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Comment l'Europe se construit-elle (aussi) à l'Est ?

BLOG - 6 Novembre 2019

La chute du mur de Berlin symbolise la fin de la Guerre Froide et ouvre la voie à la réintégration de l’Europe centrale et orientale dans l’espace européen. Trente ans après la chute du mur de Berlin, des divisions anciennes et nouvelles continuent d’opposer le bloc occidental à cette "Autre Europe", composée notamment des pays du groupe de Višegrad : Hongrie, République tchèque, Slovaquie et Pologne.
 
La relation que ces États entretiennent avec l’Union européenne est complexe, faite d’attachement et de remise en cause, qui ne saurait se résumer à quelques oppositions caricaturales sur la question migratoire ou le respect de l’Etat de droit. Comment se structure le débat européen dans les différents États du groupe de Višegrad ? Comment comprendre les préoccupations et les inquiétudes de ces États pour donner au projet européen un nouvel élan ? Trente ans après la chute du mur de Berlin, nous avons voulu donner à différents
think tanks la possibilité de mettre en lumière la façon dont l’Europe se construit à l’Est comme sujet de débat.
 
Le Centre for Euro-Atlantic Integration and Democracy (CEID) à Budapest, EUROPEUM Institute for European Policy à Prague, GLOBSEC à Bratislava et la Stiftung Genshagen dans le Brandebourg nous livrent ici leurs analyses de l’état du débat européen en Hongrie, en République tchèque en Slovaquie et en Pologne.

Hongrie – Daniel Bartha (CEID)

À l'instar d'un certain nombre d’États membres, les débats sur l'avenir de l'Union européenne (UE) n'existent que sous une forme extrêmement simplifiée en Hongrie. Bien que les récits diffèrent selon l'affiliation politique, le personnel politique doit respecter l’opinion générale des Hongrois vis à vis de l'UE.

Alors que les tendances ont montré une diminution du soutien de l'UE entre 2015 et 2018, la dernière enquête Eurobaromètre suggère que la situation a changé progressivement et que les Hongrois soutiennent l'adhésion du pays à l'UE plus que la moyenne européenne. Actuellement, 84 % des Hongrois se sentent citoyens de l'UE, soit 11 % de plus que la moyenne. Si les Hongrois devaient de nouveau voter sur l’adhésion de leur pays à l’UE, 63 % voteraient pour le maintien, alors que seulement 19 % voteraient pour quitter l'UE. Les dernières campagnes électorales ont cependant montré que la société hongroise était profondément divisée sur le plan politique : parmi les électeurs du Fidesz, le parti du gouvernement, le soutien à l’UE a diminué de manière significative et, à ce jour, 29 % d'entre eux voteraient pour quitter l'UE.

Ces fractures politiques procèdent largement des campagnes gouvernementales, principalement contre la Commission européenne et le Parlement. Alors que les premières campagnes se concentraient sur le rejet de l'immigration, des campagnes plus récentes ont affirmé que Bruxelles souhaitait changer la politique sociale du gouvernement hongrois, ou que la Commission européenne était influencée par George Soros. Comme les experts du Fidesz comprennent que la majorité des électeurs soutient toujours l'UE et apprécie favorablement l'impact des fonds de cohésion sur les développements locaux, l'accent est mis sur l'affaiblissement de "Bruxelles" au lieu de viser l’Union européenne dans son ensemble.

Une partie du discours gouvernemental dénonce également l’existence d’une logique "deux poids, deux mesures" qui s’exercerait au détriment des États d'Europe centrale et orientale. Les efforts des institutions pour prouver que le gouvernement hongrois avait tort se sont révélés limités. L'exemple le plus récent pourrait être la sélection des fonctionnaires aux postes les plus élevés des institutions ou le débat sur les commissaires européens (qui a conduit au rejet du Commissaire hongrois pour conflit d'intérêt). La Ministre de la Justice, Judit Varga, qui est responsable en Hongrie des affaires européennes, a récemment souligné l'injustice des perspectives financières de long terme de l’UE. Les experts et les responsables hongrois affirment que la diminution de 24 % des fonds de cohésion de l'UE en faveur de la Hongrie dépasse de loin ce que le niveau actuel de développement suggère. En outre, ils dénoncent le fait que les nouveaux projets consacrés à l'innovation et à la recherche, tout comme le fonds européen de défense, donneront la priorité aux grands États membres. Ils estiment également qu'en liant le respect des principes démocratiques aux fonds de l'UE, Bruxelles souhaite transformer l’instrument budgétaire en outil de sanction contre les pays d’Europe centrale et orientale. 

Ces dernières critiques du budget européen de long terme sont de plus en plus présentes dans le discours hongrois, mais un examen attentif des mesures envisagées pourrait cette fois ci donner raison au gouvernement national.

