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Coronavirus : avertissement brutal pour l’économie mondiale

BLOG - 20 Février 2020

À l’heure où cette note est écrite, il reste difficile de prédire l’évolution de l’épidémie du coronavirus, Covid-19 pour l’OMS, qui a déjà infecté près de 75 000 personnes en Chine, ni de savoir si elle pourrait tourner à la pandémie. L’impact économique de court terme est pourtant déjà considérable, et son effet sur les marchés clairement mesurable. La chute de la demande de pétrole brut, causée par l’arrêt de pans entiers de l’économie chinoise, a ainsi fait baisser le prix du baril de Brent de près de 20 %, les marchés à terme n’anticipant pas de retour à la normale avant 2023, l’intérêt des indicateurs de marché étant leur indifférence aux problématiques de communication.

On s’attend donc à un fort ralentissement de la croissance chinoise et mondiale au premier trimestre. En Chine même, selon certaines estimations, plus de 700 millions de personnes sont pratiquement assignées à leur résidence1 pour bloquer la propagation du virus. Une contraction de l’activité au 1er trimestre parait donc inévitable. Faisant l’hypothèse conservatoire d’une baisse trimestrielle du PIB de 0,75 % au T1, la croissance annuelle tomberait de 6,0 % fin 2019 à 3,75 % au T1 2020. Un résultat significativement plus faible ne peut pas être exclu, même si la tradition des statisticiens chinois de "lisser" les chocs rend la publication d’un chiffre de croissance annuel bien inférieur à 4 % improbable.

Une baisse du PIB chinois serait paradoxalement une bonne nouvelle !

Notons qu’une forte baisse de la production au 1er trimestre serait le signe d’une action de prévention déterminée et donc pas nécessairement une mauvaise nouvelle. En effet, la politique de quarantaine décidée tout d’abord pour Wuhan, puis dans la province de Hubei, avant d’être étendue à d’autres régions et localités, est la meilleure façon de contenir l’épidémie et d’augmenter la probabilité que le pic, puis la décrue, soient rapidement atteints. Une action moins ferme pourrait non seulement laisser l’épidémie toucher de plus larges masses, mais augmenterait significativement sa durée et le risque qu’elle tourne à la pandémie. À la date du 20 février, les chiffres compilés par le HGIS Lab de l’Université de Washington-Seattle indiquaient que l’épidémie reste largement concentrée dans la province de Hubei, où étaient répertoriés 83 % des 75 801 personnes infectées en Chine, qui, à la même date, concentrait 98,7 % des cas mondiaux. La quarantaine, aussi dommageable soit-elle pour la croissance économique à court terme, semble donc être efficace.

 


Graphique 1
La dynamique mondiale du Covid-19 montre un ralentissement progressif

 

Mais qu’en est-il au-delà du court terme ? Parmi les questions qui viennent spontanément à l’esprit, voici celles qui me paraissent les plus importantes :

  • Si la politique de confinement chinoise échouait, quelles pourraient être les conséquences mondiales de la pandémie ?
     
  • Supposant que le pic de l’épidémie soit proche, quelles mesures économiques la Chine prendra-t-elle, et avec quel résultat ?
     
  • Quelles seront les conséquences à long terme de l’épidémie, pour l’économie chinoise, comme pour l’économie mondiale ?

L’économie mondiale est très vulnérable à une possible pandémie, qui pourrait coûter 5 % du PIB mondial

