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Covid-19: L’Afrique affronte la seconde vague

Trois questions à Yap Boum

INTERVIEW - 18 Février 2021

D'abord épargné par la première vague de l'épidémie, le continent africain est aujourd’hui submergé par une seconde, plus violente : les 54 pays sont touchés et une nouvelle souche hautement préoccupante a été détectée fin décembre en Afrique du Sud. Le virus Ebola a également refait surface ces derniers jours, s’ajoutant donc à la liste des défis auxquels le continent africain est confronté. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) avait déclaré en mars 2020 que l'Afrique devait se préparer au pire. Ces mots sont-ils aujourd'hui encore fondés ? Yap Boum, représentant Epicentre pour l'Afrique, la branche de recherche de Médecins Sans Frontières (MSF), nous offre son décryptage sur la situation sanitaire en Afrique.

Longtemps épargné notamment par rapport à ses voisins européens, le continent africain semble désormais être rattrapé par la pandémie, notamment du fait de la nouvelle souche découverte en Afrique du Sud. Quelle est la situation actuelle sur le continent ?

L'Afrique est un continent avec plusieurs pays qui ont chacun leurs particularités. Des pays comme l’Afrique du Sud et ses voisins, la Mozambique et l’Eswatini, ont connu une seconde vague relativement importante due à cette nouvelle souche sud-africaine beaucoup plus facilement transmissible. Il y a eu des augmentations du nombre de cas véritablement importantes, avec un système de santé pour certains pays rapidement arrivé à saturation. Il faut cependant bien distinguer le nombre de cas positifs de celui des cas avec des symptômes, car être asymptomatique n’a pas d’impact sur le système de santé.

D’autres pays en Afrique de l’Ouest comme le Mali ont également connu une recrudescence importante en termes de nombre de cas, avec une forte proportion de cas sévères qui a donc mené à une saturation des systèmes de santé. Aujourd’hui, ce pic est en train de se stabiliser, voire de diminuer dans ces pays, tandis que dans d’autres pays comme le Kenya, le Cameroun ou encore le Sénégal, les difficultés de stabilisation perdurent. Au Cameroun, cela est dû à la Coupe d’Afrique des Nations qui s’y est récemment tenue, malgré la pandémie. Des mesures de prévention ont été mises en place lors de cet événement pour éviter la création d’un cluster, mais avec l’afflux de supporters, cela a sans aucun doute contribué à une continuation de cette seconde vague. Les systèmes de santé n’ont toutefois pas été particulièrement affectés.

Concernant la "nouvelle souche sud-africaine", il convient de rappeler qu’elle n’est pas propre au pays - il en va de même pour la britannique ou la brésilienne. Cela signifie que ce variant sud-africain peut contaminer des personnes n’ayant pas pour autant voyagé en Afrique du Sud.

Ce variant sud-africain peut contaminer des personnes n’ayant pas pour autant voyagé en Afrique du Sud.

Lors de la première vague de la pandémie en Afrique, la majeure partie des pays avaient eu le temps de se préparer et de mettre un certain nombre de mesures en place (sensibilisation, engagement communautaire, fermeture des frontières, etc.), ce qui leur avait permis d’affronter le premier choc. Nous avons ensuite assisté à une phase de relâchement, lorsque les populations et les pouvoirs publics africains se sont rendus compte qu’ils étaient moins touchés qu’en Chine, aux États-Unis ou en Europe. La transmission plus importante du variant aujourd’hui a provoqué un effet de surprise.

Comment la riposte se prépare-t-elle aujourd’hui ? Comment se situe l’Afrique dans la course à la vaccination, alors que de nombreux pays tels que le Royaume-Uni ou la France ont entamé leur campagne de vaccination depuis plusieurs semaines ?

Il convient tout d’abord de noter que l’Union africaine a joué un rôle important à différents niveaux dans le cadre de la riposte contre le Covid-19. Il y a premièrement eu des formations et la mise en place de structures pour permettre aux pays de faire des tests PCR. Au début de la pandémie, seulement 7 pays sur les 54 du continent avaient les capacités d’administrer des tests PCR, et l’UA a donc coordonné la formation de ces structures. L’UA a également joué un rôle de coordination sur les données d’équipements, créant par exemple des plateformes pour l’achat coordonné de matériel (tests, vaccins). Elle s’est positionnée comme coordinateur, en engageant en parallèle des discussions avec GAVI et l’OMS, en créant des alliances pour le vaccin, ou encore en ayant des échanges bilatéraux avec l’UE. L’UA n’avait jamais vraiment été mise en avant auparavant, mais aujourd’hui son rôle est devenu plus que crucial.

Au niveau des États, afin de faire face à la seconde vague de la pandémie, des pays comme le Tchad, la République Démocratique du Congo ont imposé un confinement de 2 à 3 semaines, tandis que d’autres pays comme le Nigeria ont plutôt opté pour l’option du couvre-feu. Enfin, d’autres pays comme le Cameroun n’ont pas choisi de se confiner du tout, un "bold choice" qui peut paraître surprenant mais fonctionne pour le moment dans le pays.

