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De Sarajevo à Marioupol : ce que les guerres de Yougoslavie nous disent du destin de l’Ukraine

ARTICLES - 14 Avril 2022

Depuis le début de la guerre en Ukraine, et davantage encore depuis la découverte des horreurs commises par les forces russes, les comparaisons avec l’ex-Yougoslavie se multiplient. Le siège des villes ukrainiennes rappelle ceux de Vukovar ou Sarajevo ; Butcha est qualifié de "nouveau Srebrenica", et certains commentateurs imaginent déjà une issue inspirée des accords de Dayton qui mirent fin au conflit en Bosnie-Herzégovine en 1995. On pense aussi à la Bosnie en imaginant les contre-feux possibles de l’engagement russe dans son effort de destruction de l’ordre libéral hérité de la pax americana des années 1990. 

Si la comparaison offre des grilles de lecture familières et permet ainsi d’orienter la réflexion, elle comporte en retour le risque de chercher à tout prix à voir des parallèles là où ils sont discutables, au prix de circonvolutions excessives. Les guerres en Yougoslavie furent immédiatement consécutives à l’éclatement de la fédération communiste, alors que l’invasion de l’Ukraine en est au mieux une conséquence "à retardement". La dimension civilisationnelle qui apparaissait dans un certain discours serbe à propos de la Bosnie et surtout du Kosovo - légitimer le combat par celui de "la chrétienté contre l’islam" - n’a pas son corollaire en Europe orientale. 

Néanmoins, l’ex-Yougoslavie peut nous aider à mieux saisir ce qui est en train de se jouer en Ukraine dans trois dimensions  : le discours, la guerre elle-même, et les acteurs. 

Le discours

En ce qui concerne la première dimension, trois aspects peuvent être mis en avant. L’identitaire, l’historique et le juridique. 

  • Sur le plan identitaire, on a pu être frappé par les mots employés par Vladimir Poutine et son entourage à propos de l’Ukraine, c’est-à-dire une nation artificielle qui vit dans un pays artificiel. Par-delà le discours sur la "dénazification" (qui peut rappeler l’invocation par les Serbes du passé oustachi de la Croatie), ce postulat conduit presque inévitablement à une guerre d’annihilation d’un peuple et d’annexion de tout ou partie de son territoire. Seule une situation militaire contrariée peut déboucher sur une issue différente, mais l’objectif central ne doit faire aucun doute tant il est annoncé de façon limpide. Les nationalistes serbes (ou croates) ne disaient pas autre chose à propos des Bosniaques et de la Bosnie, un pays qui n’avait selon eux aucune raison de survivre à la fin de la Yougoslavie. Symétriquement, on retrouve aussi des pressions très fortes à l’intérieur de son propre camp. Là encore, le discours de Vladimir Poutine sur les "moucherons à recracher" fait écho aux pages que l’anthropologue serbe Ivan Colovic a consacrées à la rhétorique nationaliste guerrière chez les Serbes, faisant des réfractaires à la cause "des traîtres et des pédés". Nulle surprise à ce qu’en 1991 en Serbie comme aujourd’hui en Russie, des dizaines de milliers de personnes, parmi les plus éduquées, aient préféré fuir leur pays. On notera enfin le rôle joué par l’Église orthodoxe. Dans les deux cas, celle-ci a appuyé sans hésitation l’action du régime et de l’armée, en justifiant sur le plan spirituel la croisade entreprise. La radicalisation du discours russe, que l’on peut désormais estimer pathologique, fait écho à ce que l’on entendait dans les milieux nationalistes serbes à l’époque. 
     
