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Covid-19 : n’enterrons pas trop vite l’Occident !

BLOG - 29 Avril 2020

Au fur et à mesure que l’épidémie du Covid-19 progresse, les analyses sur les vainqueurs et les perdants de la crise se multiplient et partout émerge une sorte de consensus : la Chine va en sortir grandie, les États-Unis diminués, l’Europe plus affaiblie que jamais. Je pense que les analyses qui diffusent ces idées commettent trois erreurs majeures parce qu’elles projettent dans l’avenir la situation présente, ce qui est une maladresse de méthode assez grave quand on veut faire de la prospective.

La première, c’est de croire à la propagande de la Chine. Si elle est perçue comme forte aujourd’hui dans sa gestion de la crise du Covid-19, c’est grâce à la coïncidence de trois facteurs : elle a réouvert Wuhan et le Hubei, elle "sauve" le monde grâce à son appareil industriel qui produit masques et respirateurs, elle se présente en Italie, en Afrique, en Asie comme le partenaire de confiance qui supplée la défaillance occidentale.

Mais est-ce l’histoire à laquelle il faut croire ? Pas entièrement car la réalité est plus nuancée. La Chine n’a pas aussi bien géré l’épidémie que l’on peut le penser. Une diffusion accidentelle du virus à partir d’un laboratoire de Wuhan fait partie des hypothèses sérieuses sur l’origine de l’épidémie. En bâillonnant les médecins qui ont découvert très tôt le danger du Covid-19, elle a fait perdre un temps très précieux à la recherche. En minimisant à l’évidence le nombre de morts, elle a par ailleurs empêché les autres gouvernements (à part ceux de certains de ses voisins comme Taïwan qui savent quel crédit accorder au discours officiel chinois) de prendre conscience de la gravité du problème. Enfin, elle a exporté beaucoup de matériel défectueux dans sa volonté de répondre aux commandes dans la précipitation. En Chine même, le pouvoir est contesté : par la population au moment du décès d’un des lanceurs d’alerte et aussi probablement au sein des instances dirigeantes du Parti, discrètement mais sûrement. 

Va-t-elle réussir à faire croire au reste du monde le récit qu’elle veut lui vendre ? Pour l’instant oui. Parce que le reste du monde a besoin de la Chine pour ses masques.Alors, le silence règne. Mais je prends le pari que cela ne va pas durer. Pour une raison simple : Donald Trump, en difficulté sur le front intérieur suite à sa gestion lamentable de l’épidémie, va utiliser à nouveau le bouc émissaire chinois le temps de sa campagne électorale qui va commencer dès que possible. Il a fondé toute sa stratégie politique sur la bonne santé de l’économie : la crise du Covid-19 vient de ruiner son bilan en la matière. Il a par ailleurs ferraillé contre les Chinois depuis trois ans et demi sur le thème de leurs excédents commerciaux. Les Chinois sont donc son ennemi tout trouvé. Enfin, les démocrates sont réputés depuis longtemps être plus indulgents avec la Chine que Trump. 

Il faut se préparer à une guerre d’influence d’une intensité jamais vue entre les États-Unis et la Chine.

Alors il faut se préparer à une guerre d’influence d’une intensité jamais vue entre les États-Unis et la Chine. Cette guerre va s’intensifier dès que les États-Unis sortiront du confinement et que la campagne électorale sera lancée. Et elle sera violente.

Compte-tenu du poids médiatique des États-Unis dans le monde, de l’intérêt des autres Occidentaux à ne pas se faire totalement dicter leur agenda par les Chinois et du besoin qu’auront tous les gouvernements du monde de trouver des justifications à la déplorable crise économique et sociale qui s’annonce, le jeu pour les Chinois est loin d’être gagné. 

Deuxième point : la faiblesse américaine. Trump a très mal géré la crise, comme beaucoup de populistes - et bien d’autres -, il a voulu flatter son électorat en croyant au pouvoir performatif de son discours : si je dis que le virus n’est pas dangereux, il ne le sera pas. Malheureusement, la réalité a été plus têtue que le fantasque président américain. Le Covid-19 a par ailleurs révélé brutalement ce que chacun sait du système social américain : il est incroyablement inégalitaire, très coûteux, très inefficace pour les pauvres et discriminant racialement (les victimes sont proportionnellement beaucoup plus nombreuses chez les Afro-Américains que chez les Blancs). Enfin, le chômage a crû de façon vertigineuse en quelques semaines. Aucune de ces informations n’est nouvelle.