Pour les experts de l’OMS, le scénario le plus probable semble être que l’épidémie restera limitée à la Chine et aux pays limitrophes, à condition que les mesures de confinement soient respectées. Cependant, comme le reconnait le CDC américain2, le fait que la pathologie du virus soit sérieuse3 et qu’il soit transmissible entre humains ne permet malheureusement pas d’exclure une pandémie. Le risque d’une pandémie causée par un virus de type grippal, comme celle du virus H1N1 en 2009, a été souvent évoqué, certains épidémiologistes le considérant comme très élevé. Or, dans l’économie mondialisée qui est la nôtre, où les hommes circulent infiniment plus qu’en 1918, une pandémie pourrait avoir des conséquences catastrophiques. Un rapport de la Banque mondiale de 20124 estimait qu’une pandémie du type de la grippe espagnole de 1918 pourrait causer la mort de plus de 70 millions d’êtres humains, avec un coût proche de 5 % du PIB mondial. L’OCDE, comme la Banque mondiale, considéraient que les États n’étaient pas préparés à de tels risques - l’économiste Larry Summers, ancien chef économiste de la Banque mondiale, s’étonnait qu’on n’apprenne pas aux écoliers du monde entier ce qu’avait été l’épidémie de 1918-1920 avec ses 100 millions de victimes, soit 5 % de la population mondiale de l’époque. On voit mal en quoi les États seraient bien mieux préparés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient en 2012.

Même si la probabilité d’une pandémie est faible, le principe du "pari de Pascal" voudrait que tout le monde prenne très au sérieux le risque que l’épidémie tourne à la pandémie, et qu'on ne saurait reprocher aux États de prendre de strictes précautions.

Si le pire est évité, que peut faire la Chine pour relancer son économie ?

Tant que l’épidémie justifie des mesures de confinement draconiennes, une politique économique visant à stimuler la demande n’aurait évidemment aucun sens puisque, fondamentalement, le choc est un choc d’offre : l’arrêt de la production ne vient pas d’un déficit de demande, mais tout simplement de ce qu’ouvriers et employés ne peuvent aller travailler. Admettons qu’une fois passé le pic de l’épidémie, les autorités chinoises autorisent progressivement une reprise de la vie normale.

Le choc est un choc d’offre : l’arrêt de la production ne vient pas d’un déficit de demande, mais tout simplement de ce qu’ouvriers et employés ne peuvent aller travailler.

Une partie de la demande restreinte durant la crise mais toujours latente – on pense aux biens durables notamment – fera reprendre la production à un rythme élevé, sans qu’aucune mesure ne soit nécessaire, à une condition importante sur laquelle on reviendra : que les entreprises n’aient pas fait faillite. Une partie de la demande, au sein des services notamment, dont le poids est grandissant dans l’économie chinoise, est probablement perdue. Là aussi, des mesures de stimulation seraient inefficaces : les Chinois ne vont pas soudainement aller au cinéma deux fois plus qu’auparavant, même s’ils bénéficiaient d’une subvention, pour prendre un exemple simpliste.

En réalité, les mesures de politique économique vont plus probablement viser le coté offre de l’économie. Déjà, la politique monétaire et les instructions de politique de crédit données aux banques se sont considérablement assouplies, sans quoi on aurait assisté, et on assisterait plus encore dans les mois qui viennent, à des faillites en chaine de petites et moyennes entreprises. Le choc qui a frappé les entreprises étant exogène et n’ayant rien à voir avec leur profitabilité, une politique de souplesse du crédit et des règlements inter-entreprises serait parfaitement justifiée. Par ailleurs, les insuffisances du système de santé, qu’il s’agisse des hôpitaux ou du personnel médical, révélées par l’épidémie, justifieraient une politique d’investissement plus soutenue à moyen long terme, ce qui ne relève pas de la stimulation à court terme. À nouveau, des mesures de relance visant à gonfler la demande n’auraient pas grand sens tant que l’appareil productif portera les marques de l’épidémie. Néanmoins, le passé récent montre qu’on ne saurait exclure un soutien à la consommation, centré par exemple sur le secteur automobile, qui, tout en ayant renoué avec la croissance à la fin de l’an dernier, est encore en dessous de son pic de 2017.

