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De l’Afrique vers l’Europe, un "grand déplacement" ?

ARTICLES - 1 Juillet 2021

Un spectre hante l’Europe : celui d’un exode des Africains vers le Vieux continent, la métaphore biblique étant autant usitée que les images géophysiques ("tsunami", "submersion"…). Il est vrai que la population de l’Afrique pourrait être en 2050 de 2,4 milliards d’habitants, soit plus de trois fois supérieure à celle de l’Europe à cette échéance. En un siècle, les deux continents auront ainsi échangé leurs poids respectifs dans la population mondiale. Il y a quinze ans, Jacques Chirac avertissait : "si on ne développe pas cette Afrique, et donc si on ne met pas en œuvre les moyens nécessaires à son développement, ces gens inonderont le monde". Emmanuel Macron a récemment repris cette antienne en affirmant que "si on est complices de l’échec de l’Afrique, on aura des comptes à rendre mais on le paiera cher aussi, notamment sur le plan migratoire".

Cette vision dramatisante est-elle fondée ? 

L’Afrique ne va pas nous envahir 

Les Africains émigrent assez peu. Ils représentent 16 % de la population mondiale mais seulement 14 % des migrants (40 millions de personnes). Et la proportion des émigrés africains au regard de la population de leur continent d’origine est quasiment constante depuis trente ans (aux alentours de 3 %). 

Il est de bon ton d’avancer que si "seulement" 1 % des deux milliards d’Africains (chiffre qui sera atteint vers 2035-2040) émigraient hors du continent chaque année, cela représenterait vingt millions de personnes. Sauf que…l’émigration africaine annuelle totale est à peine supérieure à 0,1 % de la population (environ 1,5 millions de personnes par an). Et surtout, lorsque les Africains quittent leur pays, c’est en majorité pour se rendre dans leur voisinage immédiat. Plus de 50 % des migrants africains (21 millions) résident dans des pays du continent, contre 19 millions en dehors (dont la moitié en Europe, qui accueille ainsi 26 % du total des migrants africains). Seuls 700 000 à 800 000 émigrent chaque année hors d’Afrique - essentiellement vers les pays de l’OCDE. On voit assez mal comment et pourquoi cette propension migratoire serait multipliée par quinze ou vingt dans les décennies qui viennent.

C’est vrai également pour les seules populations subsahariennes : la proportion des natifs de cette sous-région installés à l’étranger est inférieure à la moyenne (3 %) des pays en développement, et moins de 1 % d’entre eux vivent hors d’Afrique. 28 millions de subsahariens (10 % des migrants dans le monde) résident hors de leur pays. Seul un tiers d’entre eux, environ 10 millions de personnes, vit hors d’Afrique (dont la moitié en Europe, notamment au Royaume-Uni et en France). Les demandes d’asile faites dans un pays de l’UE par les ressortissants d’Afrique subsaharienne restent minoritaires : entre 5 et 10 % des demandes selon les années.

Mais l’émigration africaine vers l’Europe va s’accroître

Du fait de la croissance démographique du continent, le nombre d’Africains quittant leur pays augmente rapidement (à un rythme double de la moyenne mondiale). Et la part de l’émigration transcontinentale - celle qui nous intéresse ici - tend à croître elle aussi. Le flux d’Afrique vers l’Europe a ainsi doublé en volume entre 1990 et 2015. Sur la période 2010-2015, l’émigration africaine annuelle totale vers l’Europe a concerné 400 000 à 500 000 personnes. Les Africains sur le continent européen étaient moins d’un million en 1960, environ quatre millions en 1990, et dix aujourd’hui. 

Du fait de la croissance démographique du continent, le nombre d’Africains quittant leur pays augmente rapidement.

L’émigration transcontinentale des seuls subsahariens augmente elle aussi. Son flux annuel a doublé entre la décennie 2000 et la suivante (plus de 400 000 en moyenne aujourd’hui). La proportion de migrants quittant le continent est passée d’un quart en 1990 à un tiers aujourd’hui. Il est vrai que la traversée du Sahara est devenue plus aisée : un véhicule 4x4 avec quelques bidons d’essence et un GPS suffisent.

