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[Démocraties résilientes] France - entre dégagisme et rejet du populisme

BLOG - 7 Août 2019

Pouvions nous terminer cette série estivale sur les “démocraties résilientes” autrement que par la France ? L’élection présidentielle de 2017 a été perçue à l’étranger (plus encore qu’en France) comme un coup d’arrêt à la vague populiste anti-libérale montante dans le monde occidental.

Sophie Pedder, chef du bureau de The Economist à Paris et auteure de plusieurs livres remarqués sur notre pays, revient sur cet épisode. Parmi les facteurs qu’elle identifie comme caractéristiques de la résilience démocratique française, figure le rôle personnel d’Emmanuel Macron, qui dans sa campagne pour la présidence a su faire la synthèse d’un rejet de l’opinion à l’égard des figures établies et de la continuité des politiques libérales et pro-européennes de la Vème République. Nous ne pouvons que nous interroger avec cette brillante journaliste britannique : alors que tant d’événements se sont précipités depuis lors, les “recettes” de 2017 fonctionneront-elles encore lors des prochaines échéances ? Comment consolider en profondeur les bases de la vie démocratique dans ce pays de tradition insurrectionnelle ?

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 

Après le séisme provoqué par le vote britannique du Brexit en 2016 et l'élection de Donald Trump aux États-Unis, le monde a tourné les yeux vers la France. Après le berceau de la démocratie parlementaire et le pays de la liberté, le berceau des Lumières allait-il, à son tour, succomber à la politique populiste anti-élite ?
 
Vu de l’étranger, la France était en 2017 l’exemple parfait de la période politique contemporaine. Les implications de la présidentielle dépassaient largement les frontières hexagonales : le centre libéral pouvait-il résister aux forces montantes du nationalisme et du populisme dégagiste ?
 
Dans la confrontation entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, le monde a également trouvé le casting parfait pour un drame politique de second tour. L'un était un ancien banquier d'affaires, chouchou de Davos, défenseur de la technologie et des changements ; l'autre, la fille d'une dynastie politique d'extrême droite qui mêlait nostalgie et politique nationaliste brute. L'un était le produit technocratique de l'élite méritocratique française, lançant, de l'intérieur, une attaque contre l'establishment ; l'autre était l'enfant de Saint-Cloud, qui prétendait parler pour les opprimés et le peuple contre les classes dirigeantes.

Vu de l’étranger, la France était en 2017 l’exemple parfait de la période politique contemporaine. Les implications de la présidentielle dépassaient largement les frontières hexagonales.

La perspective d'une victoire de Marine Le Pen en 2017 a sans doute été prise plus au sérieux à l'étranger qu'en France. "Ce à quoi ressemblerait une victoire de Le Pen" titrait un éditorial du New York Times. "Comment Le Pen pourrait gagner" expliquait Politico dans un long article. Le 13 avril 2017, quelques jours avant le premier tour du scrutin, Ian Bremmer, directeur du cabinet new-yorkais Eurasia, rédigeait une analyse détaillée intitulée "Le Pen a de réelles chances d'être élue présidente". À The Economist, notre modèle, basé sur les statistiques, suggérait que la probabilité d'une victoire de Marine Le Pen n'était que de 1 %. Ian Bremmer, analyste respecté, tweetait en réponse : "Le Pen a 1 % de chances de gagner les élections selon @TheEconomist. C'est la plus grosse erreur que j'ai vue de leur part depuis des lustres".

Comment une démocratie solide, qui aurait pu tomber aux mains d'une administration illibérale, a-t-elle finalement résisté à la vague populiste ? On peut apporter trois éléments de réponse. Le premier est la nature de l'élection présidentielle française, majoritaire à deux tours, établie par le Général de Gaulle en réponse à l'instabilité chronique du système parlementaire de la IVème République. Ces règles sont utilisées dans un certain nombre d'autres pays, tels que le Chili, la Finlande et la Roumanie. Pourtant, les observateurs étrangers, issus des démocraties parlementaires, ont encore tendance à sous-estimer le pouvoir qu'un tel système donne aux électeurs pour écarter un candidat peu recommandable au second tour.
 