Pourquoi donc parler d’affaiblissement américain ? Parce que les États-Unis n’ont pas pris la tête de la croisade contre le virus comme ils avaient bouté Saddam hors d’Irak, éliminé Ben Laden ou fait tomber le communisme ? La comparaison est grotesque : le virus n’est pas un problème international qui demande une réponse internationale. C’est un problème global, au sens où il est apparu quasiment au même moment partout dans le monde. Mais, c’est surtout un problème local, ou du moins national. Pourquoi ? Parce que la santé publique, c’est une question de sécurité nationale qui se traite de façon opérationnelle, pas dans de grandes négociations internationales ou une course aux armements coûteuses. Si les États-Unis n’ont pas pris la tête de la coalition contre le virus, c’est que cette coalition est non seulement inutile mais tout simplement inenvisageable : ce qui compte, c’est de partager une information fiable et à jour auprès de décideurs et de scientifiques capables de l’analyser. Bien sûr, si les États-Unis, la Chine et l’Europe coopéraient plus étroitement en matière de recherche de traitement et de vaccins, les perspectives seraient meilleures. Mais on ne parle pas de multilatéralisme, juste de coopération intergouvernementale. C’est le rôle de l’OMS qui a failli du fait de l’emprise de la Chine sur son fonctionnement qui, malgré sa faible contribution financière à cet organisme, n’a pas facilité les choses.

Alors que vont devenir les États-Unis ? Ils vont se lancer dans une campagne électorale vindicative. Puis, si l’épidémie est correctement gérée, accélérer la relance de leur économie rapidement parce qu’ils auront réussi un tour de passe-passe formidable : cacher, derrière la crise économique due au Covid-19, l'éclatement de la bulle financière qui attendait l’élection de novembre pour exploser. Au passage, tous les mauvais risques accumulés par les financiers téméraires de ces dernières années, toutes ces valorisations excessives qui ont enrichi depuis trois ou quatre ans banquiers et gérants de fonds d’investissement vont être en partie socialisées par le programme de rachat d’actifs de la Réserve fédérale et de la Banque centrale européenne qui envisage de racheter aujourd’hui des "junk bonds", obligations pourries considérées comme très risquées par les marchés financiers.

La bulle financière s’annonçait sanglante, la crise du Covid-19 va peut-être la rendre plus digeste. Pourquoi ? Parce que tout le monde a souffert autant et au même moment. La valeur des actifs n’a donc proportionnellement pas baissé. La dette de l’État américain, déjà très élevée, va encore augmenter ? Mais il est financé par la Réserve fédérale et les États-Unis continuent à bénéficier de leur privilège exorbitant : leur dette – et leur monnaie – sont l’étalon de la valeur des biens dans le monde. Tout le monde a besoin d’en acheter. Quoi qu’il en coûte. Du coup, leur capacité d’endettement est presque sans limite. 

La bulle financière s’annonçait sanglante, la crise du Covid-19 va peut-être la rendre plus digeste. Pourquoi ? Parce que tout le monde a souffert autant et au même moment.

Alors, les États-Unis sortiront-ils affaiblis de la crise ? Oui si l’on croit qu’il fallait un leader dans la crise et que c’était aux États-Unis de prendre ce rôle (malgré l’isolationnisme revendiqué de Trump). Non, si l’on regarde la réalité : cette crise n’a pas besoin de leader, Trump mène sa politique, le pays a réagi avec ses fondamentaux et s’en sortira plus vite et en meilleur état que le reste du monde, grâce notamment à ses entreprises, son goût du risque et son optimisme immuable. Et bien sûr son armée qui reste pour longtemps la plus puissante du monde. 