Les réseaux de passeurs - un business lucratif (trois à six milliards d’euros en 2015 selon Frontex) - se confondent avec ceux des trafics illicites vers le continent européen. Les pays du Sahel deviennent des pays de transit : Agadès (Niger) est devenu un important hub de migration. 

L’offre reflète une demande : les Africains sont de plus en plus nombreux à disposer des fonds nécessaires pour entreprendre le voyage hors du continent. C’est d’ailleurs pour cela que le mantra de  "l’aide au développement" comme solution au problème de l’émigration n’est pas une réponse adéquate à court terme : dès lors qu’il conduit à un accroissement du revenu par habitant, il favorise plus qu’il ne décourage l’émigration dans un pays lointain. La moitié des Africains émigrant hors du continent dispose d’ailleurs d’un emploi. Ce n’est qu’à long terme, lorsqu’un pays atteint un certain niveau de revenu par habitant (de l’ordre de 6 000 à 8 000 dollars par an), que la courbe s’inverse. Sans compter que la relation de causalité existe aussi dans l’autre sens : l’émigration peut contribuer au développement via les transferts de fonds vers les pays d’origine. Emmanuel Macron n’est donc guère inspiré lorsqu’il fait de l’émigration "un signal d’échec de nos politiques d’aide publique au développement". 

Or, ce flux est amené à grossir car le dividende (ou "bonus") démographique n’existe quasiment pas en Afrique subsaharienne. Cette notion reflète l’avantage potentiel dont dispose une population jeune et en croissance, dès lors que les infrastructures politiques et économiques le permettent. Mais la baisse de la fécondité est trop lente, et les perspectives de croissance de l’emploi trop modestes, pour qu’il se manifeste sur l’ensemble du continent. Le dividende ne contribuerait ainsi qu’à hauteur de 10 à 15 % de la croissance du PIB africain d’ici 2030. Il est peu probable que la croissance économique suffira à absorber les cohortes de jeunes en âge de travailler qui vont se présenter sur le marché. On a estimé qu’il faudrait créer 20 à 30 millions d’emplois nouveaux d’ici 2030 pour accompagner la croissance démographique du continent - un objectif qui semble hors de portée. À l’horizon 2040, le déficit d’emplois serait de l’ordre de 50 millions.

Et c’est naturellement sans compter l’impact des conflits internes et de la répression, sur un continent dont le développement démocratique est encore insuffisant. 

Les chiffres délirants de La Ruée vers l’Europe 

Faut-il alors craindre une véritable "ruée vers l’Europe" dans les décennies qui viennent ? L’ouvrage éponyme de Stephen Smith (2018) a eu un large retentissement - et le mérite de porter ainsi ce sujet sur la place publique. Il sert de référence dans le débat public français. 

L’ouvrage suggère que les conditions sont désormais réunies sur le continent pour un accroissement significatif des flux du Sud au Nord : "l’Afrique émergente est sur le point de subir cet effet d’échelle : hier dépourvues des moyens pour émigrer, ses masses sur le seuil de la prospérité se mettent aujourd’hui en route vers le ‘paradis’ européen" (p. 149). 

Ce raisonnement, on l’a vu, est juste. Là où le bât blesse, c’est que Smith entrevoit l’émigration africaine comme un phénomène qui sera comparable à celle des Européens par le passé, et surtout à celle des Mexicains au 20ème siècle, avec une même ampleur. 

De telles analogies sont dénuées de sens. Comment imaginer que l’Europe soit pour l’Afrique ce que furent l’Amérique du Nord et l’Océanie pour elle-même ? Ces vastes territoires étaient ouverts à l’immigration (l’opposition des populations indigènes mise à part) et les flux concernés étaient relativement peu importants. Non seulement la Méditerranée n’est pas le Rio Grande mais surtout, si l’Europe a un "Mexique", ce n’est pas tant l’Afrique subsaharienne que le Maghreb. Prendre l’exemple nord-américain suppose en outre que l’Afrique "rattraperait la moitié de l’échelle de développement" dans les années qui viennent. Oui, l’Afrique va continuer à se développer - mais certainement pas aussi rapidement. 

