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Coronavirus : le repli allemand

BLOG - 19 Mars 2020

La crise sanitaire qui affecte aujourd’hui l’Europe représente une nouvelle épreuve pour la construction européenne. La fermeture des frontières, décidée de manière unilatérale par plusieurs États d’Europe centrale et orientale, représente un tournant historique, manifestant la permanence des réflexes nationaux ou nationalistes au sein de l’Union européenne. L’indifférence avec laquelle les pays d’Europe ont laissé l’Italie s’enfoncer dans la crise laissera des traces profondes dans l’opinion publique italienne et met durablement à mal l’idée de solidarité européenne.

L’ampleur de la crise et de ses conséquences ne doit pas occulter le fait que l’Union européenne a démontré, ces dernières années, sa capacité à se réinventer pour répondre aux crises qu’elle traversait. Le philosophe et historien néerlandais Luuk van Middelaar explique dans son dernier essai Quand l’Europe improvise le rôle joué par les crises dans la redéfinition de l’architecture et du projet européen. Les crises, en effet, exigent une capacité d’action différente de celles que permettent les structures bruxelloises traditionnelles, puisqu’elles requièrent non des normes, mais des décisions : "quand les règles ne fournissent pas de réponse, émergent ceux qui sont à même de trancher et d’agir".

Mais à l’heure actuelle, qui est véritablement à même de trancher et d’agir ? Chacune des crises traversées par l’Europe ces dix dernières années a contribué, d’une façon ou d’une autre, à renforcer le leadership de l’Allemagne sur l’Europe. Qu’il s’agisse de négocier un accord de paix avec la Russie, d’accorder un nouveau plan d’aide à la Grèce ou de trouver une solution européenne pour l’accueil des migrants, la position allemande s’est toujours trouvée au centre du jeu, contribuant à orienter le cours du projet européen. La situation est différente aujourd’hui : alors que l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie, l’Allemagne se tient désormais en retrait.

Gagner du temps

Depuis le déclenchement de la crise sanitaire en Europe, la stratégie allemande tient en trois mots : "gagner du temps". Au lendemain du Conseil européen extraordinaire qui a réuni par visioconférence les chefs d’États européens le 10 mars dernier, Angela Merkel s’est présentée devant la presse allemande accompagnée de son principal rival, le ministre de la Santé Jens Spahn (CDU) et de Lothar Wieler, le président de l’Institut Robert Koch, devenu depuis le début de la pandémie une figure incontournable du débat public allemand.

Au cours de cette intervention, la chancelière allemande a reconnu qu’à terme, 60 à 70 % de la population allemande pourrait être infecté par le virus et qu’il fallait tout faire pour ralentir sa progression, afin de permettre au système de soin de ne pas être débordé.

La situation est différente aujourd’hui : alors que l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie, l’Allemagne se tient désormais en retrait.

Les services de communication de la chancelière ont largement relayé le graphique présentant la relation entre les capacités du système de santé et le nombre de personnes infectées, n’hésitant pas à utiliser le hashtag #flattenthecurve pour convaincre le public d’adopter les gestes barrières les plus classiques. L’Allemagne s’est montrée réticente à mettre en place les mesures de confinement adoptées par ses voisins européens, mais dans le même temps, la généralisation des tests permettait d’identifier et d’isoler un maximum de porteurs du virus, contribuant à ralentir le nombre de morts liés à l’épidémie.

Le 18 mars 2020, l’Allemagne comptait près de 10 000 cas porteurs, mais seulement 28 décès liés au virus, alors qu’à la même période la France comptabilisait 7730 cas et déjà 175 décès liés à l’épidémie. Cette identification précoce des porteurs a permis de gagner un temps précieux pour augmenter le nombre de lits, en particulier dans les systèmes de soins intensifs, et mobiliser le personnel soignant disponible, alors que le pays semblait encore relativement épargné. Avec l’une des populations les plus âgées d’Europe, l’Allemagne connaît sa vulnérabilité et son système de santé se prépare à un véritable "tsunami".

Réparer l’économie allemande

Avant même que l’Europe ne devienne l’épicentre de la pandémie, l’Allemagne a pris conscience du risque que faisait peser la crise sanitaire sur son économie. La diffusion du virus en Chine et la fermeture du pays a représenté un choc particulièrement douloureux pour la grande Industrienation, mettant à mal les chaînes de production alors que la diffusion du virus entraînait une réduction de la demande de produits allemands. Au cours de la dernière semaine, le DAX, le principal indice boursier allemand, a connu une chute d’une ampleur sans précédent. C’est donc avant tout pour tenter de rassurer les marchés que le ministre de l’économie, Peter Altmaier (CDU) et le ministre des finances Olaf Scholz (SPD) ont présenté un arsenal de mesures destinées à atténuer les conséquences de la pandémie sur l’économie allemande.