  • Sur le plan historique, la Russie est à l’évidence une puissance révisionniste comme l’était la Serbie. Sur les sentiments de déclassement, de frustration et d’injustice se bâtissent les mobilisations et les vengeances avec pour objectif de rétablir l’ordre dont on estime avoir été injustement dépouillé par d’autres puissances. Cet élément central du discours légitime ce qui n’est alors pas une conquête, mais une restauration. On renoue avec ce qui n’aurait jamais dû cesser d’être en fermant une parenthèse injuste de l’histoire. Dans les années 1980, l’Académie des sciences et des arts de Belgrade affirmait que la Yougoslavie de Tito avait "enfermé" le peuple serbe (discours également très présent en Croatie) et l’avait dépouillé de la possibilité d’accomplir librement son destin, en particulier au Kosovo, province autonome dirigée par les Albanais depuis 1974. Comment ne pas tracer un parallèle avec le prétendu geste funeste de Khrouchtchev séparant la Crimée, une terre aussi sacrée pour Vladimir Poutine que l’était le Kosovo pour Slobodan Milosevic, de la Russie ? De nos jours, le pouvoir à Belgrade a calqué son concept de srpski svet sur le russki mir promu par Poutine, qui légitime par avance une action sur tout territoire sur lequel se trouveraient des Russes. On n’en veut pas à Milosevic d’avoir cherché à faire la Grande Serbie - mais d’avoir échoué. C’est ce que le Président Vucic a répété au Kosovo en 2018. Cet objectif est toujours perçu comme légitime, mais par d’autres moyens que des affrontements perdus d’avance. Ce n’est pas un hasard si la Serbie a été la seule à saluer la victoire de Donald Trump aux États-Unis… On voyait en lui celui qui allait mettre fin à l’ordre libéral hérité des Clinton dans la région, perçu à Belgrade comme défavorable au peuple serbe. Faut-il rappeler les efforts déployés par la Russie pour aider Trump en vue de la même chose  : casser l’ordre international et en promouvoir un nouveau ? Un autre marqueur du révisionnisme est de nier les crimes commis, d’en accuser les autres, de fabriquer un récit alternatif. La façon dont la mémoire du conflit en Yougoslavie est transmise (en Croatie comme en Serbie d’ailleurs), nous renseigne sur ce que sera vraisemblablement la situation en Russie dans quelques années. Un sondage de 2017 en Serbie a montré que près des trois quarts des répondants ignoraient ce qui s’était passé lors du siège de Sarajevo, ou pensaient que ce sont les Serbes qui en furent victimes. Si le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a permis d’établir d’innombrables faits, il n’a pas du tout permis de faire progresser une logique inclusive, de pardon et de repentance - au contraire. 
     
  • Enfin, sur le plan juridique, le récit russe de justification ou de relativisation de son action s’articule de manière obsessionnelle autour du "précédent" du Kosovo, signifiant à l’Occident que c’est l’OTAN qui s’est la première affranchie du principe d’inviolabilité des frontières en 1999, en bombardant la Serbie sans mandat de l’ONU, puis à la stabilité de ces frontières en soutenant l’indépendance du Kosovo en dépit de la résolution 1244 de l’ONU en 2008. Au point que certains estiment que "dans la mémoire russe (..) la guerre de l’OTAN fut une attaque contre la Russie - car elle montrait que la Russie ne comptait plus". Géorgie, Crimée, Donbass, à chaque offensive armée russe, le sujet du Kosovo est mis en avant tel un totem d’immunité. (Faut-il rappeler, si besoin est, que la comparaison souvent opérée entre Kosovo et Crimée est infondée pour maintes raisons ?) 

L’ex-Yougoslavie peut nous aider à mieux saisir ce qui est en train de se jouer en Ukraine dans trois dimensions : le discours, la guerre elle-même, et les acteurs.

Qu’en est-il du terrain, c’est-à-dire des opérations militaires et des crimes commis ? On a pu voir dans les para-États de Donetsk et de Louhansk des airs de Republika Srpska Krajina, fondée sur le même souci de protéger des minorités supposément menacées. Ce faisant, le récit russe en 2014 a pu dérouler un déni plausible d’implication (les "petits hommes verts" ou "patriotes en vacances à Donetsk") au même titre que Milosevic, qui a toujours nié que Belgrade fût impliquée dans la guerre en Croatie et Bosnie. Ceux qui qualifiaient jusque-là le conflit en Ukraine de guerre civile étaient d’ailleurs souvent les mêmes qui utilisaient ce terme à propos de la Bosnie, de façon tout aussi impropre. La configuration militaire est cependant différente - à l’époque, présence de Casques bleus, rôle central des milices… - tout comme la géographie du terrain. 

