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[Démocraties résilientes] Grèce – entre populisme et autoritarisme

BLOG - 22 Juillet 2019

Juillet-août 2018 avait été pour le blog de l’Institut Montaigne l’été des "néo-autoritaires" : nous proposions en effet à nos lecteurs une série de dix “portraits” de ces dictateurs, autocrates et autres "hommes forts" qui gouvernent désormais de vastes parties de notre monde.

Notre sélection a été prolongée en décembre par une galerie de huit portraits supplémentaires. Ne fallait-il pas, pour cet été 2019, une troisième série ?  

Ce n’est pas le choix que nous faisons, même si en effet le filon apparaît malheureusement loin d’être épuisé. Il nous semble que le moment est venu cet été d’examiner l’envers de la "montée des autoritarismes" : nous croyons utile d’explorer un certain nombre de cas dans lesquels de graves circonstances – crises économiques et sociales, paramètres géopolitiques, structures culturelles profondes – auraient pu faire basculer un pays donné dans un régime illibéral – mais sans que ce basculement ne se produise.

Comme l’année dernière, nous avons confié ces études de cas à des plumes autorisées : universitaires ou grands journalistes. A la différence de l’année dernière, il ne s’agit pas de “portraits” puisque la résilience démocratique est nécessairement un phénomène collectif. Ou presque : dans un cas au moins – laissons au lecteur la surprise de découvrir lequel – un dirigeant politique a joué un rôle décisif.

Comment ne pas commencer par la Grèce, légendaire berceau de la démocratie ? Il y a quatre ans, un parti aux forts relents de populisme, Syriza, parvenait au pouvoir par les urnes. Il entamait – sur une base fortement nationaliste – un bras de fer avec les institutions européennes (et internationales) dont il était à craindre qu’il conduirait la Grèce sur des chemins très aventureux, d’autant plus que l’extrême-droite avait aussi le vent en poupe. Or, Syriza s’est finalement comporté en parti de gouvernement, et les élections législatives qui viennent d’avoir lieu ont vu une alternance normale entre Syriza et la droite classique, en l’occurrence le parti de la Nouvelle Démocratie qui a remporté le scrutin.

Pour éclaircir les ressorts profonds de la résilience démocratique dans la Grèce d’aujourd’hui, nous avons demandé son diagnostic au professeur Andreas Pantazopoulos, de l’université de Thessalonique. Il évoque notamment l’attachement des Grecs, malgré les apparences contraires, à l’Europe et ses institutions. 

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 

La victoire de la droite démocratique, la Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis, aux élections législatives du 7 juillet 2019 semble clore la crise politique en Grèce. Elle pourrait être interprétée comme un retour à la "normalité politique", au sens où elle met un terme à un cycle d’instabilité, voire même à un risque de renversement de la démocratie libérale, généré par la crise économique qui a secoué le pays depuis le début de la décennie. L’extrémisme antidémocratique, présent dans certaines mobilisations sociales, mais également en tant que projet politique, même sous une forme démagogique, n’a pas manqué de s’exprimer pendant toute cette période. Il est intéressant de décrypter certains de ces "moments" de l’évolution des événements, en signalant les processus qui ont permis d’éviter la perspective d’instauration d’un régime illibéral dans le pays.

La question de savoir pourquoi la récente expérience populiste grecque, celle du Syriza, au pouvoir de janvier 2015 à juillet 2019, n’a pas évolué en une sorte de "démocrature" est intéressante à poser. Ce en particulier si l’on ne présuppose pas par là que toute démarche de cette sorte est fatalement compromise d’avance par sa dimension illibérale inhérente. L’expérience grecque en la matière est éloquente : le triomphe, dans les années 1980, des socialistes du Pasok d’Andreas Papandreou, qui a fait "rêver les Grecs" et que l’on peut taxer de national-populiste, a permis l’adhésion, certes "verticale", des masses - les fameux "non-privilégiés" - à un système politique réorganisé et démocratisé. Si l’on entend donc par populisme cette forme de discours polémique qui célèbre le peuple indivisible et vertueux face aux élites dirigeantes diabolisées, qui sont par ailleurs au service des intérêts étrangers - ce schéma étant le type idéal du national populisme, puisque son sujet est un démos nationalisé, sinon ethnicisé, selon Pierre-André Taguieff -, l’histoire grecque récente en fournit bien des exemples. 

