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Exemple : Education, Europe, Santé

Covid-19 - Les entreprises face à la reprise d’activité

Trois questions à Philippe Guibert

INTERVIEW - 23 Avril 2020

Le Dr Philippe Guibert, spécialiste de Santé publique et directeur médical régional d’International SOS, premier groupe de services médicaux pour les expatriés répond aux questions d’Angèle Malâtre-Lansac, directrice déléguée à la Santé de l’Institut Montaigne. International SOS est adhérent de l’Institut Montaigne. 

Face à la crise du Covid-19, les entreprises ont dû s’adapter à un contexte inédit. Alors que les différentes stratégies de déconfinement sont discutées et que la date du 11 mai a été posée en France, de nombreuses entreprises s’interrogent sur la meilleure façon de redémarrer l’activité économique et de protéger leurs salariés dans un contexte totalement inédit. Quelles mesures ont été prises par les entreprises face à la pandémie ? Quelles bonnes pratiques se dessinent et comment nous en inspirer ? 

Face à une pandémie sans précédent, les entreprises multinationales ont dû réagir vite en faisant face à des informations parfois contradictoires sur la propagation du virus et les mesures à prendre. Peut-on établir une chronologie des réactions des entreprises et où en est-on aujourd’hui ? 

Comprendre et s’informer

Le premier temps est celui de compréhension et de l’information. Les entreprises présentes en Chine se sont très rapidement tournées vers les sources d’information les plus fiables pour comprendre la situation. La clef de ce temps a été d’avoir accès à une information fiable, factuelle et de qualité. Les entreprises devaient prendre les bonnes décisions concernant notamment les expatriés qui s’apprêtaient à partir en vacances pour le nouvel an chinois : fallait-il les faire rentrer en Chine, les laisser partir en congés ou les faire revenir à leur domicile ? C’est finalement cette dernière solution qui a été la plus plébiscitée par les organisations. À cela s’est ajouté un contexte d’annulation progressive des vols, et de mise en place de mesures administratives : quarantaines, restrictions des visas, restriction des nationalités autorisées à franchir les frontières, etc. Au même moment, il a fallu également anticiper et organiser la fermeture de l’activité. Lorsque les autorités chinoises ont fermé les activités professionnelles, les entreprises ont commencé à les anticiper dans les autres provinces et dans les autres pays, notamment asiatiques. 

Le télétravail en temps de confinement : un exercice de résilience

Les entreprises sont ensuite entrées dans le temps de la résistance et de la résilience. Ce temps consiste pour la majorité des entreprises à gérer le fonctionnement de l’entreprise sans présentiel, exclusivement en mode virtuel.

Lorsque les autorités chinoises ont fermé les activités professionnelles, les entreprises ont commencé à les anticiper dans les autres provinces et dans les autres pays, notamment asiatiques. 

Le déploiement instantané du télétravail, déjà largement expérimenté dans beaucoup d’entreprises, a participé au maintien de l'activité. L’enjeu pour les organisations est que les collaborateurs se sentent toujours investis dans leur travail tout en s’assurant que l’activité est compatible avec la gestion de la vie familiale. L’objectif est d’allier, dans un esprit de bien-être au travail, le respect d’un temps pour travailler et pour ne pas travailler. Il s’agit d’une priorité de santé mentale et d’hygiène de vie des entreprises. Ainsi, beaucoup d'organisations mettent en place des dispositifs pour aider leurs collaborateurs à gérer leurs enfants à la maison, à mieux organiser les priorités et les agendas. 

Nous observons en corollaire, que les problématiques de santé mentale et de santé émotionnelle revêtent une importance particulière en ce moment. Elles font partie du concept du bien-être au travail. Certaines entreprises mettent en place et renforcent des programmes d'assistance émotionnelle et psychologique à destination de leurs collaborateurs. Il est en effet essentiel de faire passer un message aux salariés, en leur disant que les temps vécus sont difficiles, que les employés sont isolés, coupés du temps de socialisation au travail et qu’il est nécessaire de recréer un espace où ils pourront se sentir intégrés et partager leurs craintes et leurs préoccupations qui sont légitimes. De nombreuses entreprises déploient aujourd’hui ces programmes de soutien émotionnel et mental à travers des programmes d’informations, des téléconsultations, des applications numériques, etc.

Comment aborder la reprise d’activité en présentiel ? Que peut-on garder de "l’esprit du confinement" et quelles sont les meilleures pratiques pour les entreprises afin d’assurer une continuité de l’activité et de protéger ses salariés ?

Mesures barrières et communication

La priorité pour assurer un redémarrage viable est de mettre en place des mesures barrières claires et une communication forte autour de ces mesures. Il est extrêmement important de faire comprendre que ces mesures barrières doivent perdurer tant que l’immunité n’est pas atteinte au niveau mondial soit par un vaccin soit, naturellement. Ces mesures sont celles que nous connaissons bien : maintenir une distance physique de 1 à 2 mètres ; porter des masques pour protéger son environnement ; se laver les mains très régulièrement, désinfecter les objets touchés. Il est essentiel de communiquer à l’ensemble des collaborateurs sur le fait que le port du masque vise à protéger la communauté et pas tant à se protéger soi-même. Il s’agit de faire passer le message que nous sommes tous des soignants et de donner du sens aux mesures prises.
 