Le scénario proposé par Smith selon lequel "150 millions [d’Africains] vont embarquer pour l’Europe d’ici à 2050" (p. 178) confine ainsi à l’absurde. L’Europe compte aujourd’hui un peu moins de 10 millions de ressortissants d’un pays africain, dont la moitié du Maghreb. (Notre continent héberge ainsi aujourd’hui environ 16 % des émigrés subsahariens, soit 4-5 millions de personnes.) Comment peut-on imaginer que ce nombre sera multiplié par quinze dans les trente ans qui viennent, alors que l’ONU ne projette qu’une migration nette totale vers le continent de 30 millions entre 2015 et 2050 ? Le scénario de La Ruée vers l’Europe suppose non seulement que quatre à cinq millions d’Africains se présenteraient aux portes du Vieux continent chaque année d’ici 2050… mais aussi qu’ils y entreraient et s’y installeraient dans la durée.

Prendre l’exemple nord-américain suppose en outre que l’Afrique "rattraperait la moitié de l’échelle de développement" dans les années qui viennent. Oui, l’Afrique va continuer à se développer - mais certainement pas aussi rapidement. 

Les chiffres de l’ouvrage ne sont d’ailleurs pas cohérents entre eux. Un autre passage évoque "entre 150 et 200 millions d’Afro-Européens, les migrants et leurs enfants (par rapport à 9 millions aujourd’hui). Dans un peu plus de trente ans, entre un cinquième et un quart de la population européenne serait alors d’origine africaine" (p. 18). Ce ne serait donc en fait pas le nombre de migrants… mais celui des migrants et de leur descendance, car le nombre des migrants ne peut évidemment pas être à peu près égal, 35 ans après, à celui des migrants et de leurs enfants. Mais là encore, le texte est curieux, car le total de neuf millions auquel il se réfère correspond à celui des étrangers africains en Europe - alors que nombre de leurs descendants ont la nationalité d’un pays européen. 

Ils ne sont pas non plus cohérents avec les projections démographiques. L’UE et le Royaume-Uni représenteront quelque 525 millions de personnes en 2050. Or, les Africains qui viennent en Europe s’installent dans leur immense majorité dans cette partie du continent (plutôt que dans les pays de l’ex-URSS). 150-200 millions de personnes en 2050, cela représenterait un tiers de la population totale. 

Il est d’autant plus difficile de comprendre les calculs de l’auteur que ses principales références sont… deux tribunes d’éditorialistes américains. Le scénario est emprunté à la première, qui à partir du précédent mexicain assène qu’en 2050, "entre un quart et un cinquième des Européens seraient des immigrés africains". Quant à la seconde, qui est d’ailleurs à l’origine du titre de l’ouvrage de Smith, elle se contente de… citer la première

Dans une note, on trouve ce qui est peut-être la clé du calcul de l’auteur : ce dernier évoque un total de 80 millions de migrants et "sur cinquante ans", non plus sur trente ou trente-cinq ans…ce qui aboutirait in fine à une population d’origine africaine d’environ un quart de la population totale. Cela correspondrait alors, d’ici à 2050, à une immigration africaine de l’ordre non pas de 150 millions, mais d’environ 60 millions de personnes, auxquels s’ajouteraient ensuite leurs descendants. Ce qui représenterait tout de même le double de ce qui est projeté par l’ONU ou le FMI. Devant tant d’incohérences et d’approximations, il est impossible de prendre le scénario au sérieux. 