L’expérience du Syriza s’inscrit, certes, dans un autre contexte historique, économique et social de crise que celle du Pasok. Le système politique grec est ébranlé ; de véritables tendances autoritaires se profilent - comme c’est le cas avec l’apparition de la formation néonazie de l’Aube dorée ; les attentes de mobilité sociale sont sévèrement inversées. Les trois mémorandums successifs (de 2010 à 2015) posent également des questions de souveraineté nationale et d’identité grecque, sur un fond international et régional en transition, avec une Europe affaiblie, travaillée elle aussi par diverses revendications autoritaires, ou formulées comme telles par des formations "antisystème" nationales-populistes, et incapable de répondre efficacement à la question grecque. C’est en tenant compte de ce contexte qu’il convient d’interroger les résistances de la société grecque face aux tensions autoritaires, et plus particulièrement dans un va-et-vient social et politique. Cela revient à se poser la question suivante : le pays a-t-il été "sauvé" par le bas ou par le haut ?

Mobilisation sociale et valeurs libérales

Le point de départ de l’agitation sociale en Grèce, qui a conduit à la reconfiguration du paysage politique et partisan, avec notamment l’effondrement électoral et politique de cette formation hégémonique qu’était le Pasok et son "remplacement" relatif par le Syriza, peut être situé au moment de l’apparition des Indignés grecs à l’été 2011. La mobilisation anti-mémorandum a pris tous les traits d’un mouvement antisystème, anti-establishment, revêtu d’une aura nationaliste. Le clivage entre "nous" (les "anti-") et "eux" ( les "pro-mémorandum", pro-européens) y a été central et a structuré une demande populiste contre les élites dirigeantes diabolisées dont certains membres ont été dépeints comme des "dictateurs" et/ou des "Quisling". Ces dernières étaient considérées comme des "agents" étrangers et corrompus, au service des banques, du FMI, de l’Allemagne de Schäuble et de Merkel : de la fameuse Troïka. À partir de ce même dégagisme populaire, transcendant le clivage traditionnel entre la droite et l’anti-droite (le bloc dit des forces démocratiques, une constante du paysage politique depuis la chute de la dictature des colonels en 1974), et revendiquant une certaine souveraineté nationale et populaire (puisant, dans sa version de gauche, dans l’imaginaire du Front de Libération Nationale grec, l’EAM, sous l’occupation nazie), "usurpée" par les créanciers du pays, naissent ou se refondent des formations mouvementistes de gauche et de droite.

La défiance à l’égard du Parlement, du gouvernement et surtout des partis politiques est constante, tandis que la confiance en l’armée et la police et, dans une moindre mesure, en l’Église orthodoxe, est affirmée.

Le Syriza, qui jusqu’alors était plutôt une petite formation altermondialiste et composée de jeunes, se refonde à partir de ce mouvement national-populaire. Les complotistes Grecs Indépendants menés par Panos Kammenos (proche du souverainisme à la française d’un Dupont-Aignan), qui deviendra ministre de la Défense du gouvernement de Tsipras entre 2015 et 2018, naissent – via Facebook – à la suite  de cette mobilisation. Enfin, les néonazis de l’Aube dorée font également irruption avec fracas dans la compétition électorale à cette même époque et siègent depuis au Parlement, profitant de la brutalisation du débat public et de la faillite de l’extrême droite grecque active dans les années 2000.

Il s’agit notamment de celle du Laos (Rassemblement Orthodoxe Populaire) de Georges Karatzaferis, puni par son électorat pour sa participation au gouvernement d’union nationale du technocrate et académicien Loucas Papadimos, au pouvoir de l’automne 2011 au printemps 2012. Les valeurs de la résistance nationale, un ressentiment collectif antisystème, qui prend parfois des formes violentes contre le personnel politique de l’"ancien régime", dessinent un air de guerre civile.