République Tchèque – Martin Michelot (EUROPEUM)

Il y a peu de discussions sur l'Union européenne en République tchèque qui ont vraiment déterminé l'agenda politique national. Les sujets les plus importants concernent essentiellement les relations bilatérales, et en particulier les liens avec l'Allemagne, qui revêtent une importance économique décisive pour le pays. Ces derniers temps, la relation avec la France a également gagné en importance dans la mesure où la France apparaît de nouveau comme un acteur important sur la scène européenne. Prague tente toujours de trouver son rôle entre la France et l’Allemagne, oscillant également entre sa volonté d’être au cœur de l'intégration européenne et la position, plus prudente, que la République tchèque partage avec ses partenaires du Groupe de Višegrad (Pologne et Hongrie surtout, Slovaquie dans une moindre mesure). En raison du faible taux d'émigration vers le Royaume-Uni, le Brexit est moins un sujet qu'ailleurs dans la région, mais ce dernier a néanmoins déclenché une réflexion sur les alliances que devaient nouer Prague au sein du Conseil européen.

Le budget que la République tchèque consacrera à sa présidence du Conseil au second semestre de 2022 est une question qui a particulièrement attiré l'attention au cours des derniers mois et qui est révélatrice de l'état des discussions sur l'UE dans ce pays. Le Premier ministre Andrej Babis s'est montré très réticent à consacrer la somme attendue par les responsables gouvernementaux (environ 70 millions d'euros) et a souhaité décentraliser complètement la présidence, en organisant tous les événements à Bruxelles. Cette question a agité Prague pendant la majeure partie de l'année, symbolisant l'étroitesse du champ d'action du Premier ministre à l'égard de l'UE. Un compromis s’élevant au montant de 48,5 millions d'euros a finalement été trouvé, mais ce débat symbolise le fait que le Premier ministre n'a décidé d'utiliser aucune question européenne dans son agenda public, sauf de manière négative, lorsque l’immigration et l'avenir du régime d'asile européen commun se présentent. C'est également vrai pour la mauvaise utilisation des fonds de l'UE dont le Premier ministre a été accusé et les enquêtes en cours sur les conflits d'intérêts concernant les fonds de la politique agricole commune (PAC), ce qui rend toute discussion sur l'UE à Prague assez négative et défensive. Une récente enquête du New York Times a remis cette conversation au coeur des débats publics dans le pays, mettant le Premier ministre sur la défensive face aux subventions dont ses entreprises ont bénéficié dans le cadre du financement de la PAC, au moment même où le prochain CFP est élaboré par la nouvelle Commission européenne. 

Le prochain cadre financier pluriannuel de l’Union européenne est actuellement en préparation. Le Premier ministre Babis a clairement indiqué que la République tchèque s'attendait à ce que le même pourcentage du budget soit consacré aux fonds structurels, et se prépare à un affrontement réel en ce qui concerne la réforme de la PAC. Cette question pourrait gagner du terrain si la ou les prochaines propositions budgétaires de la Commission ne vont pas dans cette direction. Dans l'ensemble, l'état du débat sur l'UE en République tchèque reflète la position incertaine du pays dans l'intégration européenne : un optimisme prudent pour un pays toujours à la recherche de sa place. En attendant, le pays continuera de saisir les occasions qui s'offrent à lui en matière de développement économique, tout en examinant de nouvelles initiatives visant à ralentir le rythme du changement climatique, en tenant compte de ses intérêts industriels - et des répercussions sociales qui y sont liées.

Slovaquie – Kinga Brudzińska (GLOBSEC)

Un débat sur l'Union européenne (UE) en Slovaquie présente différentes nuances de gris. S'il existe un consensus politique en faveur de la place du pays dans l'UE, la situation n'est pas aussi rose au sein de la société. En général, les Slovaques ne s'intéressent pas aux affaires européennes ou sont moins satisfaits de l'UE que les autres pays de la région.

Pendant longtemps, le débat européen a à peine existé en Slovaquie. C'est parce que, jusqu'à récemment encore, il existe un consensus politique sur l'orientation pro-européenne de la Slovaquie parmi les principaux partis politiques, y compris au sein de la coalition au pouvoir. La Slovaquie, en tant que membre de la zone euro, aime se considérer comme faisant partie du noyau dur de l'UE. De plus, la priorité de Bratislava est d'être considérée comme un acteur constructif à Bruxelles. C’est seulement avec la montée de l'euroscepticisme, qui s'est traduite par l'entrée pour la première fois au Parlement du parti d'extrême droite du Parti populaire Notre Slovaquie (L'SNS) en 2016, et l'obtention de deux mandats (sur quatorze) au dernier Parlement européen, que la question de la place de la Slovaquie dans le projet européen a commencé à être posée. Mais le fait d'être ouvertement pro-européen reste politiquement porteur en Slovaquie. Cela s'est manifesté lors de la dernière élection présidentielle, au cours de laquelle les deux candidats en lice au second tour ont manifesté leurs positions pro-européennes. Malgré le taux comparativement faible de participation aux élections européennes de 2019, la mobilisation des électeurs a conduit à une augmentation de 10 % du taux de participation par rapport à 2014, de sorte que 85 % des députés slovaques au Parlement européen sont pro-européens.

