits à la tête du gouvernement irlandais. "Le peuple a parlé, il veut une Constitution moderne pour un pays moderne", ajoutait-il. Lui-même s’était pourtant initialement opposé à la suppression du huitième amendement de la Constitution. Mais il en était ensuite devenu l’un des plus ardents défenseurs, après avoir "écouté la parole des femmes" et notamment celle de sa sœur, avait-il confié.

Au cœur de cet instant historique, ses origines indiennes ont aussi leur importance. La décision de convoquer un référendum sur la question de l’avortement a été prise après le décès tragique d’une jeune dentiste indienne. Savita Halappanavar, 31 ans, était jeune mariée et enceinte de son premier enfant. Au cours du quatrième mois, de fortes douleurs la conduisent à l’hôpital. Ce 21 octobre 2012, les médecins lui confirment qu’elle est en train de faire une fausse-couche. Pendant une semaine, avec son mari, elle les supplie de pratiquer un avortement thérapeutique. Les docteurs refusent. La loi le leur interdit. Le 28 octobre, atteinte de septicémie, Savita s’éteint dans un hôpital de Galway. Le drame, public, alors que tant d’autres sont restés cachés, a un retentissement énorme. Il a entamé une conversation sur tous les sujets, et pas seulement l’avortement, au sein de la société irlandaise et qui ne semble pas s’être arrêtée depuis. Comme si les vannes de flots d’histoires intimes s’étaient soudain ouvertes, comme si la société se libérait du joug du passé et reprenait une place de droit dans le développement du pays.

Le référendum de 2018 a été le fruit de très longues consultations, avec la constitution d’une assemblée citoyenne, formée de 99 citoyens tirés au sort, représentatifs de la société, et présidée par Mary Laffoy, juge à la Cour suprême. De novembre 2016 à avril 2017, cette assemblée a auditionné des centaines de témoins, des victimes, des familles, des médecins, des juristes, des académiques, des pro et des anti avant de finalement recommander l’abolition du huitième amendement.

Tout n’est bien sûr pas parfait, loin de là. De loin en loin, des voix populistes émergent. Comme celle, en 2018, de Peter Casey, entrepreneur, indépendant, qui se présentait comme un "raciste irlandais". Candidat à la présidence irlandaise, contre Michael D. Higgins qui se présentait pour un deuxième mandat, il pointait à 2 % dans les sondages au début de la campagne. Puis, il s’était fixé sur les "Irish Travellers", une minorité d’environ 31 000 gitans en Irlande, et, soudain, sa popularité était montée en flèche jusqu’à provoquer la surprise en le plaçant en deuxième position (avec 23 % des voix) derrière Michael D. Higgins. Ce dernier, dont la fonction essentiellement représentative joue aussi un rôle unificateur dans la société, avait pourtant été confortablement réélu avec 56 % des voix. L’émergence de Peter Casey sur la scène politique aura été de courte durée. Candidat aux élections européennes de mai 2019, il a été battu à plate couture.

L’Irlande est née d’une déchirure, d’une partition violente, il y a 100 ans. Et peut-être est-ce là aussi qu’est née son antipathie chronique pour la polarisation, les divisions. Cette histoire originelle explique peut-être même pourquoi ses deux principaux et historiques partis, le Fine Gael et le Fianna Fail, sont finalement politiquement très proches. Le fait d’être un petit pays où, comme glissait un journaliste de l’Irish Times, "tout le monde sait dans quel pub le Taoiseach va boire sa Guinness et donc où le trouver pour lui exposer un problème", joue aussi un rôle non négligeable, avec la possibilité de faire preuve de plus de souplesse pour réagir en cas de crise.

Le 17 janvier 2019, le ministre des Finances Paschal Donohoe mettait en garde contre tout risque de complaisance. L’Irlande "est profondément fortunée de ne connaître qu’une minorité de points de vue qui font écho aux pires des dangers et difficultés que nous voyons ailleurs", disait-il dans un discours. Mais le risque d’une émergence des populismes reste présent, jugeait-il en s’inquiétant des conséquences à venir du Brexit, notamment en cas de sortie de l’Union européenne sans accord. Un choc économique, qui "entraînerait une diminution du niveau de vie" des habitants, pourrait générer en Irlande une "forme de colère". "Nous ne devrions pas faire preuve de complaisance", ajoutait-il, "nous ne devrions pas penser que nous sommes immunisés contre le populisme".

 

Copyright : PAUL FAITH / AFP

 

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