Si l'élection d'Emmanuel Macron a marqué le monde, à la fois comme un rejet du populisme et un vote de confiance pour un avenir plus ouvert et libéral, elle a été l’un avant d’être l’autre. Selon un sondage réalisé par Ipsos/Sopra Steria après le vote, 43 % de ceux qui ont soutenu Emmanuel Macron au second tour l'ont fait principalement dans le but d'écarter Marine Le Pen. La majorité à deux tours, requise par le système de vote, permet d'écarter de la présidence un candidat ne bénéficiant que d'un soutien minoritaire, tel que Marine Le Pen. 
 
La deuxième explication concerne la nature du programme électoral de la candidate du Front national en 2017. Les 66 % d’électeurs français qui ont soutenu Emmanuel Macron l’ont fait pour des raisons différentes. Pour certains, le passé xénophobe et antisémite du Front national rendait son candidat inéligible par principe. Mais d'autres ont été moins rebutés par la politique nationaliste de Marine Le Pen que par son manque de crédibilité sur des propositions politiques spécifiques, notamment celles concernant l'euro.
 
Certaines contradictions dans ses déclarations publiques suggéraient que la position de la candidate frontiste sur l'euro était "mal formulée", pour dire les choses gentiment. Entre les deux tours de scrutin, le point 35 de son programme, qui promettait un "retour à une monnaie nationale", a cédé la place au soutien d'une "monnaie commune" qui, selon elle, aurait pu être l’euro. Ce mélange de confusion, d'ambiguïté et d'hostilité générale à l'égard de l'euro n'était pas en phase avec l'opinion publique française, qui soutient alors la monnaie unique à 67 %. C'était, de surcroît, une source de préoccupation particulière pour les électeurs les plus âgés, épargnants et retraités, qui craignaient un effondrement de leur patrimoine si le franc était restauré. Tout cela a contribué à plafonner le vote potentiel pour Marine Le Pen.

Le troisième élément, et sans doute le plus important, était Emmanuel Macron lui-même. On a beaucoup écrit sur son audacieuse rupture avec les partis politiques établis, ainsi que sur ses coups de chance. Mais il convient de rappeler quelques-uns des éléments déterminants de cette étonnante victoire. Emmanuel Macron s'est emparé de la présidence dans un climat de "dégagisme", une expression intraduisible faisant référence à l'envie de mettre à la porte les dirigeants en place, qu'il a su tourner à son avantage. La France a trouvé une stabilité constitutionnelle sous la Vème République, mais reste un pays avec une longue histoire tourmentée et un esprit révolutionnaire romantique. Emmanuel Macron a compris que l'histoire de la France est une histoire de ruptures, et que la technologie disruptive augmentait le rythme et la possibilité d'un changement radical. Il était aussi celui qui comprenait le mieux que le système des partis était épuisé et que seule une personne perçue comme étrangère serait en mesure de tirer parti de l'ambiance dégagiste.

Emmanuel Macron a compris que l'histoire de la France est une histoire de ruptures, et que la technologie disruptive augmentait le rythme et la possibilité d'un changement radical.

Bien sûr, Emmanuel Macron l’énarque, l’ancien inspecteur des finances et l’ancien banquier d'affaires, était l'outsider ultime pour les experts. Il s'agissait d'une incursion politique contre le gouvernement menée par l'un des siens. Et à cette fin, le candidat qui cherchait à vaincre le populisme maîtrisait lui-même la rhétorique populiste, déclarant "les partis politiques sont morts" et dénonçant la génération sortante des dirigeants politiques. De tels commentaires provenaient en réalité de son intuition selon laquelle il y avait de la place pour un réalignement fondamental des partis politiques français, selon un axe défini non par la gauche et la droite, mais par l’opposition entre progressistes pro-européens et nationalistes conservateurs. Pourtant, derrière ces nuances, ses paroles ont aussi servi d'appel aux armes puissant et quasi-populiste contre l'élite au pouvoir.