En revanche, les cibles prioritaires (intellectuels, opposants, notables) à éliminer dans chaque ville, les bombardements massifs visant à terroriser et détruire, le ciblage de civils cherchant à fuir ou se ravitailler (que l’on pense à l’obus tombé sur Markale en 1994, qui n’est pas sans rappeler la frappe sur la gare de Kramatorsk, avec d’ailleurs une fois de plus le recours aux inversions accusatoires), les viols et meurtres de masse contre les civils que l’on va ensuite chercher à dissimuler (déplacements forcés et crématoires mobiles côté russe ; excavation des restes des victimes pour les déplacer dans le cas serbe) sont autant de parallèles attestant d’un projet que certains n’hésitent plus à qualifier de génocidaire, là où la justice internationale s’est déjà prononcée à plusieurs reprises sur la question en Bosnie (qualificatif retenu pour Srebrenica). 

La guerre

Dès lors, quelles issues possibles ? Là aussi, le cas yougoslave peut être instructif. D’abord dans l’idée simple que c’est du rapport de force militaire sur le terrain que découle le compromis politique. Les commentateurs qui citent les accords de Dayton en exemple, outre des limites sérieuses à la comparaison (à commencer par la garantie américaine et les 100 000 soldats de l’OTAN déployés pour garantir l’accord), oublient que le compromis politique n’a été rendu possible qu’au moment où cet équilibre a été trouvé sur le terrain à la faveur de la contre-offensive croate - l’Opération Tempête de l’été-automne 1995. Les Américains demandèrent ainsi aux Croates de s’arrêter avant de prendre Banja Luka. Autrement dit, il y aura peut être une issue territoriale avec le Donbass (voire avec la Crimée)… mais à ce stade, le terrain ne le permet pas et rien n’indique qu’il le permettra un jour. En outre, de nombreuses- voix s’élèvent en Bosnie pour alerter sur l’impasse à laquelle mènerait une politique de résolution du conflit ukrainien inspirée de Dayton. Au demeurant, il faut bien avoir à l’esprit que tout compromis territorial se traduisant par un changement de souveraineté et de frontières, qui serait validé à l’ONU, déboucherait très vraisemblablement sur une remise en question des frontières balkaniques, en premier lieu de la Bosnie et du Kosovo. 

Peut-on imaginer un autre parallèle, celui de la reconquête de l’ensemble du territoire ukrainien, sur le modèle croate, qui poussa 200 000 Serbes de Croatie sur les routes de l’exil ? Le scénario est ici peu probable et ne peut s’envisager si l’objectif des Occidentaux devient ouvertement la défaite totale de la Russie, et le risque de déplacements massifs de population et de crimes dans les territoires jusque-là sous contrôle russe. Enfin, en cas de défaite russe, comment ne pas penser au destin de Slobodan Milosevic, battu lors des élections de 2000, à la faveur d’une révolution populaire et d’un appareil de sécurité qui le lâcha ? Si des élections sont théoriquement prévues en Russie en 2024 - dans des conditions faisant passer celles de 2000 en Serbie pour un modèle de transparence - personne n’imagine sérieusement Vladimir Poutine répondre un jour de ses crimes à La Haye. 

Les acteurs

Une dernière dimension à aborder est celle de l’attitude des pays occidentaux. Là encore, la comparaison a ses limites  : la clarté de l’affrontement actuel est telle que les différences de vues observées sur la Bosnie n’ont pas lieu ici - même si l’on retrouve dans une partie de l’opinion française une empathie quasi-romantique pour la Russie, qui aurait été un "allié naturel" de la France comme la Serbie en son temps. 

