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Covid : l'Europe face au vertige de son impuissance

BLOG - 9 Mars 2021

Retards dans la vaccination, bureaucratie, absence de solidarité entre ses membres : le Covid-19 sera-t-il le coup de grâce pour l'Union européenne ? La question hélas mérite d'être posée, écrit Dominique Moïsi. Le divorce entre l'UE et ses citoyens va continuer à s'approfondir si l'Europe apparaît incapable d'apporter des réponses rapides aux défis posés par la pandémie.

Le Covid sera certainement vaincu. Mais il risque avant d'être défait d'avoir fait une victime collatérale : le projet européen. Le virus s'attaque doublement à l'Union : en exposant l'absence de solidarité entre ses membres d'un coté, et en soulignant la lourdeur, sinon l'inadéquation de ses procédures, de l'autre. On peut rétrospectivement penser qu'il aurait coûté moins cher de payer un peu plus pour disposer de vaccins en temps et heure, que de prendre le risque sanitaire, économique et politique de se retrouver, même temporairement, "désarmé" devant le virus.

De fait, devant les "lenteurs de l'Union", le Danemark et l'Autriche se tournent vers Israël pour produire conjointement des vaccins. La Tchéquie, la Slovaquie, la Hongrie commandent en grande quantité des vaccins russes et chinois, alors même qu'ils ne sont pas encore autorisés par l'Union. Et nombreux sont les pays européens (y compris l'Allemagne) qui se disent prêts, incontestable victoire d'image pour Moscou, à avoir recours au vaccin russe, Spoutnik V.

Impôt du sang

On disait l'Union européenne menacée par le virus du populisme ou celui des terrorismes, islamistes ou d'extrême droite. Elle l'est, en effet, mais ce sont ses "dérapages" face au virus sanitaire, qui constituent, sans doute, la première des menaces pour l'Union. Pour expliquer les difficultés rencontrées par l'Union à aller plus loin en matière de défense et de sécurité, on disait hier que "l'impôt du sang" ne se déléguait pas. Chaque nation ne pouvait qu'être seule responsable de la décision d'envoyer ou non ses soldats combattre (et potentiellement mourir) sur des fronts extérieurs. Alors que le monde est en guerre contre le Covid-19, cette réflexion est, toutes proportions gardées, en train de dangereusement passer de la sécurité au sens classique du terme, à la sécurité sanitaire.

"Il voyage plus vite celui qui voyage seul", écrivait Kipling. Encouragés par le succès de leur politique de vaccinations - qui succède à des débuts catastrophiques face à la pandémie - les Britanniques, dans l'ère post-Brexit, ont beau jeu de souligner le contraste qui existe entre leurs performances et celles des pays de l'Union.

Le virus s'attaque doublement à l'Union : en exposant l'absence de solidarité entre ses membres d'un coté, et en soulignant la lourdeur, sinon l'inadéquation de ses procédures, de l'autre.

On disait hier de l'État-nation qu'il était trop petit pour les grands problèmes et trop grand pour les petits problèmes. Et si la critique s'appliquait aujourd'hui à l'Union européenne, elle-même ? N'est-elle pas trop petite pour faire face au défi de la pandémie, qui implique une coopération globale à l'échelle de la planète entre scientifiques ? Et n'est-elle pas trop rigide, bureaucratique et lourde au niveau du management de la crise ? Et ce, alors même que les gouvernements des différentes nations qui composent l'Union ont déjà du mal à définir et mettre en place des politiques de contrôle du Covid ? Se pourrait-il que le niveau régional soit celui le plus mis en danger par la nature même de la pandémie ?

Nationalisme vaccinal

La question est légitime, la réponse est loin d'être évidente, car le problème va bien au-delà de l'Union européenne elle-même. Face à l'ampleur de la pandémie, les scientifiques (même s'il existe toujours une exception ou au moins une ambiguïté chinoise) ont été contraints de s'unir et de partager très vite l'information dans un univers toujours plus global et interdépendant. Ce n'était, certes, pas difficile pour eux, c'était dans leur ADN.

Mais leur réussite n'en est pas moins exceptionnelle. Ils ont fait des miracles. Les politiques à l'inverse ont choisi une voie opposée, succombant parfois à la tentation du "nationalisme vaccinal". Et ce sont les citoyens qui en payent le prix. À l'heure du Covid-19, comme l'écrit Yuval Noah Harari dans le Financial Times, tout se passe comme s'il y avait une vérité scientifique fondée sur la raison - on ne se sauve qu'ensemble - et une vérité politicienne et émotionnelle - on ne se sauve que seul, ou, plus précisément, qu'en définissant seul la réponse la plus appropriée pour combattre efficacement le virus.

Dirigeants faibles

Il faut espérer que l'accès aux vaccins ne soit plus un problème dans les semaines ou dans les mois qui viennent. Si tel n'était pas le cas - les citoyens européens - face à une question existentielle au sens littéral du terme - se sentiraient abandonnés, sinon trahis par l'Union. Et ce au moment le plus difficile peut-être depuis le lancement du projet européen : celui où l'exigence de protection face à la pandémie est la plus grande. Confrontés au virus les citoyens qui regardent vers Bruxelles ont besoin d'incarnation et de confiance.

Or ils ont l'impression (vraie ou fausse) que les dirigeants de l'Union - à quelques exceptions près - sont plus faibles encore que ne peuvent l'être la plupart de leurs dirigeants nationaux pris individuellement. À force de ne pas, et ce systématiquement, choisir "les meilleurs" pour l'Europe, pour ne pas faire d'ombre aux leaders nationaux, l'Union se "détricote". De fait, sur un plan purement symbolique, le mouvement a été dans le sens inverse. C'est "le meilleur des Européens" Mario Draghi, l'ancien président de la BCE, qui, "redevenu Italien", a mis ses qualités au profit de son pays, l'Italie, lui conférant une crédibilité et légitimité plus grandes.

Le divorce entre l'Union et ses citoyens va continuer à s'approfondir si l'Europe apparaît incapable d'apporter des réponses rapides, claires et cohérentes à l'inquiétude de ses peuples.

Le divorce entre l'Union et ses citoyens va continuer à s'approfondir si l'Europe apparaît incapable d'apporter des réponses rapides, claires et cohérentes à l'inquiétude de ses peuples. L'Union - pas plus que ses États membres - ne peut se sauver seule. Il faut le répéter encore et encore, la coopération internationale n'est pas un signe de naïveté altruiste. Elle est la clé de la sauvegarde de l'intérêt national. Personne ne sera sauvé, tant que tout le monde ne bénéficiera pas de la même protection face à des variants qui vont - c'est leur nature - continuer à muter.

Mais, si l'Europe ne peut se sauver seule, elle peut contribuer seule, avec l'aide de ses États membres, bien sûr, à son autodestruction. Ce sera le cas, si elle ne prend pas la pleine mesure des deux défis, en termes d'identité et d'efficacité, auxquels elle se trouve confrontée.

Le Covid-19 sera-t-il le coup de grâce pour l'Union européenne ? La question, hélas, mérite d'être posée.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 05/03/2021)

Copyright : OLIVIER HOSLET / POOL / AFP

 

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