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Coup d’État au Mali : Barkhane à l’épreuve ?

BLOG - 2 Septembre 2020

Le 18 août dernier, un coup d'État est perpétré par les forces armées maliennes et aboutit au renversement du Président Ibrahim Boubacar Keïta, au pouvoir depuis 2013. Si les conséquences de ce coup d’État, apparemment soutenu par la population, sur la stabilité politique du pays se dévoileront sur le long terme, quel peut en être l’impact sur l’opération française Barkhane ? Lancée en 2014 en partenariat avec les pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mauritanie, Niger, Tchad, Mali), l’opération avait pour but de lutter contre les groupes armés djihadistes au Sahel. Michel Goya, historien et ancien officier des Troupes de marines, décrypte pour nous la nouvelle donne du cadre d’opération des forces françaises.

Quel est l’impact des événements survenus ces dernières semaines au Mali sur l’opération Barkhane ? En novembre 2019, vous décriviez cette opération comme étant "bloquée mais indispensable". Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le coup d’État du 18 août 2020 à Bamako donne le sentiment d’un "retour dans le futur". Le Mali se révèle en effet sensiblement dans la même situation qu’à l’époque du coup d’État de mars 2012, qui avait abouti au départ du Président Touré. D’un point de vue sécuritaire, la différence est que l’on a entre temps empilé plusieurs opérations militaires internationales : la mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM), la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), puis la force commune des cinq États du G5 Sahel. On espérait plus ou moins ouvertement à Paris que chacune de ces opérations permettrait de nous retirer du Mali après le succès de l’opération Serval dans le premier semestre 2013. C’est en réalité l’inverse qui s’est produit, chacune d’entre elles ayant finalement besoin des forces françaises, de loin les plus efficaces au Mali, pour exister. Barkhane, qui comporte aussi ses limites et contraintes, permet de contenir les groupes armés djihadistes, sans pouvoir les réduire complètement, car les sources de leur force sont à trouver dans les insuffisances de l’État malien.

Le retrait soudain des forces françaises ne ferait qu’ajouter de la difficulté à la difficulté. Il n’en est d’ailleurs question nulle part.

Le départ soudain de Barkhane placerait tous les autres acteurs sécuritaires, et notamment les Forces armées maliennes (FAMa), en difficulté. La difficulté peut être une incitation forte à évoluer et on pourrait envisager le retrait français ou la menace de retrait comme une manière de pousser les autorités maliennes à effectuer les changements indispensables. Encore faut-il qu’il y ait des autorités et un État.

Tout ce que l’on peut espérer de l’évolution de la situation à Bamako est qu’elle permette un renouvellement de la classe politique malienne et la mise en place in fine d’une réelle autorité réformatrice. En attendant, le retrait soudain des forces françaises ne ferait qu’ajouter de la difficulté à la difficulté. Il n’en est d’ailleurs question nulle part et, dans les faits, cela ne change pas grand chose à la situation militaire.

Le coup d’État au Mali va-t-il avoir un impact sur la coopération avec le G5 Sahel ? Peut-il par ailleurs remettre en question l’appui européen à travers la taskforce Takuba ?

Les gouvernements du G5 Sahel peuvent difficilement cautionner un coup d’État en son sein, d’autant plus que tous craignent d’en être victimes. En l’occurrence, l’organisation régionale qui est considérée comme la plus légitime pour intervenir dans les affaires intérieures et aider au retour de la stabilité politique du Mali dans le cadre d’institutions démocratiques est la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). C’était déjà la CEDEAO qui avait accompagné la transition après le coup d’État de 2012, soutenue par les autres organisations internationales et la France.

Dans l’immédiat, la gestion internationale de cette crise est délicate, entre la nécessité d’exercer une pression sur la junte qui a pris le pouvoir par diverses sanctions sur le pays et celle de ne pas encore affaiblir ce même pays. En vertu d’une loi fédérale interdisant théoriquement toute assistance à un gouvernement non élu démocratiquement, les États-Unis ont suspendu leur aide militaire au Mali et l’Union européenne a fait de même en suspendant la mission de formation EUTM. La France pousse au contraire pour ne pas modifier la coopération militaire et la taskforce Takuba est intégrée à l’opération Barkhane. Elle ne devrait donc pas être affectée dans son principe, mais peut-être plutôt par les réticences éventuelles de certaines nations européennes à en faire partie au regard de la nouvelle situation.

Les putschistes sont-ils plus susceptibles de parvenir à pacifier le Nord du pays que le gouvernement précédent sous Ibrahim Boubacar Keïta ou, à l’inverse, l’instabilité politique causée par le coup d’État rendra-t-elle le pays encore plus vulnérable aux groupes terroristes ?

Dans l’immédiat, le coup d’État aura sans doute plus pour effet de freiner l’action des FAMa, en attendant une stabilisation politique, que de la stimuler. La stimuler ne donnerait par ailleurs sans doute pas de grands résultats opérationnels. Pour l’instant, les unités FAMa ne sont solides et éthiques que lorsqu’elles sont accompagnées par des conseillers, une solution que l’on aurait pu adopter depuis longtemps s’il n’y avait eu la barrière de la susceptibilité nationaliste. Or, comme le cycle de formation EUTM est à l’arrêt et cet accompagnement, au moins européen, est compromis, il ne faut pas attendre de grands changements sur le terrain.

La stimulation du changement serait en revanche intéressante si elle conduisait à une réforme en profondeur des FAMa, afin d’en améliorer le recrutement, le financement, l’adaptation au terrain, mais surtout le commandement et le comportement. Quand l’État malien disposera de bataillons suffisamment forts pour ne craindre personne au combat, suffisamment légitimes pour être acceptés par la population et suffisamment nombreux pour assurer une sécurité réelle, la situation locale, et même régionale, changera beaucoup. On en est encore loin.

Barkhane ne doit pas être conçue comme un substitut à l’action des autorités maliennes, mais comme un bouclier derrière lequel on pourra engager les indispensables réformes.

Rappelons que c’était dans cette période de transition et de tractations politiques qui avait suivi le coup d’État de 2012 que le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) avait proclamé l’indépendance du Nord du pays avant d’en être chassé par les groupes djihadistes. À cette époque comme aujourd’hui, c’était l’impuissance de l’État qui avait provoqué le coup d’État, qui lui-même avait encore accentué la paralysie.

Le rapport de forces n’est cependant plus aussi défavorable qu’à l’époque et en grande partie grâce à la France. Barkhane ne doit pas être conçue comme un substitut à l’action des autorités maliennes, mais comme un bouclier derrière lequel on pourra engager les indispensables réformes, ainsi que de vraies négociations avec les organisations autonomistes, les groupes armés signataires (GAS) des accords d’Alger de 2015, en accord avec leur parrain algérien et peut-être l’aide de la France. Il ne faut pas exclure non plus la possibilité d’un dialogue de Bamako avec les groupes djihadistes locaux.

Tout cela implique une redéfinition de la vision de la France et de sa stratégie dans la région, qui ne doit pas empêcher les efforts de stabilisation locaux, se concentrer sur Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), son vrai ennemi dans la région, et se placer pour le reste en protectrice de dernier recours.

 

Copyright : MALIK KONATE / AFP

 

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