Des sondages et des enquêtes scientifiques confirment cet état d’esprit qui a régné pendant une longue période (depuis l’été 2011), dont l’ambition pendant toutes ces années de crise était de "sortir les sortants". La défiance à l’égard du Parlement, du gouvernement et surtout des partis politiques est constante, tandis que la confiance en l’armée et la police et, dans une moindre mesure, en l’Église orthodoxe, est affirmée. Dans une première enquête scientifique de l’institut Dianeosis menée en 2016, la confiance envers les partis politiques ne recueille que 24 % et le Parlement 34 %, tandis que les taux de confiance en l’armée, en la police et en l’Église totalisent respectivement 69 %, 60 % et 50 %. La même enquête dévoile que les Grecs sont majoritairement suspicieux à l’égard de la mondialisation, considérée comme une "menace" pour le pays (57,8 %), tandis que la "fierté d’être grec" totalise un écrasant 95,3 %, et 70,7 % déclarent que la Grèce est en "déclin". Concernant l’Europe et l’Union européenne, alors que 69 % des personnes interrogées considèrent l’appartenance du pays à l’UE comme étant positive ou plutôt positive (contre 30,6 % qui la jugent négative ou plutôt négative), 53,9 % affirment que c’est l’UE qui bénéficie de l’appartenance grecque à son ensemble. Les réponses à la question "comment vous définissez-vous ?" sont également éloquentes : seuls 31 % se définissent uniquement comme Grecs, 61,1 % considèrent qu’ils sont d’abord Grecs et ensuite Européens, 4,6 % d’abord Européens puis Grecs, et 2,3 % seulement Européens. Si une large majorité accepte l’appartenance du pays à la zone euro (73,9 % contre 20,7 %), 77,3 % (contre 21,2 %) refusent toute cession supplémentaire de "souveraineté nationale" dans la perspective d’une Europe politiquement unifiée. Une seconde enquête réalisée par ce même institut en décembre 2016 dévoile une progression de l’euroscepticisme (59,6 % pour le maintien dans la zone euro, tandis que 33,1 % soutiennent l’abandon), tandis que la mondialisation demeure une "menace" (59,7 %). Les institutions les plus populaires demeurent la famille - qui devance nettement les autres, avec un taux d’adhésion situé entre 97 et 99 % -, l’armée, la police et l’Église.

Il convient néanmoins de souligner que la défiance à l’égard de la classe politique ne s’accompagne pas d’une remise en cause de la démocratie représentative, puisque la grande majorité des citoyens ne cherche pas "un homme fort" pour "sauver" le pays, et est plutôt "tolérante" à l’égard de l’immigration, comme le démontre une enquête de la Fondation pour l’innovation politique de 2017. Si l’autoritarisme n’est ainsi pas à l’ordre du jour, les sensibilités évoluent : une enquête menée par Dianeosis en 2018 dévoile que 47,5 % des sondés considèrent que le pays a besoin d’un "homme fort" (contre 41,8 % qui pensent le contraire) et parmi eux, le plus en vue est Poutine (30 %), suivi de Merkel (14,2 %) et Macron (12,8 %), tandis que Trump ne recueille que 2,1 % des suffrages. 

Ainsi, l’attachement à la démocratie représentative, mais également à l’Union européenne et à l’euro demeurent, malgré un fort rejet du système politique en place et une émergence de la question nationale face à des "périls nouveaux", la mondialisation perçue comme une "menace" pour l’"identité" grecque et la sauvegarde de la souveraineté nationale. De ce point de vue, même s’il puise ses slogans dans un passé social et politique de résistance nationale grecque, l’imaginaire de cette "révolte contre les élites" ne manque pas de participer à ce que Pierre-André Taguieff a qualifié de "revanche" d’un nouveau nationalisme de style populiste.

Nouveaux clivages politiques et intégration systémique

Comme déjà indiqué, l’ébranlement du système politique et partisan, dont la principale victime a été le Pasok, et l’apparition de nouvelles formations politiques reposent sur le nouveau clivage entre les anti- et les pro-mémorandum. Le Syriza, qui va occuper progressivement sur l’échiquier politique la place du Pasok comme pôle anti-droite, adopte une rhétorique contestataire populiste et même nationaliste, bien que non déclarée. C’est sur cet axe que va se former son alliance gouvernementale avec les souverainistes de droite des Grecs Indépendants, donnant un exemple unique en pratique à l’échelle européenne d’une "convergence des extrêmes". Le slogan de Syriza pendant ses années d’opposition (entre 2011 et 2014), selon lequel il entend supprimer les mémorandums "d’une seule loi" votée au Parlement dès qu’il accédera au pouvoir, illustre son volontarisme populiste anti-austérité, doublé d’une défense de la souveraineté nationale. L’allocution de Tsipras annonçant la tenue du référendum du 5 juillet 2015, par lequel les citoyens ont rejeté les propositions des créanciers à 61,31 % (contre 38,69 %), évoquant "l’ultimatum" inacceptable, une situation que, selon Tsipras, le peuple grec connaît en raison de son histoire de résistance aux provocations étrangères auxquelles il sait dire "non", est indicative. Mais le compromis dont il est convenu ensuite avec la Troïka, visant à éviter une sortie irrégulière de la zone euro, avec tout ce que cela pourrait signifier pour la stabilité économique et politique du pays, est révélateur de la difficulté de peser sur le cours des choses, malgré ses espoirs. 