Un recours facilité au chômage partiel, la possibilité pour les entreprises de décaler le paiement de leurs impôts et la garantie des crédits offerts aux entreprises en difficulté par le biais de la KfW, la banque publique d’investissement, pour un montant équivalent à plus de 500 milliards d’euros, représentent une première série de mesures qualifiées par le ministre des finances de "Bazooka". Le gouvernement allemand n’exclut pas de compléter prochainement ces mesures par des prises de participation dans les sociétés en difficultés, ou par des subventions directes aux entreprises, tout en esquissant déjà la perspective d’un futur plan de relance.

Désormais, le dogme de la discipline budgétaire, l’un des derniers marqueurs du conservatisme allemand, s’efface au profit de la lutte contre l’épidémie et la protection de l’économie. Mais peut-on parler d’un véritable revirement ? Dans une interview publiée sur le site du journal Die Zeit le 18 mars 2020, le ministre allemand des finances, Olaf Scholz explique la position du gouvernement : "Il y a eu dans le passé des critiques à l’égard de mon attachement au budget équilibré et mon refus d’entretenir les déficits publics. J’ai toujours expliqué que ce n’était pas une fin en soi, mais que cela nous permettrait de faire face si une crise survenait. Aujourd’hui, grâce à la solidité de nos finances publiques, nous pouvons affronter la crise avec les coudées franches". Et de fait, avec un excédent budgétaire proche de 50 milliards d’euros, l’Allemagne est en mesure d’apporter un soutien durable à son économie.

Remettre l’Europe à demain

Mais qu’en est-t-il du soutien des autres États membres ? S’il confirme que le gouvernement fédéral prône désormais une approche "flexible" du Pacte européen de stabilité, qui limite en principe à 3 % par an le déficit public des différents États membres, le ministre allemand des finances juge prématuré d’activer le Mécanisme européen de stabilité (ESM), le dispositif de gestion des crises financières au sein de la zone euro. "Pour l’instant, je ne juge pas nécessaire d’activer l’ESM. Les États membres sont persuadés de pouvoir régler eux-mêmes leurs problèmes. S’il en allait autrement, nous saurions prendre nos responsabilités". Pour l’Allemagne, les réponses à la crise restent pour l’heure des réponses nationales, et le pays marque une distance nouvelle vis-à-vis d’une éventuelle solution européenne.

Deux décisions ont contribué à mettre en évidence cette prise de distance. Début mars, l’Allemagne adoptait, à l’instar de la France, une ordonnance interdisant l’exportation de matériel médical hors de ses frontières afin d’éviter notamment la spéculation sur les masques. Accusé d’indifférence vis-à-vis de l’Italie, Berlin a été forcé par la commission européenne à revoir ce texte afin de respecter les règles de libre circulation des marchandises liées au marché intérieur.

Alors qu’une inquiétude légitime grandit dans le pays, l’idée européenne s’efface désormais derrière la tentation du repli.

Dimanche 15 mars, le gouvernement allemand annonçait enfin sa décision de fermer partiellement sa frontière terrestre avec la France, la Suisse et l’Autriche, en limitant les passages aux travailleurs transfrontaliers et aux transports de marchandises. Cette décision historique de rétablir les frontières, renforcée le 18 mars par l’interdiction pour tous les citoyens européens d’entrer sur le territoire allemand, représente un tournant symbolique, reflétant la volonté de l’Allemagne de mettre entre parenthèse le projet européen. Alors qu’une inquiétude légitime grandit dans le pays, l’idée européenne s’efface désormais derrière la tentation du repli.

Pour la première fois depuis qu’elle est au pouvoir, la Chancelière allemande a choisi de s’adresser directement aux Allemands, dans une allocution diffusée le 18 mars dans la soirée. Dans cet appel à respecter les consignes, à faire preuve d’autodiscipline et de solidarité, Angela Merkel a insisté sur la gravité de la situation, décrite comme le défi le plus important auquel l’Allemagne devait faire face depuis la Seconde Guerre mondiale. Un discours solennel marqué par un vide inquiétant, que le président de la Munich Security Conference, Wolfgang Ischinger, n’a pas manqué de relever : l’absence de référence à la dimension européenne de la crise.

L’Union européenne a surmonté les crises de ces dix dernières années parce qu’elle avait en son centre une puissance qui continuait d’entretenir une certaine idée de l’Europe. Mais une forme de lassitude et de désillusion semble gagner les élites allemandes : alors que la crise exige une capacité d’action nouvelle au niveau européen, l’Allemagne choisit à présent de se mettre en retrait.

 

Copyright : Tobias SCHWARZ / AFP

 

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