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Dans un monde sans leader, une diplomatie française agile

BLOG - 14 Octobre 2020

Alors que Michel Duclos nous livrait le 6 octobre dernier son analyse du discours prononcé par le Président Macron devant l'Assemblée générale des Nations Unies, Benjamin Haddad, directeur Europe de l'Atlantic Council, décrypte son action en matière de politique étrangère. 

Le président de la République mène depuis le début de l'été une politique étrangère tous azimuts, marquée par des initiatives visibles. Plan de relance européen adopté, après l'accord initial entre Paris et Berlin, visites au Liban après l'explosion du port de Beyrouth, renforcement de la présence française en Méditerranée Orientale pour soutenir la souveraineté maritime grecque face aux agissements turcs, rencontre de l'opposante biélorusse Svetlana Tikhanovskaia en Lituanie, etc. Peut-on dégager une ligne conductrice dans cette hyperactivité ? S'agit-il d'une série de coups sans cohérence ? 

Dans une interview remarquée au magazine The Economist l'an dernier, Macron posait le constat d'une OTAN en état de mort cérébrale, souffrant des divisions avec la Turquie, et d'un leadership américain erratique. Plus grave, "l'ordre international libéral" hérité de la fin de la Guerre froide, caractérisé par les grandes institutions multilatérales, les systèmes d'alliance et les accords de libre-échange, est à bout de souffle, contesté au sein même de nos démocraties. Trump, le Brexit, ne sont pas des accidents de parcours mais les symboles de cassures structurelles. Mais quelle politique tirer d'une telle analyse, en particulier quand la France n'a pas les moyens de reconstruire à elle seule un ordre international qui s’achemine inexorablement vers une rivalité sino-américaine, exacerbée dans le monde post-Covid, bloquant les possibilités de coopération globale ? En particulier quand nos partenaires européens tardent à tirer les conséquences de leur faiblesse stratégique dans cet environnement carnivore. Faut-il se cantonner au déclaratoire ou avoir raison sans les autres ?

Si la souveraineté européenne reste l'objectif cardinal de la politique étrangère de Macron, comme en atteste l’adoption du plan de relance cet été, le cadre des 27 n'enferme pas. 

Au discours disruptif de 2019 répond aujourd'hui une politique française agile, multipliant sans tabou les formats, les partenariats, les échelons d'influence, pour agir et entraîner une action européenne sur les grandes crises internationales. Depuis quelques années, des analystes, déplorant l'émergence d'un monde "G-zéro", sans pôle ni leadership, succédant à une brève séquence d'unipolarité américaine issue de la fin de la Guerre froide, et préconisent le "minilatéralisme", l'utilisation de coalitions ad hoc selon les enjeux permettant une action rapide et ciblée. D'ailleurs, Washington est depuis longtemps flexible.

Dans les années 1990, la Secrétaire d’État américaine Madeleine Albright décrivait ainsi la méthode diplomatique américaine de façon simple : "multilatéralisme si possible, unilatéralisme si nécessaire". On retrouve une telle souplesse dans la politique étrangère française aujourd’hui. 

Si la souveraineté européenne reste l’objectif cardinal de la politique étrangère de Macron, comme en atteste l’adoption du plan de relance cet été, le cadre des 27 n’enferme pas. L’initiative au Liban vise à créer une nouvelle dynamique politique au pays du Cèdre en mobilisant la pression des bailleurs internationaux. En renforçant la présence navale française en Méditerranée orientale pour défendre le droit maritime grec, il assume le rapport de force avec Ankara. Réunir le Med7 en Corse permet de réhabiliter un forum oublié, de renouer des partenariats avec Athènes ou Nicosie et de peser ensemble en Europe où certains de nos partenaires rechignent à assumer le rapport de force face à l’agressivité du régime d’Erdogan, illustré encore récemment avec l’envoi de djihadistes syriens au Nagorno-Karabakh.

D’autres pays ont essayé de mettre l’agilité au cœur de leur doctrine diplomatique, mais avec un succès moindre. Il est intéressant à cet égard de comparer l’action de la France au concept de Global Britain promu par Boris Johnson. Les stratèges pro-Brexit de Downing Street voyaient la sortie de l’Union européenne comme l’occasion de déployer une politique étrangère libre de toute entrave, multipliant les accords commerciaux et les formats diplomatiques ad hoc : une "Singapour-sur-Tamise".

En quittant l’UE, Londres ne s’est pas libérée, mais au contraire privée d’un levier d’action au sein duquel elle était pourtant très influente.