C’est dans ce désenchantement soudain du gouvernement de la gauche radicale grecque (et la "trahison" de la volonté populaire exprimée), dans ce pragmatisme du dernier moment, au sens de la prise en compte du rapport de forces existant qui a dilué les "illusions" selon les propres termes de Tsipras , que réside une des causes de l’affaiblissement politique et surtout idéologique du radicalisme au pouvoir. Depuis son heurt avec la "réalité", le discours du Syriza est moins idéologique, son récit national-populiste d’avant le référendum (période au où il traitait ses adversaires politiques comme des "ennemis", les désignant même comme la "Troïka de l’Intérieur") est démantelé. Ainsi le Syriza devient-il une force de l’"establishment". Son national-populisme des années de gouvernement (2015-2019) s’épuise désormais dans un social-populisme de façade, s’efforçant, en vain, de se revêtir d’une aura "nationale" en se réappropriant le concept de "patrie" dans un sens social à travers une politique favorable aux plus défavorisés, mais jugée par ses adversaires comme "clientéliste". En outre, depuis l’apparition de ce que l’on peut appeler la nouvelle question macédonienne, à savoir l’accord conclu entre Athènes et Skopje sur le nom de la Macédoine du Nord début 2019, et les vives réactions nationalistes et même complotistes et judéophobes provoquées en Grèce, il semble que, pour une large part, la dimension identitaire du populisme grec s’est tournée vers la droite et une extrême droite plurielle, ou vers l’abstention. C’est d’ailleurs ce qu’ont dévoilé les résultats des élections européennes du 26 mai 2019, lors desquelles le Syriza a été devancé de 9,4 % par la droite de la Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis. L’intégration de la contestation nationale-populaire anti-mémorandums par le Syriza, ainsi que les réactions contre ce que l’on peut dénommer un "mémorandum identitaire" (à savoir l’accord sur la Macédoine du Nord) se retournent, en partie au moins, contre lui. Certes, la contestation sociale anti-mémorandum est relativement "normalisée" et ne menace pas actuellement le "système", et le Syriza a joué un rôle important dans cette évolution, mais la question est loin d’être réglée. Les résultats des élections législatives du 7 juillet 2019 ont confirmé qu’en obtenant 31,5 % des voix, le Syriza conserve une place importante sur la scène politique, malgré sa difficulté à se poser en agent d’intégration des revendications populaires, dans la perspective d’une victoire électorale.


Toutes ces considérations concernent également la droite démocratique, celle de la Nouvelle Démocratie. Ses positions équilibristes à l’égard du premier mémorandum en 2010 (que le parti n’a pas voté au Parlement, tout en déclarant qu’une fois au pouvoir il respecterait les accords internationaux du pays), sous le leadership d’Antonis Samaras, considéré comme représentant plutôt une droite populaire conservatrice, et même nationaliste, sur le plan des valeurs, mais libérale sur les sujets économiques, ont permis à son parti de ne pas subir les grandes défaites successives du Pasok. Aux élections parlementaires de mai 2012, la Nouvelle Démocratie voit son électorat affaibli (elle ne recueille que 18,85 % des voix), mais un mois plus tard, aux nouvelles élections de juin 2012, et malgré la concurrence surgie sur sa droite (avec l’apparition des Grecs Indépendants et de l’Aube dorée), elle totalise 29,66 % face à un Syriza menaçant (26,89 %). Notons que les deux formations situées à droite de la Nouvelle Démocratie lors de ces deux élections parlementaires totalisent, en mai 2012, 17,5 % des suffrages (6,7 % pour l’Aube dorée et 10,6 % pour les Grecs Indépendants), tandis qu’aux élections de juin de la même année elles effleurent les 14 % (6,25 % pour la formation néonazie et 7,51 % pour le parti complotiste de Kammenos). Et c’est sous le gouvernement Samaras (2012-2015), auquel participe le Pasok, alors dirigé par Evangelos Vénizélos, que l’Aube dorée subit un coup redoutable quand, après l’assassinat de Pavlos Fyssas, un rappeur de gauche, par un membre de cette organisation néonazie, la quasi-totalité de ses dirigeants se retrouvent quelque temps en prison. Cet événement a de graves répercussions sur son image publique, ce qui va peser, les années suivantes, sur sa dynamique électorale. La droite perd le pouvoir en janvier 2015, puis subit un autre échec électoral en septembre de la même année, mais son pourcentage électoral se maintient au-dessus de 27 % lors de ces deux consultations populaires.