D'autre part, les citoyens ordinaires sont moins satisfaits de l'UE que l'élite politique slovaque. Ils ont tendance à être indifférents ou sceptiques à l'égard de l'UE. Malgré le fait que 80 % des Slovaques se considèrent comme des "citoyens européens", nombreux sont ceux qui pensent que l'adhésion à l'UE est "très éloignée de la vie quotidienne des gens". Cette tendance se reflète dans les urnes. Pour la deuxième fois consécutive, la participation des Slovaques aux élections européennes est la plus faible de toute l'UE (13 % en 2014 et 24 % en 2019). Seuls 36 % des Slovaques ont une image positive de l'UE, soit 9 % de moins que la moyenne de l'UE et beaucoup moins que dans les pays voisins, la Pologne (54 %) ou la Hongrie (52 %), selon l'Eurobaromètre. Cela ne signifie pas que les Slovaques souhaitent quitter l'UE. La Slovaquie, à l'instar des autres pays de la région, est sans équivoque dans son soutien à l'adhésion à l'UE (71 %), selon GLOBSEC Trends 2019).

Pologne – Michał Kuź (Stiftung Genshagen)

Vision polonaise de l'UE : modérément intégrée, extérieurement forte.

Les Polonais expriment un soutien massif à l'intégration européenne, mais développent une vision critique de certaines des propositions progressistes européennes et de la monnaie commune. Pour citer quelques chiffres tirés de sondages récents, 91 % des Polonais soutiennent l'adhésion à l'UE, alors que 65 % expriment leur crainte de rejoindre la zone euro car, à leurs yeux, cela pourrait entraîner des difficultés économiques. Dans un autre questionnaire, 69 % des personnes interrogées se sont prononcées contre le fait que l'UE fasse pression sur la Pologne pour qu'elle accepte des réfugiés et 53 % contre l'ingérence de l'UE dans les questions relatives à l'État de droit. 53 % des Polonais ont également exprimé leur crainte de l'Europe dite à plusieurs vitesses, même si 75 % ont estimé qu'une réforme de l'UE s'imposait.

Il semble que les Polonais souhaitent une Union modérément intégrée (c'est-à-dire moins cohésive sur le plan institutionnel qu'un État-nation), mais qui joue un rôle actif à l'extérieur. Selon un Eurobaromètre de 2019, 80 % soutiennent la politique de sécurité commune de l'UE, 71 % une politique étrangère commune, 73 % une politique énergétique commune et 75 % une politique commerciale commune. Les taux d'approbation d'un marché commun sont également extraordinairement élevés depuis des années.

Le PiS (Parti Droit et Justice), actuellement au pouvoir, est plus ou moins en accord avec l'opinion majoritaire. Il souligne son pro-européanisme et met l'accent sur la nécessité d'accroître la compétitivité économique de l'UE dans son ensemble, tout en étant sceptique quant aux profondes propositions de réforme de l'UE émanant de la France et en souhaitant reporter son adhésion à la zone euro pour une période plus longue. Il plaide également en faveur d'une politique de sécurité commune de l'UE, mais, comme la Plateforme civique précédemment au pouvoir, il ne considère pas des initiatives telles que la PESCO comme une alternative à la coopération avec les États-Unis au sein de l'OTAN. Les deux principaux blocs d'opposition - Koalicja Obywatelska (Coalition civique) et Lewica (Gauche) - sont favorables à une intégration interne plus poussée de l'UE. Ils doivent toutefois faire preuve de prudence pour éviter de perdre leur soutien, en particulier lorsqu'il s'agit de la monnaie commune et de la politique migratoire.

Après les récentes élections législatives, on pourrait même dire que le parti au pouvoir (PiS) était trop "progressiste" sur les questions européennes pour certains électeurs conservateurs, puisqu'il a maintenant une opposition d'extrême-droite au Parlement - Konfederacja (Confédération) - qui adopte un programme ouvertement eurosceptique. Et comme un débat sur les réformes ambitieuses de l'UE n'est ni facile ni politiquement bénéfique, tous les partis politiques ont tendance à se concentrer davantage sur les politiques nationales dans leurs programmes.


Coordonné par Emilie Siguier pour L'Institut Montaigne.

Copyright : Michal Cizek / AFP

 

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