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Covid-19 : comment concilier décision politique et savoir médical ?

Regards croisés d’Olivier Duhamel et de Karine Lacombe

INTERVIEW - 11 Mai 2020

Au moment où la France entame le "déconfinement", Karine Lacombe, chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, et Olivier Duhamel, constitutionnaliste et politologue, échangent sur le rôle que doivent jouer les spécialistes dans la prise de décision politique en temps de crise et dans le contexte précis du Covid-19.

L'urgence sanitaire a donné une visibilité importante aux scientifiques, qui donnent une "caution" aux décisions du pouvoir politique. Dès lors, quelle légitimité accorder à la décision ? Qui doit décider : le sachant ou l'élu ?

Karine Lacombe : L’urgence sanitaire liée au Covid est absolument inédite : un agent infectieux inconnu, une maladie qui en résulte inconnue, avec des connaissances qui évoluent de jour en jour à partir d’informations scientifiques largement erronées initialement et encore teintées de sensationnalisme maintenant. Le politique s’est retrouvé aspiré sur un terrain obscur où l‘on a demandé aux scientifiques d’apporter un peu d’éclairage alors qu’eux-mêmes ont longtemps avancé sans lumière. C’est une période vraiment inédite où la décision politique s’est longtemps retranchée derrière le savoir médical, peut-être une des raisons qui explique que le message ait pu paraître brouillé par moment, quand le politique s’est retrouvé tiraillé entre le tout sanitaire et la réalité sociale.

Olivier Duhamel : La décision ne peut appartenir qu’aux politiques et, en démocratie, aux représentants du peuple. Cela dit, nombre des décisions de pouvoirs publics exigent d’être éclairées par les analyses d’experts. Cela est particulièrement vrai dans les situations de crises. En guerre, les stratèges militaires conseillent le Président, chef des armées.

La décision ne peut appartenir qu’aux politiques et, en démocratie, aux représentants du peuple.

Face à des attentats, les experts renseignent le pouvoir exécutif. Face à un virus inédit et inconnu, insidieux et contagieux, s’impose plus que jamais de recueillir les avis des virologues, infectiologues, épidémiologistes et immunologistes sur tous les aspects du virus et de sa propagation, ceux des réanimateurs, urgentistes, généralistes, pharmaciens, économistes de la santé… sur les capacités du système de santé. Mais la décision in fine est politique et n’appartient donc qu’aux politiques.

Nous avons eu le sentiment que les politiques suivaient scrupuleusement les recommandations du conseil scientifique au début de la crise. Il semblerait que ce soit de moins en moins le cas. Comment l'expliquer ?

Olivier Duhamel : Le conseil scientifique est essentiellement composé de médecins (huit) auxquels ont été joints un épidémiologiste modélisateur, une anthropologue et un sociologue. Sa priorité absolue, et le prisme qui l’accompagne inéluctablement, est donc sanitaire, immédiatement sanitaire : comment faire reculer le virus, assurer les soins des malades. Mais le Covid-19 provoque trois crises : 1) la crise sanitaire et son cortège de morts, 2) la crise économique et sociale, le pays à moitié arrêté, et la dépression à venir, 3) la crise démocratique avec les libertés altérées et les vies contrôlées. Ce trilemme insoluble exige des arbitrages afin de prendre les décisions les moins mauvaises possibles. Les décisions dites de "déconfinement" traduisent une prise en compte plus significative des crises 2 et 3.

Karine Lacombe : La crise qui était initialement purement sanitaire glisse progressivement sur le terrain du social et de l’économique, car c’est là que résident les enjeux pour les mois à venir, d’où la nécessaire lecture des recommandations sanitaires à l’aune de la réalité sociale dont je parlais plus tôt. C’est donc très bien que le politique interprète les recommandations des scientifiques.

Le monde scientifique ne s'exprime pas d'une seule et même voix. À votre sens, quel impact ces divergences largement médiatisées ont-elles sur l'opinion publique ?

Olivier Duhamel : Un impact différencié. Chez les populistes et les sceptiques, une preuve supplémentaire de l’incompétence des élites. Chez les rationnels et bienveillants, la confirmation que la médecine est une science inexacte (comme la science politique – et bien d’autres), ce virus diaboliquement insaisissable et la décision politique très difficile. Et chez les autres, un peu des deux, dans des proportions variables…

Karine Lacombe : Face à une pandémie d’un virus inconnu, chacun a réagi avec ses connaissances mais également avec ses affects. Il est difficile quand on acquiert du savoir qui peut chaque jour être remis en question par les avancées de la recherche, de rester constant dans son discours. Et la confrontation à l’inconnu a exacerbé dans le monde scientifique les mêmes travers que l’on a constaté dans la population générale, comme l’alarmisme ou l’excès d’assurance. J’ai souvent réclamé l’indulgence de la population pour les scientifiques : finalement nous apprenons tous de cette épidémie au même rythme !

Dans l’espace public traditionnel, toutes les divergences sont bonnes à débattre [...]. Il en est totalement différemment sur les réseaux sociaux.

Je crois surtout que les divergences médiatisées ont surtout fait prendre conscience de la force obscure que représentent les réseaux sociaux. Dans l’espace public traditionnel, toutes les divergences sont bonnes à débattre, c’est le principe d’une démocratie qui fonctionne. Il en est totalement différemment sur les réseaux sociaux, où n’existe que la dictature du plus outrancier.

Au total, quel bilan tirez-vous du rôle public des experts médicaux dans cette pandémie ?

Karine Lacombe : J’espère qu’ils ont participé à la diffusion de la connaissance et aidé chacun à être acteur de sa santé individuellement et collectivement. Beaucoup ont essayé d’apporter un éclairage pédagogique sur la pandémie et d’apaiser les débats.

Olivier Duhamel : Pour ce qui les concerne, qu’ils ont fait comme ils ont pu, enfin presque tous… Au-delà, il me semble que le système médiatique a eu raison de leur donner une large place, surtout dans la première phase, mais qu’elle est devenue excessive, ne donnant à voir que la première des trois crises décrites plus haut.

Karine Lacombe : Il faut maintenant que chacun reprenne sa place : les docteurs soignent, les scientifiques cherchent et les politiques qui représentent la population décident des règles et des lois qui régissent notre vie en communauté, dans ce monde post-Covid !
 

 

Copyright : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / POOL / AFP

 

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