Concernant la vaccination, celle-ci va se mettre en place dans les prochains mois, plus ou moins rapidement en fonction des pays. L'Afrique du Sud a commencé, mais a été retardée par l’arrêt des vaccinations AstraZeneca avec la découverte du nouveau variant. Les Seychelles et l’Ile Maurice ont également commencé, après des donations de vaccins de la part de l’Inde. Pour les autres pays, l’accès au vaccin est une chose, mais il faut également se soucier des équipements, de la chaîne d'approvisionnement, du matériel, etc. Il va donc falloir mettre en place des stratégies, passer des commandes logistiques, former du personnel. La question du consentement de la population sera également centrale : d’après une étude menée au Sénégal, seule 49 % de la population est prête à se faire vacciner. On voit donc une résistance importante dans certains pays, renforcée par la montée des mouvements anti-vaccin dans le monde, la mauvaise presse dont ils sont l’objet, les fake news, etc. La population doit donc être plus sensibilisée, et cela passe par davantage de communication.

Il n’y a pas eu de réponse flagrante à l’appel d’urgence lancé par l’UA fin janvier sur les vaccins. Emmanuel Macron a dit qu’il fallait penser aux pays pauvres, mais cela deviendra probablement davantage une priorité lorsque l’UE aura reçu tous les vaccins nécessaires. Il est également important de mentionner le débat sur les brevets. Il est inacceptable que l’Afrique du Sud achète ses vaccins deux fois plus cher que les Européens, sous le prétexte que ces derniers ont contribué à la recherche. Cela ne devrait pas arriver en plein milieu d’une pandémie.

On voit donc une résistance importante dans certains pays, renforcée par la montée des mouvements anti-vaccin dans le monde, la mauvaise presse dont ils sont l’objet, les fake news, etc.

S'il y a des réflexions en cours sur le partage des doses, les pays africains ont bien compris qu’ils allaient devoir l’acheter eux-mêmes ou bien se tourner vers des pays comme la Chine ou la Russie. En effet, la Chine a par exemple fait visiter ses infrastructures de vaccins à tous les gouvernants africains présents dans le pays au cours des dernières semaines. Les discussions ne sont pas toujours très transparentes mais elles sont en cours. Il y a également eu des visites de diplomates russes dans les pays africains, ou encore des discussions entre la Guinée et la Russie pour l’accès au vaccin.

Selon une étude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publiée à la fin de l’année dernière, la pandémie du coronavirus a favorisé le développement en Afrique de nombreuses innovations technologiques en matière de santé. Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans le secteur sanitaire pour faire face plus efficacement à la pandémie dans les pays africains ?

Les nouvelles technologies jouent un rôle majeur en Afrique, comme partout ailleurs. Quand on regarde l'usage de la télémédecine, des consultations en ligne, c’est une opportunité majeure, car rappelons que l’un des impacts les plus importants de la pandémie était la saturation des hôpitaux. Les gens n’allaient plus à l’hôpital de peur d’être contaminés, ce qui a contribué au développement et à la généralisation de la télémédecine et de l’utilisation d’outils de communication à distance. Les outils de communication de manière générale ont également joué un rôle majeur. Il y a eu un boom considérable en matière de téléformation, de webinars, de telle sorte à donner un accès au plus grand nombre à l’information.

Les entreprises se sont également rapidement adaptées pour répondre aux besoins urgents de production de masques et d’équipement de protection par exemple. C’est notamment le cas de Kmerpad, qui a transféré sa production de serviettes hygiéniques vers la production de masques. Les imprimantes 3D ont également connu un essor important, notamment pour fabriquer des respirateurs. Cela a permis de booster certaines startups, mais le défi aujourd’hui est d’arriver à capitaliser sur ces innovations pour les faire perdurer, car malheureusement elles sont souvent éphémères.

En matière de recherche, les tests antigéniques utilisés en Europe sont aussi présents dans plusieurs pays africains. Ces pays ont mis en place des tests PCR mais il n’était pas possible de faire tester tout le monde partout. Les pays africains se sont de ce fait tournés vers la recherche pour les tests antigéniques rapides. Epicentre a notamment initié au mois de mai une étude dont les résultats préliminaires sont arrivés aux mois de juin-juillet, afin de développer des tests correspondant le mieux à chaque environnement. Ces tests sont aujourd’hui utilisés à grande échelle sur l’ensemble du continent. Cela démontre la capacité du continent africain à trouver ses propres outils. Néanmoins, la recherche à ce niveau est encore insuffisante. Les vaccins n’ont pas été testés en Afrique et on ignore donc les effets secondaires qu’ils pourraient avoir sur nos populations. Nos pays n’ont pas investi assez dans la recherche.

 

Copyright : RODGER BOSCH / AFP

 

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