À titre illustratif, on peut supposer qu’après une forte baisse du PIB au 1er trimestre, le retour à la normale entraine une accélération significative de l’économie au cours des deux trimestres suivants, avant que la croissance ne se stabilise autour de sa tendance, elle-même décroissante. Rappelons que les statistiques officielles chinoises elles-mêmes, convenablement filtrées, révèlent depuis des années un trend de décélération de la croissance annuelle compris entre 0,3 % et 0,4 %, soit un point de moins tous les trois ans. Du fait des mesures drastiques prises pour juguler l’épidémie du Covid-19, la croissance annuelle chinoise pourrait tomber à environ 4 % voire moins en 2020, après 6,1 % en 2019, et avant de repasser temporairement au-dessus de la tendance en 2021.

 

Graphique 2
La croissance chinoise à moins de 4% en 2020 ?

Note : les hypothèses de croissance de cette illustration sont, pour le taux de croissance trimestriel annualisé du PIB en volume :
T1 2020 : -3,0 % ; T2 : 6,1 % ; T3 : 10,4 % ; T4 : 4,1 % ; T1 2021 : 3,0 % ; T2 : 5,3 %.

 

Portons à présent le regard sur le plus long terme, toujours sous l’hypothèse d’une épidémie finalement jugulée en Chine, sans débordement significatif dans d’autres régions.

La crise sanitaire va encore augmenter le risque de crédit en Chine

En Chine, même si la politique économique en réaction à la crise est raisonnable, c’est-à-dire évite un recours massif à une relance qui accélèrerait l’inflation et l’accumulation de dette, les conséquences de la crise seront durables. D’une part, une politique de crédit assouplie, tout en permettant aux entreprises de reprendre leur activité sans trop de dégâts, entrainera nécessairement une dégradation de la qualité du crédit des entreprises chinoises, avec, par conséquent, des risques de défaut accrus. En effet, l’assouplissement du crédit bénéficiera à toutes les entreprises, y compris celles qui, peu compétitives, auraient dues être balayées par la crise, permettant à l’abondante épargne chinoise de s’investir dans des entreprises ayant plus d’avenir.

D’autre part, consciente du risque de crédit, la banque centrale chinoise avait resserré significativement les conditions de crédit, pour les entreprises privées du moins, au cours des dernières années. L’incertitude sur la reprise et la fragilité de régions et de secteurs entiers lui fera prendre un virage à 180°, et il lui sera difficile de décider du moment opportun pour resserrer à nouveau les conditions de crédit. Trop tôt, on risquerait l’étouffement de la reprise, trop tard, une accumulation de dette de mauvaise qualité dans l’économie. D’ailleurs, les deux situations aboutiraient à une augmentation du risque de crédit puisque, dans le cas d’un étouffement de l’économie, les vannes du crédit seraient rapidement ouvertes tout grand !

Principales victimes collatérales : ASEAN, multinationales et Russie

Tout ce qui se passe en Chine a aujourd’hui des répercussions profondes sur les autres économies. Il y a seulement vingt ans, la Chine ne représentait qu’un peu plus de 3 % du PIB mondial, mesuré en dollars courants. En 2019, elle en constituait 16 %, soit un quintuplement de sa part relative, et 28 % de la capacité manufacturière mondiale s’y concentrait. Pour les pays d’Asie du Sud-Est, la Chine est de loin le principal partenaire commercial, et sa conjoncture dicte le cycle local. Et depuis l’intensification de la guerre commerciale et technologique avec les États-Unis, le commerce extérieur de la Chine s’est significativement réorienté vers ses voisins : tandis que la part des importations en provenance des États-Unis dans le total des importations chinoises tombait de 8,5 % en 2016 à moins de 6 % à la fin de 2019, celles en provenance de l’ASEAN passaient de 12 % à près de 14 %.

Dans une moindre mesure, c’est également le cas de l’Union européenne (donc largement de l’Allemagne), dont la part dans les importations chinoises s’est également approchée de 14 %. Comme les importations chinoises sont un mix de produits semi-finis alimentant l’industrie manufacturière exportatrice, et de produits finaux destinés à la consommation locale, les partenaires de la Chine sont touchés des deux côtés : la production de leurs entreprises basées en Chine et destinée au marché mondial est restreinte, et le marché chinois lui-même se contracte.