Et l’équipe de Johnson a montré une activité dynamique incontestable sur la Chine ou la Biélorussie ces derniers mois. Mais en quittant l’UE, Londres ne s’est pas libérée, mais au contraire privée d’un levier d’action au sein duquel elle était pourtant très influente. Elle est désormais seule dans ses négociations avec l’Union européenne, et dans un rapport de force extrêmement défavorable avec les États-Unis pour tenter d’aboutir à un accord commercial. Le souverainisme de Londres n’est pas un gage réaliste de flexibilité, mais au contraire un carcan qui isole. 

Certains rétorqueront qu’une telle politique est une conséquence directe du vide de leadership laissé par l’Amérique de Trump. Une administration Biden, option la plus probable selon les sondages aujourd’hui, proposerait-elle un leadership américain plus ambitieux sur la scène internationale ? Les Européens ne doivent pas se bercer d’illusion. Certes, un Président démocrate mettrait fin à la rhétorique hostile contre l’Union européenne et serait un partenaire bien plus constructif sur des grands sujets globaux comme la lutte contre le réchauffement climatique ou le nucléaire iranien. Mais le Président élu aura fort à faire sur le plan intérieur : entre une pandémie loin d’être maîtrisée, une crise économique sans précédent et des tensions raciales et identitaires profondes. 

La meilleure option reste d’agir dès aujourd’hui pour imposer la voix européenne sur les grandes crises en créant des faits accomplis.

Le public américain s’oppose à de nouvelles interventions militaires, en particulier dans le voisinage européen, en Syrie ou en Libye. De plus, la centralité de la rivalité stratégique avec la Chine fait aujourd’hui l’objet d’un accord bipartisan à Washington, tandis que l’Europe ne sera écoutée que quand elle comptera vraiment. Rappelons-nous d’Obama raillant les Européens "passagers clandestins" des États-Unis dans la dernière année de son mandat. 

Et une administration Biden cherchera en priorité à tourner la page du pire des années Trump et donc à réinvestir l’OTAN et la relation avec Berlin, dessinant une relation transatlantique plus conservatrice que celle espérée à Paris. La meilleure option reste d’agir dès aujourd’hui pour imposer la voix européenne sur les grandes crises en créant des faits accomplis. Espérer un lien transatlantique renforcé ne suffit plus ; il faut le susciter. 

Cette recherche d’agilité et d’influence doit permettre à la France d’échapper aux vieilles querelles théologiques qui agitent encore trop souvent notre débat diplomatique. "Gaullistes" contre "néoconservateurs" ? Pour ou contre l’OTAN ? Faut-il parler à la Russie ? Ces fractures identitaires sont obsolètes. Il n’y a par exemple aucune contradiction entre le fait de parler à Svetlana Tikhanovskaia, défendre le droit des Biélorusses à un avenir libre et démocratique, et reconnaître qu’aucune solution ne passera outre un dialogue sans naïveté avec Moscou. Non seulement une présence active dans l’OTAN permet à nos militaires d’y exercer une influence utile, mais cherchons au contraire à intégrer plus de forums. Pourquoi ne pas demander un statut d’observateur dans les groupes d’intérêts européens que sont l’Initiative des Trois Mers en Europe Centrale ou la Ligue Hanséatique dans le Nord ? L’Allemagne ne se prive pas d’être présente dans ces événements que nous boudons le plus souvent. 

Deux débats pourraient compléter cette nouvelle orientation. 

  • Tout d’abord, sur nos outils d’influence. Comment, à l’image de l’Allemagne par exemple, mieux mobiliser des acteurs non étatiques, fondations, think tanks, ONGs, entreprises ou encore parlementaires dans l’élaboration de notre diplomatie, en faire des multiplicateurs d’influence ? Une telle approche ne vise en aucun cas à remettre en cause leur indépendance, mais à comprendre que l’État ne peut être le seul acteur tissant les réseaux d’influence informels nécessaires au leadership international. Établissons un véritable audit de la présence française dans les grandes conférences internationales, du rôle de nos fondations (qui pourraient offrir des fellowships à Paris pour des jeunes experts et hauts fonctionnaires européens et américains, comme le fait la Fondation Bosch), ou encore de nos parlementaires à l’étranger. 
     
  • Ensuite, sur l’articulation entre politique étrangère et politique intérieure. Comme le montre le retour de bâton contre l’interventionnisme et le libre-échange des années Clinton/Bush dans la société américaine, une politique étrangère ambitieuse doit constamment faire la démonstration de son utilité auprès de son électorat. Il s’agit à la fois d’un enjeu de communication, de pédagogie sur l’action diplomatique, mais aussi d’intégration claire des préoccupations sécuritaires et économiques des Français dans l’action diplomatique. 

 

Copyright : Thibault Camus / POOL / AFP

 

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