Toutes proportions gardées, le nouveau chef de la Nouvelle Démocratie, Kyriakos Mitsotakis, libéral pro-européen convaincu, va adopter la même posture d’équilibriste concernant l’intégration de la contestation sociale, cette fois-ci proprement identitaire, à propos de la question macédonienne. S'il refuse l’accord conclu sur le nom de la Macédoine du Nord, en accusant Tsipras, entre autres, de le livrer au pays voisin et de n’avoir pas consulté les partis politiques grecs pendant les négociations, il déclare néanmoins qu’une fois cet accord signé, il sera très difficile, sinon impossible, qu’un futur gouvernement de la Nouvelle Démocratie le remette en cause. Cette attitude "modérée" se retrouve dans le fait que le parti de la droite a évité de faire de la question macédonienne un enjeu majeur de la campagne électorale pour les européennes de mai 2019. Ce sont ces deux postures équilibristes, celle de Samaras et celle de Mitsotakis, qui ont permis, dans une mesure au moins, que leur parti ne s’effondre pas, ce qui aurait conduit à un total démantèlement du système politique et partisan. 

En d’autres termes, c’est un certain "populisme", et même un certain "nationalisme", une posture conservatrice inhérente à une formation de droite, qui a joué son rôle d’intégration des passions exacerbées et autoritaires, même lorsqu’elles ont revêtu la forme d’un "mouvement social".

En d’autres termes, c’est un certain "populisme", et même un certain "nationalisme", une posture conservatrice inhérente à une formation de droite, qui a joué son rôle d’intégration des passions exacerbées et autoritaires, même lorsqu’elles ont revêtu la forme d’un "mouvement social". Si, dans le cas du Syriza, le pragmatisme est le résultat d’une démagogie démasquée, dans le cas de la droite grecque, c’est le pragmatisme conservateur, proche d’un "populisme doux", qui a pu marginaliser relativement ses adversaires illibéraux à sa droite, sans adopter leur point de vue complotiste ou leur agenda autoritaire. L’Aube dorée n’a recueilli que 4,88 % des suffrages aux élections européennes de mai 2019, soit une chute de deux points par rapport à l’élection législative de septembre 2015, et de cinq points par rapport aux européennes de 2014. Si une partie de son électorat de 2015 se dirige vers la nouvelle formation d’extrême droite Elliniki Lisi (Solution Grecque) de Kyriakos Velopoulos, qui a recueilli aux récentes élections européennes 4,18 % des voix (en élisant un député européen), 17,69 % des électeurs de l’organisation néonazie de 2015 votent aujourd’hui pour la Nouvelle Démocratie. Les suites des récentes élections législatives du 7 juillet 2019 pour cette organisation néonazie de l’Aube dorée sont désastreuses : son échec à entrer au Parlement, puisqu’elle n’a recueilli que 2,9 % des suffrages, a été suivi d’une profonde crise interne, marquée par le départ de certains de ses membres. Les analyses des élections montrent que 41 % de son électorat s’est tourné, lors de ces élections, vers la Nouvelle Démocratie. 

