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De Laval à Leicester : deux maires face à la pandémie

BLOG - 3 Novembre 2020

Au cours de ses recherches sur les réponses locales à la crise pandémique en Europe, Nicolas Bauquet, Directeur délégué à la recherche et à la transformation publique, a eu l'occasion de discuter avec Sir Peter Soulsby, maire de Leicester, et Florian Bercault, maire de Laval. Les deux villes ont dû faire face à des restrictions particulières pendant l'été, et ce que leurs maires lui ont rapporté était étonnamment similaire. Nicolas Bauquet leur a proposé cet entretien croisé pour étudier et comparer la façon dont les deux villes ont réagi à la crise et l'évolution du processus décisionnel.

À l'Institut Montaigne, nous pensons que l'échange et la collaboration transnationaux sont essentiels pour relever le défi de la pandémie en Europe, et que la voix des acteurs locaux doit être entendue pour construire un cadre collectif de gestion de la crise. 

Dans quelles circonstances votre ville a-t-elle été touchée par des restrictions particulières cet été, et comment la situation a-t-elle évolué ?

Peter Soulsby : L’intégralité du territoire britannique a été confinée à partir du 23 mars et ce jusque fin juin. Vers la fin du confinement, qui a pu se terminer quand le gouvernement britannique est parvenu à mettre en place un système de test, les premiers chiffres disponibles ont montré que l’augmentation du nombre de cas à Leicester était préoccupante. Peu après, le ministre de la Santé, Matt Hancock, annonçait à la presse et au Parlement britannique que notre territoire connaissait un rebond du coronavirus.

Cette annonce a pris de court la municipalité de Leicester car il n’y avait eu aucun dialogue préalable avec les autorités nationales compétentes. Cela a pris presque 11 jours pour que les autorités locales comprennent ce que signifiait ce rebond, et encore, l’organisme national compétent en matière de santé publique ne nous a fourni que des chiffres vagues et un rapport très bref.

Cette décision a été source de grandes frustrations pour les autorités de Leicester, à qui on n’a pas fourni de données et qui n’ont à aucun moment été incluses dans le processus décisionnaire. De manière encore plus problématique, les autorités à l’échelon national n’ont pas pris en compte l’expertise et la connaissance fine du territoire que possède la municipalité de Leicester. En règle générale, l’absence de consultation à l’échelon local est un obstacle à l’efficacité des politiques publiques, mais ceci est particulièrement vrai à Leicester, qui abrite l’une des populations les plus diverses du Royaume-Uni. Ce sont les autorités locales qui ont la connaissance la plus fine des diverses communautés et de leurs interactions.

En règle générale, l’absence de consultation à l’échelon local est un obstacle à l’efficacité des politiques publiques, mais ceci est particulièrement vrai à Leicester.

Ceci a provoqué beaucoup de frustration quand nous avons tenté d’expliquer aux citoyens de Leicester ce qui était en train d’arriver, et en particulier aux commerçants, particulièrement affectés. Heureusement, l’impact économique sur l’économie locale devrait surtout être à court terme grâce à la diversité du tissu économique de la ville, qui regroupe des secteurs variés. Le nombre de cas a augmenté de manière importante ces dernières semaines (ce rebond est toutefois moins prononcé qu’en mars), mais la manière dont sont déterminés les niveaux d’alerte locaux ["tiers"] semble déconnectée des chiffres et des données que l’on a sur les taux de transmission, et certaines de ces restriction semblent liées à des considérations politiques.

Florian Bercault : La ville de Laval et son agglomération ont connu un sévère rebond de l'épidémie de Covid-19 en juillet. Lors de ma prise de fonction comme maire le 3 juillet le taux d'incidence dans le département de la Mayenne était de 42,5. Ce taux est monté à 153,91 le 24 juillet avant de retomber à 17,35 un mois plus tard le 27 août. Ce pic au cœur de l'été a nécessité beaucoup de réactivité et de pragmatisme. Face aux multiples clusters identifiés et à la contamination rapide, il a fallu agir et communiquer. Communiquer afin d'informer la population, de rassurer, de faire preuve de pédagogie. Agir afin d'organiser le dépistage et de déployer des équipes en proximité.

En tant que maire, quel rôle avez-vous joué dans la gestion de cette crise, et comment avez-vous été associé aux décisions prises par les autorités publiques ?

PS : Au contraire de la France, le rôle du maire en Angleterre dépend de chaque commune, et la majorité d’entre elles n’a pas de maire du tout [Ndt : au sens français du terme, c’est-à-dire doté de véritables compétences] ; Leicester est l’une des seules à en avoir un. Dans des moments comme celui-ci, les gens se tournent vers leurs maires afin de glaner des informations, mais aussi afin d’exprimer des frustrations. Le maire est ainsi en première ligne : j’ai tout particulièrement dû communiquer avec les médias locaux, mais aussi les médias nationaux et internationaux pour parler de la ville et maintenir un haut niveau de vigilance autour de l’action du gouvernement.

Les autorités locales se chargent de la santé publique de leurs populations depuis 2013. Ainsi, les directeurs locaux des agences de santé publique britanniques ont une connaissance précieuse du terrain et des populations locales. Leur expertise dans le domaine du traçage de diverses infections, telles que la tuberculose ou les MST, est particulièrement importante. C’est cette expertise qui a été négligée par le gouvernement, qui a préféré mettre en place un système national de traçage doublant inutilement ce réseau.

Être maire confère une parole publique qu'il faut savoir mettre au service de l'information aux administrés.