Reste l’Europe. Décriée, fragmentée, inefficace. Que n’a-t-on pas dit ! Par exemple en Italie où l’on s’est plaint de l’égoïsme allemand, de la suffisance française, du manque de solidarité néerlandais, de l’inefficacité de Bruxelles. Quel bilan pour l’Europe pourtant ? Sur le plan sanitaire : rien. Mais, on l’a dit, il n’y avait pas grand-chose à attendre d’une organisation supra-nationale dans la gestion sanitaire de la crise. Pour le reste, une très rapide réponse financière de la Banque centrale mais aussi des États avec l’activation facilitée du mécanisme européen de stabilité et l’endettement conjoint de tous les États européens, l’Allemagne montrant l’exemple en s’endettant plus que les autres. Et l’Italie en profitant : son spread a très peu bougé.

Sur le plan opérationnel, ceux qui attendaient que tel ou tel pays fasse don de son stock de masques et de principes actifs à son voisin au nom de la solidarité européenne n’ont pas compris qu’il ne s’agissait pas d’une crise financière (on peut prêter de l’argent à son voisin voire lui en donner) mais d’une crise sanitaire : on garde les dispositifs médicaux dont a besoin sa population, sauf si l’on est sûr d’avoir des stocks très largement excédentaires. Donc pas de respirateurs allemands en France ou en Italie mais des lits d’hôpitaux sans difficulté (plus de 200 patients européens ont été accueillis en Allemagne et Berlin va prendre en charge le coût intégral de leur traitement). Pourquoi ? Parce que le pays et surtout ses Länder savaient qu’ils avaient en la matière une capacité excédentaire. 

Quelle va être la conséquence pour l’Europe de l’épidémie de Covid-19 ? À l’évidence, une aggravation de la fracture entre le Nord et le Sud de l’Union. L’Allemagne, l’Autriche, les pays du Nord, les Pays-Bas, ont été touchés par le virus plus tard que le Sud, et l’ont ainsi mieux géré que l’Italie, la France et l’Espagne. Ensuite, la capacité industrielle allemande a permis de faire fabriquer des tests à profusion, dans des volumes infiniment supérieurs à la France par exemple (mais pas des masques, l’industrie textile a disparu elle aussi d’Allemagne). Enfin, la gestion décentralisée de la santé au niveau des Länder a probablement facilité la gestion de l’épidémie dans un pays plus âgé que la France où le nombre de lits de réanimation est plus important. 

Quelle va être la conséquence pour l’Europe de l’épidémie de Covid-19 ? À l’évidence, une aggravation de la fracture entre le Nord et le Sud de l’Union.

La différence de situation entre l’Allemagne et la France, le Nord et le Sud de l’Europe va encore accentuer le sentiment d’une divergence de destins au sein de l’Europe : la crise sanitaire ne va donc pas faciliter la nécessaire discussion sur les fins dernières de l’Europe qui s’impose aujourd’hui. Mais, pour autant, le Covid-19 ne marque pas la fin de l’Europe : elle a été solidaire là où il fallait l’être (la finance), bienveillante quand elle le pouvait (le sanitaire) et lente comme toujours dans le reste des domaines.

Les grands vainqueurs de la crise sont inattendus : il s’agit peut-être des réfugiés et plus généralement des travailleurs immigrés. La fermeture des frontières a montré que l’Europe entière avait besoin d’eux, l’Allemagne avec les Roumains, l’Espagne avec les Marocains, l’Italie avec les Maghrébins et les Sub-sahariens. Déjà se lève une petite musique pour leur régularisation voire leur naturalisation. Pas sûr qu’elle résiste à la crise sociale qui s’annonce néanmoins.

Une photographie prise au milieu d’un ouragan ne dit rien du paysage après celui-ci. Ne l’oublions pas quand on veut penser l’après crise. Et ne donnons pas l’Occident pour mort : c’est le jeu des Chinois ou plutôt des dirigeants chinois qui sont les vrais responsables de cette catastrophe globale. Et redonnons de la force à l’Occident : les Européens et les Américains ont tout intérêt à s’allier dans la grande discussion qui va commencer avec la Chine. 
 

Hakim El Karoui est l'auteur de Réinventer l’Occident(Flammarion, 2010).

 

Copyright : Philip FONG / AFP

 

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