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Crise du coronavirus : saurons-nous dépasser nos égoïsmes nationaux ?

BLOG - 30 Mars 2020

La crise actuelle aura des conséquences très lourdes dans les années, voire les décennies à venir pour Dominique Moïsi. Des décisions que nous prenons pour combattre l'épidémie et ses conséquences ravageuses, dépendent les contours de notre société future et nos relations avec le reste du monde.

"L'Histoire n'apprend rien, elle contient tout. Sauf peut-être, qu'il ne faut pas envahir la Russie à la fin de l'été", disait avec humour l'historien britannique du siècle dernier A.J.P. Taylor. Pourtant, alors que l'épidémie de coronavirus s'accélère en Europe et aux États-Unis et s'élargit dans le monde, on commence à prendre la vraie mesure de la crise. Elle est désormais décrite comme la pandémie la plus grave depuis la grippe espagnole de 1918-1919, la crise économique la plus sérieuse depuis celle de 1929. C'est désormais le Mexique, qui par peur de la contagion, ferme sa frontière avec les États-Unis. L'équivalent contemporain des Désastres de la Guerre gravés par Goya, ce sont ces camions militaires qui transportent dans la campagne italienne, des cercueils vers les crématoriums.

La peste d'Athènes

La génération des baby-boomeurs, née dans l'immédiat après-guerre croyait avoir échappé à tout ou presque. On lui prédisait une espérance de vie en bonne santé, unique dans l'histoire de l'humanité. Elle se retrouve désormais en première ligne, confinée et groggy.

Dans un tel contexte il peut être utile - nonobstant les avertissements d'A.J.P. Taylor - de se tourner vers le passé pour mettre en perspective le présent.

Trois périodes méritent toute notre attention : la peste d'Athènes entre 430 et 426 av. J.-C, la peste noire qui sévit en Europe et au-delà de 1345 à 1730, et tout particulièrement de 1347 à 1351. Enfin, beaucoup plus proche de nous, la grippe espagnole déjà mentionnée.

La peste d'Athènes est entrée dans l'Histoire par la description minutieuse qu'en fît Thucydide. Il s'agissait, d'ailleurs, probablement du typhus et non de la peste. L'épidémie causa la mort de dizaines de milliers de personnes y compris celle de Périclès. On estime qu'un quart à un tiers de la population d'Athènes disparut, marquant la fin d'une période privilégiée dans l'histoire de l'humanité. "Nous autres civilisations savons maintenant que nous sommes mortelles", aurait pu déjà écrire Paul Valéry parlant de la République athénienne.

L'équivalent contemporain des Désastres de la Guerre gravés par Goya, ce sont ces camions militaires qui transportent dans la campagne italienne, des cercueils vers les crématoriums.

La peste noire de 1347 à 1351 a entraîné la disparition d'au moins 30 % de la population européenne. Elle fait du XIVe siècle le "siècle des calamités". Un lointain miroir - pour reprendre le titre de l'ouvrage de Barbara Tuchman paru en 1978 - s'est soudain rapproché de nous et de notre imaginaire. De 1618 à 1648, pendant la guerre de Trente Ans, la population de l'Allemagne va passer de 48 à 28 millions d'habitants du fait de l'interaction entre la guerre, la peste et la famine.

Gestion mondiale du risque infectieux

Les historiens considèrent aujourd'hui que la répétition d'épisodes de peste, tout particulièrement sur le bassin méditerranéen, a très probablement profité au développement des villes du Nord de l'Europe, des Flandres à la Ligue hanséatique. Ce basculement au XVIIe siècle du sud vers le nord de l'Europe, n'a-t-il pas pour équivalent aujourd'hui au niveau mondial, un mouvement de bascule, de l'Ouest occidental vers l'Asie ? Un mouvement déjà existant mais qui pourrait être confirmé et accéléré par le Covid-19 ?

En 1918-1919, la grippe espagnole avec ses 50 millions de morts (comparé aux 60 millions de la guerre) est à la fois beaucoup plus proche de nous dans sa temporalité et plus distante dans ses enseignements. Intervenant à la fin de la guerre, elle ne domine pas l'actualité comme peut le faire, de manière exclusive, le coronavirus aujourd'hui. Elle se déroule pour l'essentiel à l'ombre médiatique de la Grande Guerre. Au regard des effets de cette dernière, la grippe espagnole a des effets économiques et géopolitiques finalement assez faibles. Son impact le plus durable sera d'ordre sanitaire. Elle fait prendre pleinement conscience de la nécessité d'une gestion mondiale du risque infectieux : même s'il faut attendre 1948 pour que naisse enfin, dans le cadre des Nations unies, l'OMS (l'Organisation mondiale de la santé).

L'avenir de la liberté

Ce rappel historique avait pour simple ambition de favoriser une prise de conscience de l'ampleur des enjeux auxquels nous devons faire face aujourd'hui. Notre société hyperconnectée à l'heure de la mondialisation et de l'intelligence artificielle n'a que peu à voir avec Athènes, l'Europe du Moyen Age ou même le monde d'il y a un siècle. Et (espérons-le) le niveau de mortalité entre les pandémies du passé et le coronavirus sera de nature très différente.

Mais la crise à laquelle nous faisons face désormais est la plus importante de notre génération. Les décisions que nous allons prendre auront un impact décisif sur le monde pour les années, sinon les décennies à venir. Et pas seulement en ce qui concerne nos systèmes de santé, mais nos économies, nos systèmes politiques et plus fondamentalement peut-être encore, le devenir de nos cultures. Ce qui est en jeu, c'est l'avenir de la liberté, avec la nécessité de trouver un juste équilibre entre la sauvegarde de nos corps et la protection de nos esprits. Nous n'avons pas le droit de nous tromper, d'en faire trop en matière de contrôle, par peur de n'en pas faire assez en matière de santé ou vice versa.

Le défi est éthique autant qu'économique et géopolitique. Il pourrait se résumer par un triple questionnement. Ronald Reagan disait que si les Martiens envahissaient la Terre, Américains et Soviétiques sauraient s'unir pour confronter la menace. Les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis et la Chine, sauront-elles, face au coronavirus, dépasser leurs divisions ?

Ce qui est en jeu, c'est l'avenir de la liberté, avec la nécessité de trouver un juste équilibre entre la sauvegarde de nos corps et la protection de nos esprits.

L'impôt du sang

Les Européens - c'est le deuxième défi - sauront-ils dépasser leurs égoïsmes nationaux ? On disait hier, pour expliquer les balbutiements de la défense européenne, que "l'impôt du sang ne se partageait pas". À l'heure du coronavirus, il semble qu'il en soit de même pour les respirateurs et les masques.

Le troisième défi est sans doute plus important encore. Les plus riches sauront-ils aider les plus pauvres, et ce tout autant à l'intérieur de leurs sociétés respectives qu'entre continents ?

Au Musée du Prado, à Madrid, on peut admirer l'allégorie de Pieter Brueghel l'Ancien intitulée Le Triomphe de la Mort, quelle image laisserons-nous : celle d'un nouveau siècle noir, ou comme dans une toile de Pierre Soulages, celle d'un noir d'où sort la lumière ?

 

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 29/03/2020)

Copyright : Michiel Sweerts / Public domain

 

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