Les autorités locales sont de plus en plus impliquées dans la réponse à la crise, et le gouvernement lui-même a commencé à tirer certains enseignements. Leicester a toutefois tenté de partager son expérience en diffusant rapports et études. Ceux-ci ont été - et cela nous a surpris - bien reçus par le gouvernement, qui a rapidement mis en place une enquête. Nous pensions que cette enquête ferait porter la responsabilité de la situation sur les autorités locales, mais elle a au contraire félicité Leicester pour le travail que nous avons accompli.

FB : Mon rôle d'élu local a d'abord été d'assurer la mobilisation de l'ensemble des élus et de l'administration municipale dont la puissance de frappe a été déterminante dans la gestion de cette crise. L'ensemble de nos agents ont été sur le pont pour assurer la continuité du service public auprès de la population. Campagne d'affichage massive, déploiement de signalétique, maraude des équipes de prévention, mobilisation des travailleurs sociaux du Centre Communal d'Action Sociale auprès des publics fragiles, distribution de masques par les agents dans les maisons de quartier… Tous les services ont été mis à contribution.

Parallèlement, être maire confère une parole publique qu'il faut savoir mettre au service de l'information aux administrés. À travers les médias et les réseaux sociaux, je crois que nous avons su activer différents outils de communication pour bien informer les Lavallois qui ont très tôt adopté les gestes barrières. Nous avons eu à cœur d'assurer une transparence de l'information.

La décision publique gagnerait en efficacité si elle était prise en concertation avec les autorités locales et en se basant sur la connaissance qu’ont les mairies des communautés qui composent leur ville.

Dans la gestion de cette crise, il a fallu être innovant et force de proposition. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé aux services de l'État la mise en place de bus de dépistage itinérant pour aller au cœur de quartier avec les bénévoles de la Protection civile. Nous avons aussi fait du porte-à-porte avec des élus pour inviter au dépistage. Nous avons lancé des maraudes de prévention, en lien avec les services préfectoraux et les autorités sanitaires, et mis en place un point d'information sur le Covid-19 en partenariat avec les associations dans un chalet habituellement utilisé à Noël, sur la place centrale de Laval.

Les autorités publiques (Préfecture, Agence Régionale de Santé, Caisse Primaire d'Assurance Maladie) ont publié au début du mois de juillet un communiqué évoquant un "dépistage massif". L'usage de ce mot a déclenché un battage médiatique, et les élus ont été en première ligne pour y répondre. Le dialogue avec le Préfet de la Mayenne et l'ARS a par la suite été constructif.

Quelles seraient vos recommandations pour améliorer les dispositifs de gestion de crise sur le plan local et réagir efficacement face au virus ?

PS : En ce qui concerne le Royaume-Uni - et c’est sans doute vrai de nombreux autres pays dans le monde - le gouvernement central a une connaissance trop floue de l’expertise existant à l’échelon local et une confiance trop faible dans les populations locales. Ce manque de compréhension de ce qu’est administrer à l’échelon local, mêlé à un manque de confiance, ont poussé le gouvernement à croire que la meilleure réponse au virus serait centralisée.

Bien qu’on puisse comprendre que durant les premières semaines les gouvernement centraux aient été en première ligne, ils ont cependant manqué l’opportunité de décentraliser et de co-construire les politiques publiques avec les autorités locales, ce qui aurait été bénéfique au niveau national.

Bien évidemment, l’échelon local n’a pas le monopole de la sagesse, et les collectivités diffèrent énormément dans leurs compétences et forme institutionnelle. Mais ce n’est pas tant une question de déconcentrer ou décentraliser que de développer de bonnes relations de travail avec les territoires. Le gouvernement central a raison d’insister sur l’importance de critères uniformes, mais la décision publique gagnerait en efficacité si elle était prise en concertation avec les autorités locales et en se basant sur la connaissance qu’ont les mairies des communautés qui composent leur ville.

FB : Les autorités publiques ont pris des mesures graduées face à l'évolution de l'épidémie. Un travail de coordination entre l'État et les collectivités est primordial : tant au niveau politique entre le Préfet, le Directeur Général de l'ARS et le maire, qu'au niveau technique entre nos différents services opérationnels. Il n'est pas possible pour les élus d'être mis devant le fait accompli d'une décision, d'un arrêté, si celui-ci implique une action mais surtout des moyens de la collectivité. 

Il faut que les règles de gouvernance et la chaîne de décision soient clairement établies.

Ce qui s'est passé à Marseille a révélé la nécessité de concerter étroitement les élus locaux qui connaissent très bien leur territoire et ont donc toute leur place dans la gestion de la crise. Pour assurer cette coordination, il me semble utile d'identifier clairement un chef de file : le préfet, le directeur général de l'ARS, l'élu local, le Gouvernement… ? Il faut que les règles de gouvernance et la chaîne de décision soient clairement établies.

En tant que maire et Président d'agglomération j'ai constaté le besoin d'anticipation des décisions. Oui, ce virus était inconnu en début d'année et son comportement reste mal identifié mais pour autant il est utile de travailler sur des scénarios d'anticipation. C'est ce que j'ai demandé à mes services pour préparer la rentrée.

Concrètement ça veut dire : Que se passe-t-il si les indicateurs s'améliorent ? Que se passe-t-il si les indicateurs restent stables ? Que se passe-t-il si les indicateurs s'aggravent ? Établir un plan d'action pour chacun de ces trois scénarios est fort utile pour les décideurs, pour les entreprises et pour les citoyens.

Pour résumer, il faut réussir à innover en restant à l'écoute des citoyens. L'acceptabilité des mesures passe d'abord par la proximité, la transparence et la clarté avec des règles compréhensibles par les citoyens.

 

 

Copyright : Oli SCARFF / AFP

 

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