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Coronavirus : le grand retour des nations

BLOG - 6 Avril 2020

Pour Dominique Moïsi, le premier bilan politique de la crise du coronavirus peut se résumer ainsi : la confiance en l'État et ses représentants est renforcée mais fragile. Le nationalisme a le vent en poupe et l'Europe est en berne.

Au fur et à mesure qu'elle s'aggrave, la crise du coronavirus apparaît comme le miroir grossissant des contradictions des peuples. L'épidémie - contrairement à ce qu'expriment certains - ne se traduit pas par une montée des populismes ou un renforcement des régimes autoritaires ou des démocraties illibérales au détriment des démocraties libérales classiques. En réalité, le virus constitue - dans un premier temps au moins - une prime pour les dirigeants en place. Et ce, quels que soient leurs orientations politiques ou leurs modes d'exercice du pouvoir. Pour autant, la hausse de la popularité de ceux qui exercent le pouvoir s'accompagne le plus souvent de la montée de critiques à l'encontre de leur mode de gestion de la pandémie. De fait - et particulièrement en période de crise majeure comme celle que nous traversons - les peuples se comportent à l'égard de leurs dirigeants comme peuvent le faire des adolescents à l'égard de leurs parents. Ils souhaitent être protégés par eux et lorsque cette protection leur semble inefficace ou à l'inverse trop pesante, ils sont prêts à toutes les explosions de critiques. Avec un discours qui contient souvent sa part de vérité : "Si seulement vous m'aviez mieux protégé au départ, je ne serais pas dans la situation où je me trouve aujourd'hui. Le confinement absolu auquel vous m'avez réduit, n'est-il pas le remède des "pauvres", ceux qui n'ont pas de masques et pas assez de tests ?".

Hausse de popularité

En même temps - et c'est encore le sentiment dominant aujourd'hui - les peuples dans leur grande majorité sont reconnaissants à leurs dirigeants "d'être à la barre" au moment où les vents sont si violents. La hausse de popularité des leaders au pouvoir est quasi générale. De Boris Johnson à Donald Trump, d'Emmanuel Macron à Angela Merkel, de Viktor Orban à Giuseppe Conte, tous les dirigeants en place sont bénéficiaires de la pandémie. Il faut maintenir un discours et un comportement totalement irresponsables, comme Jair Bolsonaro au Brésil, pour ne pas bénéficier d'une popularité croissante auprès des électeurs. Le cas de Donald Trump aux États-Unis est particulièrement intéressant. L'opinion publique américaine dans sa grande majorité semble lui avoir pardonné ses dérapages initiaux, sa sous-estimation de la gravité de la menace et l'impression qu'il donnait la priorité au sauvetage des emplois plutôt qu'à celui des vies. Son intervention quotidienne, bien plus sobre désormais, est devenue un rendez-vous obligé de nombreux Américains, au même titre que peut l'être celle du directeur général de la santé, Jérôme Salomon, en France.

Le virus constitue - dans un premier temps au moins - une prime pour les dirigeants en place. Et ce, quels que soient leurs orientations politiques ou leurs modes d'exercice du pouvoir.

Trump n'a pas la "gravitas" du gouverneur de New York, Andrew M. Cuomo, mais il semble avoir enfin pris conscience du caractère exceptionnel de la crise. En Grande-Bretagne, Boris Johnson bénéficie du réflexe d'empathie d'une majorité des Britanniques à l'égard d'un Premier ministre lui-même affecté par le virus. Mais ce ralliement derrière l'homme au pouvoir ne saurait faire illusion. Très vite, une majorité de Britanniques lui reprochera son optimisme infondé et sa stratégie de "laisser-faire sanitaire" plus que contestable. Avec l'envolée du nombre de victimes et le coût grandissant pour l'économie de la pandémie, un retournement de situation peut intervenir soudainement. Le peuple comptabilise ses frustrations comme L'Avare de Molière comptait son or.

La vie ou le travail

Dans cette deuxième phase qui peut venir très vite, il existera peut-être comme une prime à l'opposition, un avantage structurel pour tous ceux qui n'exercent pas aujourd'hui le pouvoir et qui ont gardé pendant le pic de la crise un discours raisonnable. Ce changement de cap émotionnel est d'autant plus plausible que les peuples sont naturellement ingrats. Le héros de la Seconde Guerre mondiale Winston Churchill n'a politiquement survécu que quelques mois à sa victoire. La Grande-Bretagne fatiguée de gloire voulait l'État providence. Aujourd'hui les peuples sont partagés entre la peur pour leur vie et la peur pour leur emploi. Dans la phase que nous traversons, la première prend légitimement le dessus sur la seconde. Mais pour combien de temps ? Il viendra un moment où la tension deviendra toujours plus grande entre les deux priorités. Si le coronavirus n'a pas (pas encore ?) renforcé les populistes, il a encouragé les nationalismes. Plus un pays s'est senti abandonné, sinon trahi par ses voisins, cousins et alliés, plus le ralliement derrière le drapeau est grand.

En Italie, dans un clip particulièrement émouvant, on voit un médecin étreindre la péninsule dans ses bras comme on le ferait d'un enfant. "Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés", écrivait La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste. Et aujourd'hui, les pays les plus affectés par la maladie, l'Italie et l'Espagne, sont aussi ceux qui ont le plus besoin de la solidarité européenne, parce qu'ils ont la dette la plus lourde et l'économie la plus fragile.

Le drame devrait approfondir et élargir notre humanité. Il tend au contraire à la réduire, comme si notre confinement physique était aussi devenu émotionnel.

Repli sur soi

L'envolée des réflexes nationalistes a ses conséquences sur l'expression de la solidarité. À l'heure du coronavirus, il ne fait pas bon être réfugié syrien. Et ce repli sur soi dans la solidarité joue également à l'intérieur de l'Europe. Chaque pays, et c'est naturel, se concentre sur ses malades, ses morts. Jamais les informations télévisées n'ont été plus nationales, certains diraient provinciales. À l'heure où des Américains "détournent" par la surenchère des cargaisons de masques sur les tarmacs d'aéroports chinois, la formule des Trois Mousquetaires "Un pour tous, tous pour un" paraît bien abstraite. La philosophe américaine Martha Nussbaum rapportait une expérience faite sur des souris : elles n'éprouvaient "d'empathie" - lors d'expériences faites sur leurs congénères - que pour celles avec lesquelles elles avaient déjà interragi. Sommes-nous comme ces souris et ne pouvons-nous dans des périodes extrêmes faire preuve de solidarité qu'à l'égard de nos concitoyens de même nationalité ? Le drame devrait approfondir et élargir notre humanité. Il tend au contraire à la réduire, comme si notre confinement physique était aussi devenu émotionnel.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 04/04/2020)

 

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