Anticiper la gestion des cas

Le deuxième aspect à anticiper la gestion des cas sur le lieu de travail et la façon d’assurer la continuité de l'activité. Aujourd’hui, on estime que moins de 7 % de la population française est immunisée. Ces chiffres demeurent donc très éloignés des 70 % à 80 % nécessaires pour qu’une population soit immunisée naturellement.

De ce fait, il faut s’attendre à tout moment que des personnes soient malades, soient hospitalisées, et que les collaborateurs qui ont été en contact avec un malade soient mis en quarantaine pendant 14 jours. Cet absentéisme perlé qui peut survenir et perdurer plusieurs mois doit être intégré dans le fonctionnement de l’entreprise. Il peut toucher tout le monde, depuis les fonctions clefs jusqu’aux fonctions support. 

Ensuite, il faudra avoir préparé un protocole clair pour les cas de contamination. Il s’agit de mettre en œuvre la mise en quarantaine des cas à partir du moment où une personne sera malade ou présentera des signes de la maladie et identifier les personnes contact. Pour ces dernières, des décisions devront être prises à leur égard pour déterminer si elles restent sur le lieu de travail avec une protection accrue ou si elles sont mises en quarantaine pour quatorze jours.

Il faudra avoir préparé un protocole clair pour les cas de contamination.

Les tests essentiels pour aider la reprise d’activité

L’enjeu des tests est tout à fait prioritaire pour permettre une reprise d’activité dans de bonnes conditions. Il existe deux types de tests : ceux qui dépistent la présence des antigènes du virus et ceux qui détectent la présence des anticorps du virus et témoignent d’une infection apparue quelques jours ou mois auparavant. Aujourd’hui, ils ne sont disponibles que dans les laboratoires de ville et à l’hôpital et en quantité relativement limitée. Dans les semaines ou les mois qui viennent j’espère que nous aurons accès en grande quantité à des tests de dépistage d’anticorps de qualité qui permettront d’identifier les personnes immunisées. Les employeurs pourront en tirer parti pour gérer cette population double au sein de l’entreprise.

Toutefois, nous devons faire avec les enjeux règlementaires autour des données de santé : le statut médical est une information confidentielle que le salarié n’est pas censé confier à l’employeur. Celui-ci n’est pas censé non plus établir une liste de personnes immunisées ou non contre le coronavirus. Ce contexte légal, notamment Européen, lié à la réglementation des données personnelles et médicales doit être intégré et devrait peut-être évoluer dans le cadre de l’urgence sanitaire pendant laquelle l’accès à cette information est important.

On peut imaginer que le rôle de la médecine du travail sera de faire les tests ou de se positionner comme conseiller auprès de l’entreprise sur la base du résultat et de l’interprétation des tests. Ces tests, comme tout test diagnostic, doivent faire l’objet d’une interprétation délivrée par un personnel de santé. 

Le siège d'International SOS se trouve à Singapour. La situation y est très particulière avec très peu de cas et une activité économique apparemment peu touchée. Pourriez-vous revenir sur ce cas ?

Singapour est une micro-cité de cinq millions d’habitants entourée de voisins très peuplés comme le Vietnam et l’Indonésie. Singapour est passé à travers de nombreuses de crises sanitaires et notamment le SRAS en 2003. À cette époque des mesures extrêmement novatrices avaient été employées : quarantaines couplées à de la vidéosurveillance, mise en place de la distanciation sociale, screening à l'aéroport, distribution massive de masques et éducation de la population. De plus, il y a eu plusieurs épidémies qui se sont succédé dont celle du H1N1, du MERS en 2015, du virus ZIKA en 2016 avec 450 cas et plusieurs foyers sur toute l’île, sans oublier la fièvre dengue qui frappe tous les ans. Cela a créé un sentiment de vulnérabilité sanitaire dans la communauté et chez les gouvernants qui se préparent à l’irruption de crises sanitaires qui pourraient affecter la vie économique.

Le gouvernement a établi un plan en 4 phases, qui décrit, en fonction de l’irruption d’un événement de type virus ou autre, l’impact sur la communauté, la vie sociale, économique et politique. L’État est prêt à répondre à des crises sanitaires et les entreprises se préparent également en miroir de ce plan national. Il y a ainsi une adéquation du politique et de l’économique en réponse à la crise sanitaire. Par exemple, chaque année, il y a des exercices dans toute l’industrie financière singapourienne pour tester la continuité de l’activité face à un événement. Tous les 3 ou 4 ans, le scénario choisi est une pandémie grippale. Ainsi, tous les 3 à 4 ans, l’industrie financière se prépare pendant 24h à vivre un scénario de crise pour tester et valider les plans tels qu’établis. Tout cela participe à un esprit de vigilance et de responsabilisation des acteurs.

 

 

Copyright : GUILLAUME SOUVANT / AFP

 

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