L’aide massive apportée à l’Ukraine ne manque d’ailleurs pas de susciter l’amertume en Bosnie, où l’application de l’embargo sur les armes dans toute la Yougoslavie s’est sans surprise traduite par une écrasante supériorité des forces serbes. Pour autant, les discussions serrées sur l’arrêt d’achat de gaz, comme les demandes pressantes de Kyiv d’obtenir toujours davantage d’armes, montrent qu’il y a encore une retenue. Et celle-ci fait dire aux Bosniaques que l’Ukraine est, en dernier ressort, seule face au défi de sa survie… comme eux-mêmes le furent. 

Peut-on imaginer un autre parallèle, celui de la reconquête de l’ensemble du territoire ukrainien, sur le modèle croate, qui poussa 200 000 Serbes de Croatie sur les routes de l’exil ?

La question de ce que les démocraties sont prêtes à faire pour défendre les valeurs qu’elles professent est à nouveau posée vingt-sept ans après Srebrenica. Comme la Bosnie à l’époque - en dramatique décalage avec un continent qui entendait jouir d’une paix retrouvée - l’Ukraine estime ne pas se battre simplement pour sa survie mais pour une certaine idée de l’ordre international. La crainte que peut avoir Kyiv, comme Sarajevo à l’époque, est qu’une certaine fatigue s’installe au sein des gouvernements comme des opinions à mesure que l’on s’habituera à la découverte de charniers et de massacres. 

Si la guerre est amenée à durer, nul doute que des voix de plus en plus nombreuses se feront entendre pour retourner à une forme de normalité avec la Russie. Le débat sur l’efficacité des sanctions est d’autant plus voué à s’intensifier que celles qui ont été prises assument de toucher l’ensemble de la population. Ce choix n’est pas sans rappeler l’embargo voté par l’ONU (Russie comprise, la Chine s’abstenant) en 1992 contre la RFY. À l’époque, il s’agissait d’adresser un message au peuple serbe, au minimum pour lui signifier son désaccord, au mieux pour l’inciter à se retourner contre Milosevic. Or il est douteux que ces deux objectifs aient été atteints, même si les Serbes ont fini par renverser Milosevic en octobre 2000 après une décennie de ruine économique et morale. Et la société russe est encore plus isolée du débat politique international que ne l’était celle de la Serbie à l’époque. 

Conclusion

Ces parallèles nous conduisent à deux conclusions. 
La première concerne les buts de notre soutien à l’Ukraine. À ce stade de la guerre, une défaite militaire totale de Moscou est un objectif que l’on peut décemment se fixer, même sans le dire ouvertement. La Russie ne s’arrêtera pas sans être arrêtée (monstruosités comprises), et l’issue politique découlera de la situation militaire. C’est aussi la seule façon d’avoir la main sur la sortie de conflit, à la fois pour éviter d’éventuelles exactions commises dans l’autre sens, mais aussi un compromis de type Dayton - pour lequel on aurait tordu le bras de Kyiv - bancal, forcément temporaire et ouvrant la porte à d’autres conflits futurs, et donc à d’autres tragédies. 

La Russie a peut-être en mémoire l’attitude de l’OTAN en 1999, lors de la prise de l’aéroport de Pristina par ses parachutistes  : au commandant des forces de l’OTAN lui demandant de le reprendre immédiatement, l’officier britannique en charge des forces locales avait répondu par une réplique restée dans l’histoire : "mon général, je ne vais pas initier la Troisième Guerre mondiale pour vous". Si c’est le cas, il importe de renverser la perception russe, en prenant des risques mesurés. 

La seconde nous ramène aux Balkans contemporains et à la politique de l’Union européenne dans cette région : à l’heure de la renaissance, localisée mais aidée par Moscou, du nationalisme serbe, tout ce qui se passera sur le théâtre ukrainien aura un impact, direct ou indirect, sur cette périphérie immédiate de l’Union. Au-delà du sort de l’Ukraine et de la Moldavie, l’UE gagnerait donc à repenser d’emblée, et de manière urgente, l’ensemble de sa politique de voisinage. 

 

COPYRIGHT : Anatolii STEPANOV / AFP

 

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