Il y a seulement vingt ans, la Chine ne représentait qu’un peu plus de 3 % du PIB mondial, mesuré en dollars courants. En 2019, elle en constituait 16 %

L’exemple d’Apple illustre parfaitement le double choc, offre et demande, causé par l’épidémie. Le 17 février, la firme américaine prévenait que la production de l’iPhone 11 "sera temporairement contrainte", car les usines d’assemblage, pourtant situées hors de la province de Hubei et ayant ré-ouvert récemment, ne peuvent produire comme prévu en raison d’absences de personnel trop importantes. Simultanément, les ventes dans les magasins Apple ne reprennent pas significativement, même après la réouverture des centres précédemment fermés. L’avertissement d’Apple a causé une baisse instantanée de 4,5 % du cours de son action, baisse ramenée à -2,4 % à l’ouverture du Nasdaq le 18 février.

Apple n’est évidemment pas la seule firme dans ce cas : selon une enquête de Caixin Online, qui cite la Chambre de commerce américaine, seulement 22 % des entreprises américaines opérant en Chine le faisaient à pleine capacité. Ce qui vaut très probablement pour un grand nombre d’entreprises, y compris le géant taiwanais Foxconn, assembleur des iPhones entre autres.

Enfin, signalons parmi les impacts négatifs de la crise chinoise le cas des producteurs de matières premières, dont l’industrie chinoise est si gourmande. La baisse de 20 % du prix du pétrole brut (prix à terme livraison avril) l’illustre bien, d’autant plus que le prix à terme pour livraison en décembre a lui aussi baissé, de 10 %. De ce point de vue, la principale victime collatérale de l’épidémie sera… la Russie, dont l’économie et les finances publiques dépendent encore étroitement des recettes d’exportation d’hydrocarbures.

Au-delà du court terme, la mondialisation souffrira de la crise. L’Inde gagnante ?

Déjà mise à mal par la guerre commerciale entre américains et chinois, comme en témoigne le déclin ininterrompu des échanges mondiaux depuis la fin de 2017, la mondialisation – c’est-à-dire l’ouverture des frontières et l’éclatement des chaines de production – sera encore plus remise en cause par l’épidémie du Covid-19. Au-delà du choc de court terme, qui entrainera probablement une forte baisse du commerce mondial suivie d’une reprise, les pays les plus ouverts aux déplacements des personnes pourraient se montrer plus restrictifs, sur la base de la qualité des systèmes de santé des pays partenaires.

Surtout, les entreprises dont les chaines de production sont réparties sur plusieurs pays et continents pourraient y voir une raison supplémentaire de regrouper leurs établissements, même si cela entraine une hausse des coûts. Tout est dans l’appréciation du couple risque-coût : un coût plus élevé peut être justifié, s’il est associé à une réduction significative des alea de rupture de la production. De ce point de vue, le secteur manufacturier sera bien plus touché que celui des services immatériels via internet.

Serait-ce pour l’Inde une opportunité de commencer à combler son retard avec la Chine ?

 

 

1 Raymond Zhong et Paul Mozur, New York Times, 16 février 2020
2 Centers for Disease Control and Prevention – Coronavirus Disease 2019
3 En s’appuyant sur les données de l’Université de Washington (Seattle), le taux de mortalité apparent (nombre de décès cumulé rapporté au nombre de cas cumulé) est de l’ordre de 2,5%. Cependant, en raison du délai entre la déclaration d’un cas et ses conséquences pathologiques, il peut être plus pertinent de rapporter le nombre de décès à la date t au nombre de cas enregistrés à une date antérieure. Si on le rapporte au nombre de cas enregistrés à t-8 par exemple, le taux de mortalité est plutôt de l’ordre de 4,5%.
4People, pathogens and our planet : the economics of one health, report number 69145-GLB, qui s’appuyait lui-même sur l’excellente étude de l’Ocde de 2011 Future Global Shocks

 

Copyright : DALE DE LA REY / AFP

 

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