De ce point de vue, ce n’est pas par hasard que la principale victime de cette contestation nationale-populaire, pendant toutes ces années de crise, a été le centre symbolisé par le Pasok. Sans aucun doute, son gouvernement, sous Georges Papandreou (2009-2011), a dû appliquer le mémorandum et gérer ses conséquences sociales touchant son électorat populaire et les couches moyennes. L’esprit de responsabilité dont a fait preuve le Pasok afin d’éviter la faillite du pays a tourné contre lui la vague de contestation sociale : le fameux terme de "pasokisation" illustre la crise fatale de délégitimation sociale de ce parti. La participation du Pasok au gouvernement d’union nationale de Papadimos (2011) puis au gouvernement tripartite (2012-2014) avec la droite de la Nouvelle Démocratie et la petite formation de la gauche démocratique, le Dimar, a figé son image d’"establishment". La frange la plus modernisatrice du Pasok a également joué un rôle prépondérant dans sa lutte anti populiste, pendant toutes ces années de crise, contre la démagogie de la gauche radicale et contre l’extrême droite nationaliste. Elle a également participé activement aux mobilisations pro-européennes d’une partie de la société civile lors du référendum de 2015, en soutenant la perspective européenne de la Grèce. Son pragmatisme affiché et même justifié face à l’urgence du sauvetage du pays a néanmoins parfois pris une couleur idéologique : son positionnement au "centre" a été érigé en port de salut face aux mauvais vents contestataires populistes qui menaçaient la démocratie et la place du pays dans l’Europe. 

Cette posture a été particulièrement symbolisée par un nouveau parti, To Potami (La Rivière), une sorte de Ciudadanos grec, fondé en 2014 par le journaliste Stavros Theodorakis. Adoptant une ligne centriste libérale et pro-européenne, il a placé au cœur de son discours anti populiste l’innovation et la réforme des structures archaïques et/ou autoritaires du pays, ainsi que la défense des droits individuels et de ceux des minorités (tout en gardant une position plutôt ferme sur le sujet de l’immigration). Ce parti, qui a recueilli 6,05 % aux élections législatives de janvier 2015 et 4,09 % à celles de septembre de la même année, n’a pas pu élire de député européen aux élections de mai 2019, ne recueillant que 1,52 % des voix. Ce centre imaginaire, et "élitiste" selon ses détracteurs, en tant que rempart progressiste contre le populisme, s’est donc rapidement révélé être un échec, démontrant qu’une certaine idéologisatiοn des enjeux n’est pas nécessairement un attribut exclusif des extrêmes. 

En guise de conclusion

Le fait que la société grecque ait résisté à la tentation autoritaire populiste, qu’elle n’ait pas cherché un "sauveur" pendant ces années de crise, le fait qu’elle ait montré une certaine confiance envers l’Europe, ne permettent pas à eux seuls d’expliquer la voie démocratique et libérale choisie. Sans sous-estimer ces deux ingrédients, il convient de se demander quelle aurait été l’orientation politique du pays si son gouvernement avait appliqué la volonté populaire exprimée lors du référendum de juillet 2015. La fameuse "kolotoumba", la pirouette du Syriza, son changement de cap, la "désillusion" des élites populistes de gauche d’une part, mais également le "populisme doux" de la droite de la Nouvelle Démocratie d’autre part, ont participé à un processus d’intégration, parfois "sans principes", d’une "normalisation" de la contestation à la fois populaire et nationale. Une normalisation qui s’est avérée difficile, longue, et qui n’est pas encore aboutie et structurée. C’est dans un difficile compromis entre l'écoute du peuple, d’un peuple ni idéalisé ni diabolisé, et un pragmatisme fondé sur le rapport des forces que réside le dépassement de la "cause populiste".

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Bibliographie

Guy Hermet (2001), Les Populismes dans le monde. Une histoire sociologique XIXe-XXe siècle, Paris, Fayard.
Andreas Pantazopoulos (2007), Le national-populisme grec 1974-2004, Les Temps Modernes, n° 645.
Andreas Pantazopoulos (2011), La normalisation ambiguë de l’extrême droite grecque (Laos ) dans un contexte de crise de représentation, Les Cahiers du Cevipof , n° 53.
Andreas Pantazopoulos (2018), National-populisme: le cas grec, Telos.eu.
Andreas Pantazopoulos (2019), L’autre défaite du populisme de gauche, Telos.eu.
Pierre-André Taguieff (2007), L’Illusion populiste. Essai sur les démagogies de l’âge démocratique, Paris, Champs/Flammarion.
Pierre-André Taguieff (2015), La Revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l’assaut de l’Europe, Paris, PUF.
 

Copyright : ARIS MESSINIS / AFP

 

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