Le dernier argument de La Ruée vers l’Europe porte sur le désir d’émigration : selon lui, "40 % des adultes africains déclarent vouloir migrer". Ce chiffre est exagéré : il est plutôt de 33 % à 37 % selon les enquêtes. Et il est très inférieur pour ce qui concerne les personnes les plus motivées : seuls 12 % de ceux qui sont intéressés envisagent leur départ dans les douze mois qui viennent (soit 23 millions de candidats sérieux). Et l’Europe n’est pas la destination de choix des Africains : seuls 27 % des sondés disent vouloir la choisir. Surtout, ces pourcentages ne sont aucunement prédictifs. On sait mesurer à quel point, en Afrique, le projet d’émigration se traduit ou non par un départ effectif : seuls quelques 3 % des candidats sérieux franchissent effectivement le pas, soit ici un total de moins de 700 000 personnes. Des chiffres amenés à grossir au fur et à mesure de l’accroissement du revenu par habitant, mais certainement pas dans les proportions suggérées par l’auteur. 

Ni dramatisation, ni minimisation

Présenter l’Afrique comme une "salle d’attente de 1,3 milliard d’habitants aux portes de l’Europe" est ainsi plus qu’une simple exagération rhétorique : c’est une affirmation sans fondement.

Si les perspectives de l’immigration africaine vers l’Europe ne relèvent guère de la prophétie cauchemardesque, la question ne peut être minimisée et elle continuera à s’imposer volens nolens à l’agenda européen.

D’autres projections semblent plus réalistes. D’après une étude faite pour le FMI, les émigrés subsahariens dans les pays de l’OCDE pourraient être 34 millions en 2050(et leur part dans la population de ces pays atteindre alors près de 2,5 %). Une étude basée sur des scénarios sociodémographiques envisage, elle, une migration nette totale de 6 à 12 millions de subsahariens vers l’Europe au cours du siècle. L’UE s’est elle aussi essayée à un exercice de prospective. Dans une hypothèse de continuité, le nombre annuel de départs par an d’un pays d’Afrique (toutes origines et destinations confondues) doublerait entre 2015 et 2050, et passerait de 1,4 million à 2,8 millions par an. Dans une hypothèse de développement accéléré, il serait de 3,5 millions de départs par an en 2050. 

À cette échéance lointaine, l’immigration africaine vers l’Europe représenterait alors 800 000 à un million de personnes par an (soit le double de ce qu’elle est actuellement). Par comparaison, cela représente la moitié du flux annuel de ressortissants non-UE entrant aujourd’hui dans les pays de l’Union. 

Si les perspectives de l’immigration africaine vers l’Europe ne relèvent guère de la prophétie cauchemardesque, la question ne peut être minimisée et elle continuera à s’imposer volens nolens à l’agenda européen. Les portes de l’immigration légale de travail se ferment ? Les Africains demandent l’asile. Car si la majorité de l’immigration africaine vers l’Europe concernait par le passé des motifs familiaux et de travail, l’immigration économique légale a connu une forte baisse à partir de la fin des années 2000 du fait des restrictions posées par les pays d’accueil. De manière concomitante, les demandes d’asile de Subsahariens ont augmenté en flèche, un flux facilité par l’effondrement de la Libye mais aussi par le développement du "business du passage". La situation de leurs pays d’origine n’a pas toujours permis un traitement favorable : plus de la moitié des demandes traitées ont été rejetées. Par ailleurs, certains pays d’origine ou de transit continuent d’instrumentaliser la question pour des raisons politiques, comme on l’a encore vu en juin 2021 à propos de l’enclave espagnole de Ceuta.

Les dirigeants dits populistes ne se privent pas de présenter l’arrêt de l’immigration africaine non seulement comme une question identitaire - ce qui peut s’entendre - mais encore, parfois, de défense nationale - ce qui est beaucoup plus discutable. Lors de la crise de Ceuta, Matteo Salvini se réjouissait : "L’Espagne défend ses frontières. À notre tour de le faire". Emmanuel Macron flirte avec cette rhétorique lorsqu’il croit bon d’avertir : "Ce sera un face-à-face, avec la Méditerranée pour théâtre. Peu de gens imaginent ce à quoi ça ressemblera". Mais à convoquer des images dignes du roman Le Camp des Saints, la France prend le risque de crisper inutilement ce débat. 

 

 

Copyright : ARIS MESSINIS / AFP

 

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