Emmanuel Macron a donc servi de tampon contre les forces du populisme et du nationalisme illibéral en 2017. Mais cette victoire est-elle pérenne ? Et à quel point la France reste-t-elle vulnérable ?
 
Il n’y a pas le droit à la complaisance sur cette question. La solidité du bouclier du système de vote à deux tours est relative à la robustesse de la majorité contre Marine Le Pen, et la volonté de cette majorité de la maintenir, elle ou son successeur, éloigné(e) du pouvoir. Or, la récente évolution de Marine Le Pen vers une politique de maintien dans l'euro la rend moins inéligible pour certains électeurs. La France, comme le montre le mouvement des Gilets jaunes, reste profondément divisée et Emmanuel Macron, malgré une récente reprise des sondages, est impopulaire. Le plafond de verre apparent sur le nombre de votes que Marine Le Pen peut obtenir semble avoir le potentiel d'augmenter encore davantage. Après avoir obtenu 33 % au second tour de l'élection présidentielle en 2017, un sondage, réalisé en mai 2019 par l'Ifop, suggère que, si un nouveau scrutin avait lieu aujourd'hui, Marine Le Pen pourrait atteindre 43 % des suffrages. Il est impossible d’avoir l’assurance absolue qu'il resterait une majorité garantie contre un candidat populiste de son type.

En outre, l’influence des partis politiques français, comme ailleurs en Europe, est incroyablement mouvante. Cela a été confirmé par les récentes élections au Parlement européen, qui ont vu une forte augmentation du soutien aux Verts. Les deux partis de gouvernement, de gauche (Parti socialiste) ou de droite (Les Républicains), qui se partagent le pouvoir en France depuis plus de 60 ans, ont obtenu un résultat à un seul chiffre. Il y a la possibilité d'une recomposition de la droite nationaliste conservatrice, sous l’égide d’une personnalité comme Marion Maréchal, qui pourrait remettre en cause les certitudes actuelles sur l'attrait minoritaire du populisme.

L’influence des partis politiques français, comme ailleurs en Europe, est incroyablement mouvante. Cela a été confirmé par les récentes élections au Parlement européen.

Dans le même temps, le modèle démocratique français risque d'être fragilisé par des facteurs externes, notamment une potentielle future ingérence étrangère dans la politique électorale. Au cours de la campagne de 2017, En Marche ! a déjà été victime d'un piratage informatique, impliquant le dévoilement numérique de neuf gigaoctets d'e-mails internes et de fichiers comptables. Le parti a attribué cette attaque à des agents liés à la Russie, dont l’objectif était de déstabiliser la campagne d’Emmanuel Macron dans sa dernière ligne droite. Cette tentative fait écho au piratage de la campagne démocrate d'Hillary Clinton en 2016, qui a contribué à l'empêcher de remporter l'élection présidentielle américaine.
 
En France, la petite équipe de cybersécurité d'En Marche ! a organisé une manœuvre de contre-sabotage, noyant les courriels de fausses informations pour en minimiser les dommages, évitant ainsi que le résultat final soit affecté. C'était en tous cas un signe avant-coureur de ce qui pourrait arriver. D’ailleurs, une fois élu, Emmanuel Macron n'a pas hésité, alors qu’il se tenait aux côtés de Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse au château de Versailles en mai 2017, à qualifier Russia Today et Spoutnik "d’organes d'influence, de propagande" ayant diffusé des "mensonges" sur lui pendant la campagne.
 
La capacité continue des réseaux sociaux liés à la Russie à créer des problèmes a été mise en évidence lors des manifestations des Gilets jaunes. Une étude d'Avaaz, un mouvement mondial de citoyens, a montré qu'entre le 1er novembre 2018 et le 6 mars 2019, de fausses informations ou des articles de désinformation ont été vus 105 millions de fois sur Facebook et partagés quatre millions de fois. Il s'agissait par exemple de clips comme "Macron danse pendant que la France proteste" ou d’une autre vidéo, dans laquelle une image de supporters de rugby de Clermont Auvergne portant des maillots jaunes était utilisée pour illustrer une prétendue manifestation des Gilets jaunes. Les sites Web et des comptes pro-Poutine sur les réseaux sociaux ont joué un rôle déterminant dans la diffusion de ces informations. Parmi les 500 vidéos YouTube les plus populaires en France concernant les Gilets jaunes, le média le plus regardé a été Russia Today (RT). Dans l'ensemble, les clips RT concernant les Gilets jaunes ont eu plus de succès que ceux du Monde, de L'Obs, du Huffington Post, du Figaro et de France 24 réunis.
 
Enfin, il y a la position du Président Macron lui-même. En 2022, il sera jugé sur sa crédibilité : en tant que leader capable de créer des emplois, d'assurer la croissance économique et de mener une politique respectueuse de l'environnement, ainsi que sur sa capacité à gouverner de manière responsable, à communiquer avec le peuple français et à faire entendre la voix de la France en Europe et dans le monde. La prochaine fois, en tant que Président sortant, le discours d’Emmanuel Macron n'aura ni la nouveauté, ni le caractère disruptif qui ont caractérisé sa campagne de 2017. En tant que Président en exercice, son message politique devra porter sur la poursuite des travaux en cours et non sur une rupture avec le régime actuel.

Le risque de cette approche est bien sûr qu'elle fasse de Marine Le Pen et de son parti une alternative crédible à Emmanuel Macron, plutôt qu'un mouvement marginal à traiter comme tel. Avec le temps, cette crédibilité pourrait s'avérer dangereuse sur le plan électoral.

Un tel récit politique est par définition plus vulnérable à l'alternative populiste. Et la stratégie politique plus large d’Emmanuel Macron comporte aussi des risques. Sa décision de mettre en place une force centriste progressiste contre celle des nationalistes conservateurs n'est pas responsable de la montée de Marine Le Pen. Son idée centrale - que la politique des partis français pouvait être remodelée selon une ligne de faille différente - découlait de la façon dont les partis politiques étaient divisés à l'intérieur du pays sur des questions telles que la dérégulation économique ou l'Europe. Marine Le Pen était déjà candidate à la présidence en 2012, lorsqu’Emmanuel Macron était encore à la banque Rothschild. Elle est arrivée en tête des élections européennes en 2014, alors qu'il était conseiller du Président François Hollande et qu'il n'avait pas encore émergé aux yeux du public, et encore moins trouvé En Marche !

Pourtant, en forçant ce nouveau réalignement des partis, Emmanuel Macron a donné une légitimité à la forme d'opposition populiste de Marine Le Pen. Il l'a dit explicitement lors des récentes élections européennes. “S'ils me voient comme leur principal adversaire, ils ont raison", a-t-il prévenu, avertissant ainsi l'Italien Matteo Salvini et le Hongrois Viktor Orbán. Le risque de cette approche est bien sûr qu'elle fasse de Marine Le Pen et de son parti une alternative crédible à Emmanuel Macron, plutôt qu'un mouvement marginal à traiter comme tel. Avec le temps, cette crédibilité pourrait s'avérer dangereuse sur le plan électoral.
 
En 2017, la France a étonné le monde en repoussant la menace populiste et en installant un défenseur de la démocratie libérale, du multilatéralisme et du projet européen à la tête de la deuxième puissance économique et militaire du continent (post-Brexit). Il y a des chances raisonnables qu’Emmanuel Macron tienne à nouveau le centre libéral en 2022 et que le système démocratique français résiste une seconde fois. Mais les forces populistes, soutenues par l'utilisation de la désinformation et des réseaux sociaux, ont de leur côté une impressionnante capacité à exploiter les émotions, les craintes et la soif de divertissement d'une manière qui défie la confrontation politique rationnelle et exerce une pression intense sur les modèles démocratiques existants. Toute forme de complaisance, même en France, serait certainement déplacée.


 

Copyright : FREDERICK FLORIN / AFP

 

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